Gaston Diehl, un passeur discret et influent

Le 04 juin 2020, par Laurence Mouillefarine

Défenseur de la peinture et de la sculpture contemporaines dans les années de l’après-guerre, le critique et historien de l’art est le héros d’une vente aux enchères. Trente œuvres provenant de sa collection personnelle racontent une carrière passionnée.

Joan Miró (1893-1983), Femme, oiseaux, 1974, gouache et encre, 36 52 cm (détail).
Estimation : 30 000/50 000 

Voici que surgit aux enchères une partie de la collection de Gaston Diehl, onze ans après sa disparition. Trente œuvres signées de Pierre Alechinsky, Bernard Buffet, Maurice Estève, Alfred Manessier, Serge Poliakoff, Gérard Schneider, Zao Wou-ki… Des artistes que ce critique d’art a défendus tout au long de sa carrière. La plupart de ces toiles ou aquarelles lui furent offertes ; certaines lui sont dédicacées avec amitié. C’est émouvant. Historien de l’art, journaliste influent et respecté, Gaston Diehl a publié une vingtaine d’ouvrages. Sans parler de quelque cent quatre-vingts articles de presse et textes de catalogue rédigés de sa plume lyrique. Il n’est pas une célébrité pour autant.
 

Maurice Estève (1904-2001), Mécanicien, 1949, huile sur toile, 50 x 61 cm (détail). Estimation : 50 000/80 000 €
Maurice Estève (1904-2001), Mécanicien, 1949, huile sur toile, 50 61 cm (détail).
Estimation : 50 000/80 000 €
Alfred Manessier (1911-1993), Baptême, 1946, huile sur toile, 50 x 65 cm. Estimation : 6 000/8 000 €
Alfred Manessier (1911-1993), Baptême, 1946, huile sur toile, 50 65 cm.
Estimation : 6 000/8 000 €


Les rencontres
L’homme, discret, n’était pas de ceux qui se mettent en avant. C’est un protestant, sérieux, austère. Il fait la lecture de la Bible à ses enfants. Toujours impeccable : « Je ne l’ai jamais vu sans cravate, même les jours de congés », confie sa fille aînée, Arielle North. De plus, l’esthète est émotif, ultra sensible. Bref, rien qui porte à l’arrogance. Lors d’un hommage qui lui fut rendu, en 2000, à la Fondation nationale des arts graphiques et plastiques, ses confères – tous – saluèrent sa modestie. Pourtant, Gaston Diehl avait quelques raisons d’être fier. En 1943, durant l’Occupation, afin de soutenir un art que le national-socialisme jugeait « dégénéré », il réunit en secret des graveurs, des peintres, des sculpteurs dans l’arrière-salle d’un café, tantôt rue Dauphine, tantôt place du Palais-Royal. Nombre de plasticiens qu’il rassemble – Bazaine, Manessier, Estève, Le Moal, Pignon – formeront bientôt la seconde école de Paris. Ces rencontres préfigurent le Salon de mai que va fonder Gaston Diehl, et dont la première édition aura lieu en 1945, dès la Libération, à la galerie Pierre Maurs, avenue Matignon. Deux ans plus tard, l’événement fait son entrée officielle au musée d’Art moderne de la Ville de Paris. « Belle aventure ! Quel impact phénoménal eut ce rendez-vous annuel ! », s’enthousiasme la critique d’art Lydia Harambourg, qui en fut la présidente de 2002 à 2004. « La manifestation accueillit tous les mouvements de l’art vivant de l’après-guerre et jusqu’au pop art, la figuration narrative, le cinétisme, CoBra, l’abstraction pure et dure – sans ostracisme. Si les illustres Matisse, Picasso, Miró, Maillol et Zadkine y participaient, ils avaient pour mission d’inviter des créateurs prometteurs. C’est ainsi que, par exemple, Germaine Richier parraina Arman, César et Bernard Buffet. Quel tremplin ! » Gaston Diehl assura la présidence de ce salon durant plus de cinq décennies. C’est dire son aura.

 

Zao Wou-ki (1920-2013), Composition, 1969, gouache et encre, 18 x 30,5 cm. Estimation : 20 000/30 000 €
Zao Wou-ki (1920-2013), Composition, 1969, gouache et encre, 18 30,5 cm.
Estimation : 20 000/30 000 €


L’exigence d’être étonné
Certes, Gaston Diehl a consacré sa vie à la diffusion de l’art. D’où lui vient une telle vocation ? Sa mère, veuve de la Grande Guerre, modeste employée à la Banque de France, où lui fut donné le poste de son mari, conduisait le petit Gaston dans les musées parisiens, chaque samedi, chaque dimanche. Le moindre sou mis de côté servait à voyager en Grèce, en Italie, aux Pays-Bas, pour que son fils découvre la culture européenne. Il s’inscrira à l’Institut d’art et d’archéologie, ainsi qu’à l’École du Louvre. Gaston Diehl aurait voulu être peintre. Il n’est pas assez doué. Alors, il défendra la peinture. Avec conviction et désintéressement. « Il savait faire aimer ce qu’il aimait, souligne l’artiste Yvon Taillandier. C’était un fédérateur.» Dès 1935, encore étudiant, Gaston lance avec quelques camarades, une première revue, Regain, qui traite à la fois d’art pictural et de poésie. Pour partager ses connaissances, tous les moyens sont bons. Ses articles paraissent régulièrement dans Comœdia puis dans Marianne, où il anime une rubrique, « La Tribune des jeunes ». Mais il ne s’en tient pas aux écrits ; il crée une association, Les Amis de l’art, à travers laquelle il organise des conférences, des débats, des projections de films. Oui, il utilise jusqu’au cinéma. En 1948, Gaston Diehl coproduit Van Gogh, réalisé par un cinéaste débutant, Alain Resnais. Lequel remporte l’Oscar du meilleur court-métrage en deux bobines, décerné par la fameuse académie américaine. Deux ans plus tard, toujours pour Resnais, il conçoit le scénario de Gauguin, puis celui des Fêtes galantes, mises en scène par Jean Aurel cette fois, où les tableaux de Watteau sont contés par Gérard Philipe. Diehl écrit avec la même flamme sur les grands noms du passé ou les artistes vivants. Il signe des monographies de Greco, Goya, Delacroix, Derain, Modigliani, Miró, Pascin, Vasarely… L’historien a l’esprit ouvert. Il hante les ateliers, court les vernissages à l’affût de talents à découvrir. « Il exigeait d’être étonné », remarque son fils Olivier. Sa bio-graphie d’Henri Matisse, parue en 1954, quelques mois avant la disparition du maître, demeure une référence. Sept ans d’interviews et d’échanges épistolaires – une centaine de lettres.

 

Bernard Buffet (1928-1999), Fait-tout, hareng saur et couverts, 1948, huile sur toile, 50 x 65 cm. Estimation : 20 000/30 000 €
Bernard Buffet (1928-1999), Fait-tout, hareng saur et couverts, 1948, huile sur toile, 50 65 cm.
Estimation : 20 000/30 000 


Une nouvelle vie
Entre-temps, Gaston Diehl a quitté Paris. Un poste de professeur d’histoire de l’art s’est ouvert à Caracas. Il saute sur l’occasion de changer d’horizon. Ses revenus modestes l’obligeaient jusqu’alors à vivre chez sa mère, avec son épouse et ses trois enfants. Une nouvelle vie, un salaire confortable : l’Eldorado ! Le Français enseigne à l’Université et à l’école des beaux-arts de Caracas. Il y fait merveille, au point qu’il est nommé conseiller culturel à l’ambassade du Vénézuela. À travers l’Amérique latine, il découvre Fernando Botero, Roberto Matta, Wifredo Lam. C’est lui qui encourage Jesús-Rafael Soto et Carlos Cruz-Diez, adeptes du cinétisme, à s’installer à Paris, où ils connaîtront la renommée. Il noue une amitié indéfectible avec le peintre Oswaldo Vigas, auquel il consacre une monographie. Témoins de cette complicité, deux toiles du Vénézuélien figurent dans sa collection, l’une abstraite, l’autre figurative. Notre ambassadeur de la création contemporaine va jusqu’à monter une édition du Salon de mai à Cuba. Quant à la rétrospective « De Manet à nos jours » qu’il fait venir à Caracas, elle est restée dans les mémoires. La diplomatie impose de changer de poste. En 1960, Gaston choisit le Maroc que Delacroix et Matisse lui ont révélé. Il va soutenir la jeune peinture marocaine. André Malraux le rappelle à Paris pour qu’il dirige le Bureau des expositions de l’action artistique au ministère des Affaires étrangères. On lui doit, entre autres faits d’armes, l’organisation de la venue du « Trésor de Toutankhamon » en 1967 au Petit Palais, conçue par l’égyptologue Christiane Desroches-Noblecourt. 1,2 million de visiteurs ! Un record d’entrées longtemps inégalé. Gaston Diehl est devenu un personnage officiel, politique. Il n’en continue pas moins d’écrire. Il ne cesse d’écrire. Jusque dans les dernières années de sa vie, l’octogénaire rédige des textes pour des cartons d’invitation ou préfaces de catalogue, apportant ainsi sa caution à des galeries qui défendent la figuration. Gaston Diehl avait un œil, mais aussi du cœur.

 

3 questions à
Xavier Dominique
commissaire-priseur de l’OVV Ader

Comment la collection de Gaston Diehl est-elle parvenue à l’étude Ader ?
Elle nous a été confiée par l’un de ses trois héritiers. Elle comporte des œuvres d’artistes que nous présentons régulièrement : Maurice Estève, Alfred Manessier, Édouard Pignon, Gustave Singier, André Marchand...

Aussi influent fut-il, Gaston Diehl n’est pas une star comme certains critiques…
C’est vrai. Sans doute parce qu’il n’est pas associé à l’avant-garde. Comme l’a dit son confrère Pierre Restany, « Gaston Diehl fit partie de cette génération qui a dû assumer la lourde tâche de servir de pont entre l’avant- et l’après-guerre ». Il était un gardien de la tradition française. Grand admirateur de Matisse, il défendait la jeune peinture figurative, les coloristes et, chez les abstraits, aimait les compositions construites. Les plasticiens chers à ses yeux sont, aujourd’hui, au creux de la vague, le marché leur préférant l’abstraction plus lyrique.

Quelles sont les œuvres les plus remarquables de votre vente ?
La gouache de Joan Miró, Femme, oiseaux que le maître offrit et dédicaça à Gaston Diehl en 1974, l’année où parut sa monographie [voir détail page 13]. Cadeau ! Certes, c’est une œuvre tardive, mais elle résume tout ce que l’on cherche chez le maître : le surréalisme, la couleur, le geste... On peut signaler également une toile d’Alfred Manessier datant de 1939. Gaston Diehl l’acquit directement dans l’atelier du peintre, c’est dire s’il le soutenait ! Les œuvres d’avant-guerre de Manessier se font rares…
mercredi 24 juin 2020 - 14:00 - Live
Salle des ventes Favart - 3, rue Favart - 75002
Ader
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