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Gaël Charbau révélateur de jeunes talents

Publié le , par Agathe Albi-Gervy

À l’approche de la troisième édition de la bourse Révélations Emerige, son commissaire en expose les enjeux et détaille les perspectives offertes aux jeunes artistes hexagonaux.

   Gaël Charbau révélateur de jeunes talents
  

Du 4 au 20 novembre, les révélations 2016 de la jeune scène française s’affichent à la villa Emerige. Des douze artistes finalistes, le nom du lauréat sera annoncé la veille de l’ouverture de l’exposition. Elle est orchestrée par le critique d’art et commissaire d’exposition Gaël Charbau, également membre du comité de sélection. Fondateur de la revue Particules, il fut également directeur éditorial du Salon de Montrouge de 2009 à 2014. Ce responsable de la programmation visuelle au collège des Bernardins est aussi curateur est commissaire indépendant, travaillant pour différents musées ou fondations (National Museum of Modernand Contemporary Art de Séoul, fondation d’entreprise Hermès, Audi Talents Awards, Palais de Tokyo...). Gaël Charbau a développé la bourse Révélations Emerige, en 2014, avec Laurent Dumas, directeur passionné et éclairé d’Emerige, la société immobilière qu’il a fondée il y a plus de vingt-cinq ans. À travers son fonds de dotation, cet homme de conviction, considéré comme l’un des plus grands mécènes français actuels, habille les murs de son entreprise avec des œuvres issues de sa propre collection. Son ambition ? Redonner toute sa place à l’art contemporain dans les espaces de vie. Inlassablement, il répète l’importance d’être fier de notre jeune scène artistique. Un discours que Gaël Charbau reprend à son compte.
L’action des fonds de dotation et des fondations se révèle-t-elle primordiale face au désengagement de l’État dans la création contemporaine ?
L’État s’est désengagé, mais peut-être l’était-il trop dans les années 1980, lors de la création des DRAC, des FRAC et des aides régionales, qui ont permis à des artistes de survivre et à quelques-uns de vivre sans se poser trop de questions Depuis, les écoles d’art se sont multipliées, les foires ont grossi, il y a eu un appel d’air vers ce milieu. Le fait que des acteurs privés s’engagent est donc une excellente chose, mais uniquement s’il y a une réelle délégation de la part de personnes, qui reconnaissent ne pas avoir de compétence particulière dans l’art, en faveur de professionnels en qui elles ont confiance et qu’elles laissent s’exprimer sans trop les instrumentaliser. L’art peut être contestataire, imprévisible ou un échec… l’inverse des valeurs d’une entreprise !

 

Rémy Briere (né en 1987), Sans titre, 2013, laiton, œufs, 88 x 29 x 35 cm.
Rémy Briere (né en 1987), Sans titre, 2013, laiton, œufs, 88 x 29 x 35 cm.

Observez-vous ces dernières années un changement de mentalité en France sur le sujet ?
Oui, absolument. Je vois encore des résistances de la part de nostalgiques du modèle étatique, mais celui-ci était possible tant que des hommes politiques étaient porteurs d’une dimension culturelle et morale. C’est beaucoup moins le cas aujourd’hui et ils considèrent souvent l’art comme une simple «ambiance culturelle», c’est un changement radical et récent. Or, certains patrons de sociétés sont plus à même de comprendre que l’art peut transformer le monde. J’aimerais que nous soyons un jour aussi ouverts sur la question que d’autres pays. Si nous parvenons à construire ce modèle à la française, avec notre capacité à débattre de tout, avec nos propres valeurs et des acteurs non corrompus, je suis persuadé qu’il peut fonctionner.
Confirmez-vous les indicateurs qui tendent à montrer que le marché de l’art contemporain connaît une saturation ?
Il est certain qu’il y a eu spéculation, selon des mécanismes trop éloignés de ce que sont l’art et le travail d’un artiste. Fondamentalement, l’art ne vaut que la passion et le regard qu’on lui porte, et ne devient monnayable qu’au moment où une personne est prête à mettre 200 là où vous avez mis 100. Récemment, j’ai vu des amateurs se séparer d’œuvres spéculatives, d’artistes plutôt émergents, et qui les revendaient coûte que coûte. Ils avaient la réaction d’un trader qui voit les marchés s’effondrer. Mais l’art est un grand domaine de recherche et de compréhension du monde. Il serait prétentieux d’affirmer en posséder une vision claire en y consacrant au plus 10 % de son temps. Depuis quelques années, des collectionneurs-spéculateurs, appuyés sur des « art advisors », ont fait passer l'art à une échelle industrielle. Or, collectionner des jeunes artistes nécessite une confiance, une passion déraisonnable et un engagement social. On en trouve pourtant dans le portefeuille de tout parfait investisseur en art, car le gain peut s’avérer aussi grand que le risque  à l’image d’un investissement sur des start-up que l’on espère être les futures Apple.

 

Johanna Benaïnous (née en 1991) et Elsa Parra (née en 1990), Sans titre, issu de la série «A couple of them», 2014, photographie numérique, tirage jet
Johanna Benaïnous (née en 1991) et Elsa Parra (née en 1990), Sans titre, issu de la série «A couple of them», 2014, photographie numérique, tirage jet d’encre sur papier semi-mat, encadrement bois blanc, 91,5 x 61 cm.

La situation des jeunes artistes en France semble assez difficile…
Je ne pense pas que la submersion du marché de l’art contemporain profite à la nouvelle scène, leurs acheteurs n’étant majoritairement pas ceux qui s’intéressent aux œuvres les plus spéculatives. Mais j’espère que l’action que Laurent Dumas et moi menons, le renouvellement du Salon de Montrouge en 2009, et le développement des fonds de dotation et de fondations vont porter leurs fruits. Je souhaite que dans quinze ans, la jeune génération artistique soit plus reconnue. À Paris, actuellement, disposer d’un atelier relève en effet de l’utopie. Par ailleurs, on n’a pas su faire rayonner ni exporter notre jeune création : le fameux basculement de la scène artistique de Paris vers New York dans les années 1960 se perpétue, les Américains ayant créé entretemps un marché, des centres d’art et des galeries avec toute la démesure qu’est la leur. Malgré cela, il vaut mieux être un jeune artiste en France : les dispositifs et lieux d’exposition sont nombreux, et les réseaux de soutien consistants.

Que pouvez-vous nous dire des quelque six cent dix dossiers de candidature que vous avez reçus cette année ?
La plupart des dossiers d’étudiants récemment sortis d’écoles d’art sont de très bon niveau. Ils sont de plus en plus habitués à montrer leur travail et à en parler, un exercice difficile exigé par la forte concurrence entre eux et la multiplication des bourses et des résidences. Mais la professionnalisation n’est pas forcément gage de qualité. Les «outsiders» étaient moins nombreux à postuler cette année, certains étant peut-être découragés par la stature de la galerie Michel Rein, qui exposera le lauréat.

Malgré tout il vaut mieux être un jeune artiste en France : les dispositifs et lieux d’exposition sont nombreux, et les réseaux de soutien consistants.

Une grande poésie se dégage de l’ensemble des œuvres retenues. Est-ce une caractéristique de cette jeune scène française ?
Je suis plus à l’aise avec des artistes qui ont une dimension narrative, poétique, plutôt que des artistes strictement formalistes qui œuvrent à une stratégie. En France plus qu’ailleurs, on a un rapport au texte, à l’histoire, lié inconsciemment à notre culture. Notre art est bavard ! Il est difficile pour les étudiants français en art de se défaire du poids de l’histoire qu’on leur enseigne. Les artistes américains sont plus radicaux, tandis que d’autres encore sont dans l’immédiateté visuelle et l’audace, sans texte sous-jacent. En France, on demande beaucoup aux artistes de justifier ce qu’ils font. Ils vont donc jusqu’à fabriquer un discours artificiel sur leur travail qui est parfois en-deçà de la force de celui-ci. Je milite pour ma part pour plus de libération, de spontanéité, de connexion avec l’inconscient.

Gaël charbau
en 3 dates
2003-2010
Fonde et dirige le journal Particules, bimestriel consacré à l’art contemporain.
2009-2014
Collabore avec le Salon de Montrouge.
2014
Devient commissaire de la bourse Révélations Emerige, qu'il développe avec Angélique Aubert et Laurent Dumas.
À VOIR
Le 3 novembre : annonce du lauréat de la bourse Révélations Emerige.
Du 4 au 20 novembre : exposition des douze nommés pour l’obtention de la bourse, à la villa Emerige,
7 rue Robert Turquan, 75016 Paris.
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