Gauguin, le rêve polynésien

Le 29 septembre 2017, par Camille Larbey

Vincent Cassel interprète avec intensité un Paul Gauguin émouvant, dans un film traitant moins de peinture que de l’impact de l’artiste sur son environnement.

Vincent Cassel


Le spectateur assidu l’aura remarqué, depuis quelques années le cinéma français se pique de biopics de peintres : Cézanne, Rodin, Renoir, Séraphine de Senlis, Berthe Morisot. Adapter la figure hors normes de Gauguin était presque une évidence. Le cinéma français et le chef de file de l’école de Pont-Aven avaient connu un premier rendez-vous réussi en 1950, grâce au très beau court-métrage d’Alain Resnais. Ce Gauguin, d’à peine une vingtaine de minutes et facilement visible sur Internet, présente le peintre sous son côté «artiste maudit». Aujourd’hui, quelques jours avant la grande exposition Gauguin au Grand Palais, Édouard Deluc en offre un portrait pas moins apaisé, mais plus complexe.
Un récit resserré
Édouard Deluc s’intéresse ici au premier séjour de Gauguin à Tahiti, de 1891 à 1893, en s’inspirant de Noa Noa, son carnet de voyage rédigé au retour. Le peintre abandonne femme et enfants pour partir à la recherche de l’Ève primitive. Il la trouve en la personne de Tehura, une belle et jeune Tahitienne. La première image du film est un plan d’une mer calme, au lever du soleil, le ciel pommelé de nuages. Voilà la merveilleuse nature si fantasmée par Gauguin. Toutefois, celle-ci ne se laissera guère apprivoiser. Une fois sur l’île, le peintre est terrassé par les maladies, les pluies torrentielles ne lui laissent guère de répit, et il s’avère incapable de saisir un poisson dans la rivière. De rage, il tire dans l’eau avec sa carabine. Les paysages montagneux sont à couper le souffle, mais le peintre paraît écrasé au milieu de ce paradis. Il ne peut pourtant ignorer la violence de la nature puisqu’il a emporté et accroché au mur de sa cahute une reproduction de la dévastatrice Vague d’Hokusai.

«J’avais envie de tourner un film d’aventures, un western comme dans les scènes de ce voyage que Gauguin fait à cheval dans l’intérieur de l’île»

«Tout est sale»
C’est un poncif du biopic : les scènes où l’artiste, fort peu aimable, se laisse dévorer par son art, prêt à tout pour lui. Le film d’Édouard Deluc ne déroge pas à la règle. Certaines scènes de ce genre sont tout de même réussies, comme celle où Gauguin, à peine rétabli d’un infarctus, peint, faute de toile, une Tahitienne sur la vitre de l’hôpital. L’intérêt du film est plutôt dans la proposition suivante : l’artiste finit toujours par corrompre ce qui l’entoure. Gauguin déteste Paris. Tout y est «sale» et «rien ne mérite d’être peint». C’est pourquoi il s’exile en Polynésie où, croit-il, demeure une beauté inviolée. Cependant, son emménagement au sein d’une tribu autochtone ne sera pas sans conséquences. Gauguin initie un jeune Tahitien du village à la taille sur bois. Ce dernier décide de reproduire des statues en série identiques et de les vendre aux Français. Le peintre s’énerve de voir ainsi l’art local dévoyé dans le seul but de plaire au colon. Une fois encore, le film se place dans le sillage d’Alain Resnais et son court-métrage Les statues meurent aussi, réalisé en 1953 avec Chris Marker et Ghislain Cloquet. Ce petit documentaire, censuré pendant huit ans, dénonçait l’avilissement de l’art africain par les forces coloniales en place. Mais pour certains spectateurs de Gauguin, voyage de Tahiti, la tache laissée par le peintre est avant tout morale : l’hebdomadaire Jeune Afrique s’est ému du relativisme historique dont fait preuve le film à propos de la relation entre le peintre et Tehura. Dans le film, elle est  brillamment  incarnée par Tuheï Adams, 17 ans, dont le physique permet de lisser quelque peu la différence d’âge. Car en réalité, celle-ci n’avait que 13 ans lorsqu’elle l’épousa. Gauguin ne vaudrait-il donc pas mieux que ces colons qu’il exècre ?

«Sa gueule est le mélange de mes fantasmes et de la réalité : j’ai appris le tahitien, je lui ai inventé une démarche et j’ai procédé par touches», se souvient Vincent Cassel

Vincent Cassel éclatant
Après Anthony Quinn, Donald Sutherland puis son fils Kiefer dans des productions internationales aux qualités variables, c’est au tour de Vincent Cassel de prêter ses traits au peintre. Il est la bonne surprise du film, ne tombant jamais dans le cabotinage redouté. Son Paul Gauguin, profondément amaigri et au visage émacié, est égocentrique à souhait. Mais tellement fragile dès qu’il ramasse ses pinceaux. Il serait injuste de conclure sans rendre hommage à la magnifique bande originale écrite par Warren Ellis, compagnon de route de Nick Cave. Le musicien australien compose une partition discrète où un violon devient la voix intérieure du peintre. La voix douce et mélancolique d’un artiste au bord du gouffre.

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