Galerie Aveline : pour un dialogue entre les époques

Le 15 décembre 2016, par Stéphanie Pioda

«Le futur est à l’éclectisme.» L’ambition de Marella Rossi ? Rendre contemporain et actuel le mobilier du XVIIIe siècle, tout en insufflant une nouvelle image à la galerie qu’elle dirige avec son père.

Marella Rossi, galerie Aveline.
PHOTO JÉRÉMIE BEYLARD
Jean-Marie Rossi a fait d’Aveline une galerie de référence pour le mobilier XVIIIe. Comment vous situez-vous par rapport à cette filiation avec un père à forte personnalité ?
Je ne sais pas jusqu’où ira cette filiation car mon père est un véritable ponte dans le domaine du XVIII
e ! C’est un défi de travailler avec lui depuis vingt ans et à 86 ans, il continue à être très présent ! Dès que je lance de nouveaux projets, il redouble d’activité.
Peut-être est-ce parce que vous insufflez une énergie qui l’intéresse ?
J’insuffle une énergie qui est la sienne. Il a été le premier art adviser, il y a soixante ans, faisant acheter des meubles XVIIIe à ses clients la journée et de l’art contemporain le soir ! À ce propos, l’exposition sur Buren, que nous présentons jusqu’au 10 janvier, est intéressante pour comprendre les liens anciens que mon père a noués avec l’artiste dès les années 1960. Il avait acheté pour Gunther Sachs cinq toiles de Buren, mais lorsqu’il lui a dit qu’elles ne coûtaient pas 500 F chacune comme annoncé mais 700 F, il les a refusées. Jean-Marie Rossi est donc reparti avec les toiles, pliées dans un sac plastique qu’il a rangé dans un placard, jusqu’à ce qu’il les redécouvre il y a sept ans ! D’où cette exposition, et l’installation sur la façade. Il a fallu rectifier les archives Buren, où tout est consigné, contrôlé : le nom du propriétaire est passé de Gunther Sachs à Jean-Marie Rossi.
Votre père est collectionneur d’art contemporain, mais c’est vous qui instaurez le dialogue entre les époques.
En effet, il ne souhaite pas aller dans ce sens, même si j’ai pu lancer cette idée il y a quatre ans. Grâce à ce genre de dynamique, il y a un croisement des publics. Je pense qu’il est important de s’inscrire dans cette mouvance et surtout, de ne pas rester sur nos acquis. Le métier d’antiquaire est devenu très compliqué, et si l’on ne travaille pas avec passion, on peut vite s’arrêter. Il faut attirer, convaincre des clients qui n’ont jamais pénétré dans une galerie XVIIIe et leur transmettre l’ambition de s’y intéresser.
Y a-t-il un sens précis à cette démarche ou s’agit-il surtout de marketing ?
Le marketing est intéressant lorsqu’il permet d’enclencher de nouvelles ventes, et cela fonctionne. En 2013, nous avons commencé avec Malcolm Morley, défendu par la galerie new-yorkaise Sperone Westwater. L’idée était de changer de partenaire chaque année, mais nous sommes ravis de la rencontre avec la galerie Continua : il y a eu Michelangelo Pistoletto en 2014, Pascale Marthine Tayou en 2015 et Buren cette année. Le choix pour les prochains projets est vaste, puisqu’ils représentent également Anish Kapoor, Ai Weiwei, Kader Attia...

 
Vue de l’exposition «Impérial et royal. L’âge d’or de la porcelaine de Sèvres», à la galerie Aveline.© LEPRINCE
Vue de l’exposition «Impérial et royal. L’âge d’or de la porcelaine de Sèvres», à la galerie Aveline.
© LEPRINCE

Qu’est-ce qui amène les collectionneurs d’art contemporain vers le mobilier XVIIIe ?
Ils semblent saturés du microcosme dans lequel ils évoluent : ils rencontrent toujours les mêmes personnes dans le marathon des foires et des fêtes à travers le monde. Certains commencent à aller à la Brafa ou à la Tefaf et s’ouvrent à des œuvres qui semblent atemporelles et qui ne risquent pas une dévaluation, comme certaines créations d’artistes contemporains. Associer un masque kota, une commode d’André-Charles Boulle ou Noël Gérard, un tableau de Picasso, une sculpture du XVIe siècle et une toile d’un graffeur donne de l’âme à un intérieur. C’est exactement ce que faisait Jacques Grange, il y a quelques années : prendre le meilleur de toutes les époques et les associer avec génie. Lorsqu’on prend par la main les collectionneurs, ils sont fascinés, curieux, et en demandent encore plus, contents d’apprendre à reconnaître les styles Louis XV ou Louis XVI. Il faut rappeler que les rois régnaient par la guerre et par l’art : aujourd’hui, les gens qui ont réussi dans la vie s’affichent par l’art.
Quel serait le budget d’une telle collection ?
C’est très variable. On peut trouver des choses de charme à Drouot, mais bien évidemment ici, vous êtes à la galerie Aveline, donc la fourchette sera entre 200 000 et 1 M€ pour chaque pièce importante.
Peut-on parler de collectionneurs pour le mobilier XVIIIe ?
C’était le cas avant, mais plus maintenant. Certains vont intégrer deux ou quatre pièces exceptionnelles uniquement. Je pense que le futur est d’avoir une collection éclectique, de revenir à ce que Jacques Grange faisait. L’intérêt pour cette époque est là… Cela fait dix ans qu’on le ressent à travers les demandes de grands décorateurs et de certaines galeries d’art contemporain. J’ai même lu dans le Financial Times qu’il fallait acheter du XVIIIe !


Rencontrez-vous, parmi vos clients, de nouvelles fortunes qui voudraient meubler intégralement leurs belles demeures en XVIIIe ?
Les seuls qui pourraient le faire sont les Russes, mais les demandes ne sont pas toujours simples : une dame recherchait cinq commodes identiques pour son couloir long de 70 mètres. Lorsque je lui ai expliqué que le marché était plutôt fait de pièces uniques, elle a choisi de réaliser des copies en Italie.
 
Daniel Buren, Photo-souvenir : Le Grand Losange, travail in situ, Paris, octobre 2016.© Daniel Buren / ADAGP, Paris. PHOTO VANNI BASSETTI
Daniel Buren, Photo-souvenir : Le Grand Losange, travail in situ, Paris, octobre 2016.
© Daniel Buren / ADAGP, Paris. PHOTO VANNI BASSETTI - COURTESY THE ARTIST / GALLERIA CONTINUA

 

Le scandale des faux à Versailles a-t-il eu une incidence sur vos ventes ?
Certains clients nous en parlent, mais beaucoup ne sont même pas au courant, car la majorité d’entre eux sont étrangers.
Vous partagez, au fond, avec les galeries d’art contemporain le désir de renouveler le métier…
J’ai des idées pour cette galerie. L’antiquaire doit créer l’événement car les gens vont essentiellement dans les foires. C’est pourquoi nous avons organisé l’exposition «Afrique (s)» avec Sotheby’s, en 2014, et en septembre dernier, «Impérial et royal. L’âge d’or de la porcelaine de Sèvres». La scénographie, proposée par un décorateur de cinéma, était étonnante, avec les œuvres posées sur des troncs d’arbres ! Certaines galeries ont choisi d’ouvrir un bureau à Paris et de sillonner les foires à travers le monde. Nous avons un espace incroyable de 700 mètres carrés place Beauvau que je préfère faire vivre. Pour moi, il est très clair qu’il faut réunir les forces en présence, créer des synergies.
Quels sont les meubles qui ne suscitent plus l’engouement ?
Les appliques ou les cartels en applique par exemple, tout comme les régulateurs de parquet. Après, je pense qu’il est important de présenter ces pièces comme des œuvre d’art, tout en les faisant vivre. C’est pourquoi notre stand à la Tefaf, scénographié par Pierre Yovanovitch, est totalement blanc et épuré, avec un éclairage parfait. On ne remarque vraiment qu’une pièce, comme ce petit brûle-parfum ayant appartenu à l’aide de camp de Napoléon ou ce bureau de Noël Gérard, avec les bronzes d’André-Charles Boulle. La nouvelle génération de collectionneurs ne se retrouve pas dans les intérieurs habillés avec uniquement des pièces anciennes à la Hubert de Givenchy. Récemment, j’ai vendu une paire de cabinets en marqueterie de métal fin XVIIIe à un client qui les placera dans un intérieur de béton. Inimaginable il y a vingt ans ! 

 
À VOIR
Galleria Continua à la galerie AvelineJean-Marie Rossi, «Daniel Buren.
Le Grand Losange, travail in situ. De Jean-Marie Rossi à Jean-Marie Rossi,1965 à 2016».
94, rue du Faubourg-Saint-Honoré, Paris VIIIe.
Jusqu’au 10 janvier 2017.
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne