Galerie Eskenazi, une recette familiale

Le 21 octobre 2016, par Pierre Naquin

Daniel, fils de Giuseppe, œuvre avec son père aux destinées de la célèbre galerie d’art asiatique londonienne, située au cœur de Mayfair. Le marchand se confie à la Gazette drouot.

Daniel Eskenazi dans son bureau.
photo courtesy galerie eskenazi

Comme le dit leur ami Michael Chow, fondateur de la chaîne de restaurants Mr. Chow, «le secret, c’est de vendre de la nourriture chinoise, la meilleure cuisine, servie par des Italiens, les meilleurs serveurs, dans un cadre anglais, le meilleur design.» La famille Eskenazi n’a fait qu’appliquer la recette au monde de l’art. Alors que le père, Giuseppe, fondateur de la galerie, se bat à Hongkong pour décrocher les plus beaux lots à l’occasion des ventes d’automne, son fils Daniel nous reçoit dans les bureaux de la galerie à Londres. Simplement, il déplie un foulard de soie prune sur lequel il dépose trois jades, ravissants. «Le jade, ça se touche», confie-t-il. Il faut donc caresser les objets néolithiques, s’en imprégner. Tout comme il faut s’imprégner de l’humour, de la finesse et de la malice de cet Italien devenu bien trop anglais.
Vous qui aimez les histoires, pouvez-nous nous raconter celle de la galerie ?
Mon père un Italien né à Istanbul avec un passeport anglais, encore une autre histoire… était un enfant très turbulent, un mauvais garçon ! Mes grands-parents l’ont donc envoyé en pension en Angleterre. Il n’en est jamais reparti. Il a commencé par chercher des œuvres ici pour les fournir à son oncle, qui, depuis les années 1920, avait une galerie d’antiquités japonaises puis chinoises à Milan. En 1961, il a commencé à vendre directement à des marchands britanniques, qui trouvaient cela plus simple. Nous avons acheté le bâtiment lorsque le marché immobilier s’est effondré, dans les années 1970. C’est simple, la moitié de Bond Street était à vendre ! Cela s’est révélé l’une de nos meilleures décisions. Sinon, nous ne pourrions pas être ici aujourd’hui . Un loyer hors de prix ne permet pas d’absorber les périodes plus délicates…
À ce propos, lorsque l’on vous écoute, on a l’impression que votre histoire n’est qu’une succession de réussites…
On aimerait bien ! C’est vrai que lorsqu’on lit les médias, on a l’impression que le marché n’est que croissance continue. Mais dans les années 1970 par exemple, mon père a bien dû ronger son frein, parce que, quand sur une année vous ne vendez qu’un catalogue… il faut s’accrocher. Mais, bon, tous les dix ou vingt ans, le marché des antiquités asiatiques connaît aussi des périodes très fastes. Je me souviens d’un temps où les gens faisaient la queue pour acheter nos objets. Nous appliquions alors une politique de «premier arrivé, premier servi» ; les grands collectionneurs chinois recrutaient des étudiants pour dormir devant la galerie afin d’avoir les meilleures pièces ; ils sortaient alors de petits papiers avec leur liste de course par ordre de préférence ! Les cycles se répètent. Il faut être mentalement et financièrement équipé pour les bons moments comme pour les plus durs.

 

Chine, fin du néolithique, période Shang, 2000-1500 av. J.-C. Disque cranté en jade, archaïque. COURTESY GALERIE ESKENAZI
Chine, fin du néolithique, période Shang, 2000-1500 av. J.-C. Disque cranté en jade, archaïque.
COURTESY GALERIE ESKENAZI

Vous produisez beaucoup de catalogues.
À chaque exposition, nous en éditons un. Nous avons été parmi les premiers à le faire. Les premiers aussi à les publier en chinois… Ça participe de l’histoire. Et, comme vous le savez, l’histoire, le story-telling, la provenance, sont clés aujourd’hui. Il y a par exemple eu un boom du jade dans les années 1990. L’essentiel se vendait à Taiwan. La demande était beaucoup plus forte que l’offre. Du coup, les Chinois ont commencé à produire des faux… les collectionneurs ont pris peur, et ont arrêté d’acheter du jade. Mais au bout une décennie, ils oublient ! La provenance essaie de répondre à cette problématique. Mais elle peut très bien être fausse… ou incomplète, et cela donne d’autres histoires passionnantes comme celles des bols en porcelaine Qing produits pour l’empereur. Peints par des artistes impériaux, ces bols n’ont pas tous été utilisés. Certains sont restés dans le palais où ils ont été redécouverts dans les années 1920, et ont été peints à ce moment là. Le bol est bien d’époque, mais la peinture est «contemporaine» !
Qu’en est-il du marché du jade actuellement ?
Sur le dernier siècle, le marché du jade a d’abord été européen, puis américain, puis asiatique. Il est maintenant et de loin principalement chinois, même si quelques collectionneurs américains continuent à suivre cela de près. En Asie, il y a eu plusieurs vagues : les Japonais d’abord, puis les Taïwanais et enfin les Chinois «continentaux». L’autre grand marché du jade, c’est bien sûr les institutions du monde entier. Sur la production en elle-même, ce qui est fantastique avec le jade c’est qu’il a de tout temps été travaillé en Chine. Comme dans le cas de la céramique, ils n’ont jamais arrêté.
Comment construisez-vous une exposition ?
Nous essayons d’avoir une thématique précise pour chaque événement. Cela implique d’avoir une vingtaine d’objets correspondant, ce qui prend des années à réunir. Nous achetons donc les pièces qui nous paraissent exceptionnelles, puis nous les conservons. Régulièrement, nous faisons un tour dans nos réserves pour voir quels ensembles peuvent être constitués. Nous vérifions que le marché soit en adéquation avec l’exposition que nous comptons produire… Et nous éditons un catalogue !

 

Chine, période Tang, 618-907. Animal mythique accroupi ou Tinhu. COURTESY GALERIE ESKENAZI
Chine, période Tang, 618-907. Animal mythique accroupi ou Tinhu.
COURTESY GALERIE ESKENAZI

Vous êtes donc quelque part dépendants du marché ?
Vous pouvez toujours essayer d’être avant-gardiste… mais en général, cela échoue ! En parlant de marché, ce que je trouve fantastique est de voir à quel point il peut être dépendant d’une seule transaction. La vente de jade d’avril dernier chez Bonhams Hongkong en offre un bel exemple : les objets ont fait des résultats jusqu’à dix fois leur estimation dix fois ! Du coup, tout le monde se demande : « Mon jade ne vaut peut-être pas dix fois plus, mais certainement pas le même prix qu’avant. Peut-être deux fois… trois fois… cinq fois plus ? » Il n’y a pas de bonne réponse. Mais on voit bien qu’une seule vente peut avoir un impact considérable.
Du coup, comment sourcez-vous vos œuvres ?
Ça devient évidemment beaucoup plus dur qu’avant. Beaucoup moins d’objets sont disponibles, et il faut d’autant plus se battre. La solution ? Mettre plus d’argent sur la table que les autres. On spécule sur le futur. Mais quelque part, lorsque l’on se dit «depuis que je fais ce métier, je n’ai jamais vu une pièce aussi exceptionnelle», on ne réfléchit pas : on achète et on garde au chaud. Le bon moment viendra… Et quand je dis qu’il y a moins d’œuvres disponibles, ce n’est pas toujours vrai. On pense que pour les pièces vendues à des musées, c’est un aller simple, mais il arrive qu’elles reviennent sur le marché, comme ça a été le cas des œuvres des musées japonais pendant la crise des années 1990. En fait, on ne sait pas. Le marché de l’art est plein de surprises. C’est ce qui fait tout son charme…
Vendez-vous encore à des marchands de nos jours ?
Le moins possible. Certains collectionneurs, chinois notamment, ne peuvent pas se rendre aisément à Londres ; ils envoient donc un marchand en qui ils ont confiance pour étudier l’objet à leur place. Mais dans ce cas-là, ils agissent comme courtiers. En parlant de courtier, il faut faire attention aux personnes qui se disent acheteurs, qui vous négocient les prix au maximum, vous demandent des photos et la facture et qui, avec cela, tentent de revendre la pièce à d’autres collectionneurs. Vous, vous pensez avoir vendu l’objet et du coup, vous le refusez à d’autres. Six mois plus tard, ces acheteurs potentiels vous annoncent qu’ils n’achètent finalement pas ! Et ils n’ont pas besoin d’être chinois pour cela !

Daniel Eskenazi
EN 5 DATES
1993
Daniel Eskenazi rejoint la galerie.
1997
À son initiative, la galerie Eskenazi tient sa première exposition en dehors de Londres, à New York.
2000
La galerie célèbre le millénaire mais aussi ses quarante ans d’existence avec l’exposition «Masterpieces of Ancient China».
2011
Édition du premier catalogue consacré par la galerie Eskenazi au mobilier chinois du XVIe au XVIIIe  siècle.
2012
Publication de A Dealer’s Hand, the Chinese Art World through the Eyes of Giuseppe Eskenazi, retraçant le rôle clé tenu par le fondateur de la galerie pendant cinquante sur le marché de l’art.
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