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Galerie L’Arc en Seine, une si belle passion française

Publié le , par Vincent Noce

La galerie L’Arc en Seine a fermé en toute discrétion, mettant un terme à trente-sept années dédiées par Christian Boutonnet et Rafaël Ortiz aux créateurs des années vingt et trente.

Composition à la galerie, avec des œuvres de Pierre Chareau, Alberto Giacometti,... Galerie L’Arc en Seine, une si belle passion française
Composition à la galerie, avec des œuvres de Pierre Chareau, Alberto Giacometti, Brancusi, Alexandre Noll, Paul Dupré-Lafon et Jean Michel Frank.
© Succession Giacometti / ADAGP, Paris, 2022 © Succession Brancusi - All rights reserved (Adagp) 2022 PHOTO ARC EN SEINE

Il y a un peu plus d’un an, le 30 avril 2021 exactement, Rafaël Ortiz tirait pour la dernière fois la porte de sa galerie, L’Arc en Seine, qu’il avait ouverte avec Christian Boutonnet en 1984. Sans bruit s’éteignait l’une des plus passionnantes aventures du marché des premières décennies du XXe siècle. «Je n’ai pas voulu faire de publicité», confie-t-il. Il a seulement publié à cette occasion un ouvrage racontant ce qui aurait pu s’intituler «une si belle passion française», énumérant les plus beaux meubles passés par la galerie. «Je n’ai pas souhaité mettre cette publication en vente, elle a été offerte gracieusement à nos principaux clients, à des collectionneurs et des amis, comme un hommage à Christian et à une quarantaine d’années de travail en commun.» C’est la disparition de son compagnon de vie et d’aventure, un an plus tôt, le 7 avril 2020, à l’âge de 72 ans, qui l’a convaincu de signer cette sortie tout en discrétion. Avec ses lunettes sur le bout du nez, son humour et son air volontiers ironique, une casquette crânement posée sur une tête dégarnie, Christian Boutonnet était un personnage solaire de ce milieu assez âpre, dit de l’art déco. «C’était un visionnaire et un passionné, rapporte son compagnon, un personnage généreux, entier, avec une grande humanité et une fidélité à ses amis, qui ne mentait jamais. Il détestait le mensonge.» Les deux hommes se sont rencontrés en 1982. Lors d’une exposition de photographies prises par Brancusi dans son atelier, ils en ont acquis deux, chacun gardant la sienne comme un porte-bonheur…
 

Christian Boutonnet (en bas) et Rafaël Ortiz, fondateurs de la galerie L’Arc en Seine.PHOTO ARC EN SEINE
Christian Boutonnet (en bas) et Rafaël Ortiz, fondateurs de la galerie L’Arc en Seine.
PHOTO ARC EN SEINE

Passion du modernisme
À la suite de son père, Christian était devenu chirurgien-dentiste. Rafaël commençait à travailler dans une maison de décoration à Barcelone, où il avait suivi les Beaux-Arts. Ils se sont croisés dans les galeries parisiennes. Par goût partagé, ils se sont retrouvés dans la passion du modernisme. «Notre seul bagage, c’étaient les premiers ouvrages qu’avait fait paraître l’éditeur José Alvarez dans les années 1970. On pourrait dire que, de 1979 à 1984, nous avons appris à connaître ces artistes, à nous familiariser avec eux.» Leur école, «la meilleure» dit-il, ce furent les ventes à Drouot ou les Puces, qu’ils fréquentèrent pendant deux ans avant de reprendre une galerie au 31, rue de Seine. Ils l’étendront plus tard en fond de cour au 27 de la rue, décorée dans les tons beiges, qu’ils affectionnaient. Comme ils ne souhaitaient pas mettre en avant leur nom, ils baptisèrent joliment leur galerie L’Arc en Seine, sur les conseils d’une amie bijoutière dont Christian avait tenu à l’occasion la boutique quand il était étudiant. Les deux hommes choisirent de se concentrer sur des créateurs comme Jean-Michel Frank ou Pierre Chareau, qui apparaissaient alors à peine dans quelques magasins du Louvre des Antiquaires. Le couple n’appréciait guère une certaine exubérance de l'époque. À l’inverse, il a été conquis par l’inclination au minimalisme de certains ébénistes, sculpteurs et décorateurs. Il préférait le dessin et les matériaux pauvres à l’ostentation bourgeoise de la période classique. «À nos débuts, nous avons réussi à acheter deux ou trois pièces de Jean-Michel Frank chez un antiquaire de la rue Guénégaud, un homme charmant au goût exquis, mais assez avare d’informations, se souvient le couple en souriant. C’était une véritable passion, parfois même de la folie, car nous avions du mal à refuser un meuble qui nous passionnait, même s’il était alors au-delà de nos moyens.»

Les retours de Mallet-Stevens
En 1991, deux ans avant la rétrospective du Centre Pompidou, la galerie parvient à exposer les meubles à géométrie variable en acajou, sycomore ou palissandre de Chareau, dont certains provenaient du mobilier conçu pour le Grand Hôtel de Tours, ouvert en 1927. Pour la première fois, ils ont pu montrer sa fameuse lampe La Religieuse, que leur acheta un grand collectionneur français. «Cette exposition nous a valu une reconnaissance dont nous ne pouvions rêver», relate Rafaël Ortiz. «Par la suite, ce qui nous a permis de gagner en crédiblité, c’est la constance avec laquelle nous avons continué de faire ce travail de recherche et de découverte. Les clients venaient nous voir parce qu’ils avaient entendu parler de notre sérieux. Quelquefois, il fallait des années pour construire une relation de confiance»… Une clientèle qui comptait Yves Saint Laurent, François Pinault, Jacques Grange, Marc Blondeau ou Peter Marino. Rafaël Ortiz est aussi persuadé que leur rigueur et l’originalité de leurs choix les ont préservés de la montée des faux sur le marché art déco. Au salon de mars 1992, les deux antiquaires présentent des meubles de Robert Mallet-Stevens, autre émule du rationalisme dans la lignée de la Sécession viennoise. Il les avait dessinés en 1932 pour la villa qu’il venait de construire pour l’industriel Paul Cavrois, près de Roubaix (le mobilier fut dispersé par la famille en 1987, laissant le lieu à l’abandon). Ils vont accomplir une belle boucle en retour. En 1992, le marchand d’art contemporain germano-parisien Karsten Greve vient d’acquérir un appartement villa Mallet Stevens, dans le 16e arrondissement parisien. Il achète les trois quarts de leur stand pour le meubler. «Mallet-Stevens retournant chez Mallet-Stevens, c’était déjà une belle histoire», souffle Rafaël Ortiz. En 2003, les Greve ayant quitté l’appartement, ils cèdent sept meubles, qui sont acquis par un musée privé dans le Sud, lors d’une vente de la maison Camard. À nouveau revendus, ils seront rachetés par la villa Cavrois, réhabilitée par le Centre des monuments nationaux. «Alors là, le retour à la villa pour laquelle ils avaient été conçus, c’est vraiment une très belle histoire !», se réjouit Rafaël.
 

Alberto Giacometti, Vase à l’oiseau, plâtre blanc, vers 1930 © Succession Giacometti / ADAGP, Paris, 2022 PHOTO ARC EN SEINE
Alberto Giacometti, Vase à l’oiseau, plâtre blanc, vers 1930
© Succession Giacometti / ADAGP, Paris, 2022 PHOTO ARC EN SEINE

Les aventures Giacometti
En 1992, L’Arc en Seine est acceptée à la Biennale des antiquaires, alors au faîte de sa gloire – elle la quittera en 2008 pour rejoindre la foire de Maastricht. En 1994, la galerie peut commencer à montrer des meubles de Frank tout en ouvrant un nouveau chapitre avec l’exposition d’une quinzaine de modèles en plâtre d’Alberto Giacometti, de la collection d’Edward James, le mécène des surréalistes et de Salvador Dalí. À la Biennale de 2000, au Carrousel du Louvre, parmi des trésors issus de collections privées, elle dévoile un modèle en plâtre des années 1930 d’un vase d’Alberto – conçu pour la couturière Elsa Schiaparelli et d’où un oiseau pointe son bec —, qui n’avait jamais été exposé, devant un paravent d’Eileen Gray et non loin de la réduction d’un panneau de Jean Dunand pour le paquebot Normandie. En 2003, les deux galeristes montent une exposition consacrée aux animaux de Diego Giacometti. Ils publient un catalogue, recensant 120 de ses bronzes passés entre leurs mains, en prenant bien soin de distinguer l’œuvre des deux frères. Entretemps, le marché des artistes aux lignes épurées privilégiés par leur galerie a explosé. Au salon de mars 1995, rendant hommage à l’architecte et décorateur Paul Dupré-Lafon, elle avait proposé une armoire gainée de cuir que ce dernier avait dessinée pour Hermès pour l’équivalent de 30 000 €. Rafaël Ortiz pense qu’elle en vaudrait facilement dix fois plus aujourd’hui. À la vente de sa collection en 2009 au Grand Palais, Pierre Bergé a revendu pour 3 M€ le modèle de la suspension Satellite d’Eileen Gray (vers 1925) qu’il avait acquis avec Yves Saint Laurent à L’Arc en Seine pour 60 000 € une dizaine d’années plus tôt. «C’est ce goût qui est recherché par les collectionneurs aujourd’hui, comme quoi nous n’avions pas si mal vu, je suppose», se dit Rafaël Ortiz.

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