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La Gazette Drouot Personnalités - Interview

Gabriel Pérez-Barreiro

Le 06 septembre 2018, par Mikael Zikos

À l’occasion de la 33e Biennale de São Paulo, son commissaire général dresse un panorama des pratiques artistiques et de leur diffusion au Brésil et sur le continent.

Gabriel Pérez-Barreiro
 

Qu’avez-vous retenu de l’une de vos premières expériences en tant que conservateur en charge de l’art latino-américain au musée d’art Blanton, à Austin ?
Le Blanton, dépendant de l’université du Texas, fut l’un des premiers musées au monde, en dehors de l’Amérique latine elle-même, à prendre cet art au sérieux. Dans ce domaine, jusqu’à récemment, la plupart des recherches avaient été menées pour des expositions et des catalogues. Grâce à cette expérience, j’ai pu me confronter à la conservation en art latino-américain et à la nécessité de faire des recherches sur le sujet, comme sur les arts graphiques mexicains et les peintures postérieures aux années 1970. Par la suite, j’ai ainsi pu réaliser de nombreuses expositions sur de grandes figures, notamment brésiliennes : Lygia Pape, Willys de Castro…
Comment l’art de cette région du monde est-il considéré par les institutions nord-américaines et européennes ?
Il y a eu un changement d’optique au cours des quinze dernières années. L’art latino-américain, jadis considéré comme mineur, est maintenant reconnu comme un pan incontournable de l’histoire de l’art. Aujourd’hui, le Metropolitan Museum of Art et le MoMA à New York, la Tate Modern à Londres et le musée Reina Sofía à Madrid ont des départements dédiés aux arts de ces pays.

 

Mamma Andersson (née en 1962), Glömd, 2016, huile sur toile et acrylique, 100 x 122 cm.
Mamma Andersson (née en 1962), Glömd, 2016, huile sur toile et acrylique, 100 x 122 cm.© Per-Erik Adamsson/Galleri Magnus Karlsson


Quelle place les centres d’art y tiennent-ils, pour la production et la diffusion des pratiques émergentes ?
Les écoles d’art y sont peu nombreuses, et le soutien des pouvoirs publics y est pauvre. Les espaces gérés par les artistes indépendants sont donc extrêmement actifs et essentiels à leur écosystème culturel. Des lieux comme Lugar a dudas à Cali, en Colombie, La Ene (Nuevo Museo Energía de Arte Contemporáneo, ndlr) à Buenos Aires ou encore Soma, à Mexico, jouent chacun un rôle clé dans la formation des artistes et la convergence de tous les acteurs indépendants de l’art en Amérique latine.
Il y a un peu plus de dix ans, votre commissariat pour la Biennale de Mercosul à Porto Alegre valorisait les pratiques expérimentales, et l’événement était destiné au public méso et sud-américain. Votre projet pour la prochaine Biennale de São Paulo en est-il la continuité ?
Ces manifestations ont toutes deux des missions «éducatives» envers le public local. Leur contenu, bien qu’international, se doit d’être pertinent à un instant «t» pour les communautés latino-américaines, auxquelles elles s’adressent en premier lieu. La Biennale de Mercosul que j’ai organisée en 2007 est comparable, par ses intentions, à celle de São Paulo cette année. L’une des expositions demandait à plusieurs artistes de s’impliquer en tant que commissaires. Cette idée de faire intervenir les créateurs en tant que décideurs est de nouveau au cœur de mon projet.
Le mode créatif de ces artistes, dont certains sont réputés pour leur radicalité voire leur discours critique, est-il perméable aux logiques de pratique collective et entrepreneuriale s’appliquant à nombre de leurs confrères dans le monde ?
Je ne vois pas de différence majeure, dans la manière de produire des artistes, selon qu’ils se trouvent en Amérique latine ou ailleurs, si ce n’est que l’on y travaille de plus en plus en groupe, c’est vrai… Il devient aussi difficile de généraliser la démarche pluridisciplinaire de ceux qui se positionnent politiquement sur l’état du monde depuis les années 1960.

 

Feliciano Centurión (1962-1996), Sans titre, 1993, acrylique sur couverture en polyester, 239 x 192 cm.
Feliciano Centurión (1962-1996), Sans titre, 1993, acrylique sur couverture en polyester, 239 x 192 cm.© Oscar Balducci/Collection du musée d’art latino-américain de Buenos Aires


Quels sont les sujets abordés dans cette 33e  Biennale, articulée notamment autour d’expositions conçues par les artistes eux-mêmes ?
Pour moi, il était crucial que les sept artistes-commissaires choisis puissent travailler en toute liberté. Ainsi n’ont-ils pas été invités à réfléchir à partir d’un thème. Par exemple, Wura-Natasha Ogunji, une Américaine originaire du Nigeria, basée à Lagos, et dont la pratique se situe entre arts plastiques et performance, présente le fruit de sa nouvelle collaboration avec un groupe d’artistes femmes sur la relation entre le corps et l’espace. La Suédoise Mamma Andersson, qui s’exprime par la peinture et le dessin, a pour sa part imaginé un essai historique sur la figuration comme mode de représentation.
Cette édition met-elle aussi en lumière les talents des générations passées ?
Beaucoup d’artistes-commissaires ont choisi d’exposer des pièces historiques, des icônes religieuses russes aux dessins de Victor Hugo, ou même des jouets conçus au XIXe siècle par le pédagogue allemand Friedrich Fröbel. Aussi, des douze solo shows explorant la culture traditionnelle indigène, les sujets liés aux désastres environnementaux et les usages critiques et politiques de la poésie, trois sont des hommages posthumes à des figures du XXe siècle : le Guatémaltèque Aníbal López, l’Argentin Feliciano Centurión et la Brésilienne Lucia Nogueira, des artistes qui ont œuvré en marge des régimes totalitaires et de la censure. En ce sens, la Biennale est un outil pour le partage des connaissances au sein même de la sphère artistique, et tout particulièrement auprès de ceux nés après les années 1980.
Quelle place occupe aujourd’hui São Paulo dans la cartographie artistique brésilienne ?
Elle est la mégapole où se trouvent la plupart des artistes, des galeries et des institutions publiques et privées du pays. Il y a des scènes artistiques très dynamiques à Rio de Janeiro, à Porto Alegre, cosmopolite et très active, et à Belo Horizonte, d’où vient la plasticienne Rivane Neuenschwander, avec qui j’ai récemment travaillé. Mais la capitale économique du Brésil reste une ville dominante sur le plan commercial.


Qu’en est-il du marché de l’art ?
Celui intérieur au Brésil est très fort, ce qui est bon pour les artistes. L’un des inconvénients à cela est que les œuvres de certains jeunes talents peuvent y atteindre des prix relativement élevés en début de carrière, ce qui peut rendre les choses difficiles pour les galeries brésiliennes et internationales souhaitant promouvoir leur travail à l’étranger.
En quoi l’action de la Colección Patricia Phelps de Cisneros, que vous dirigez, stimule-t-elle les collections privées méso et sud-américaines ?
Les collectionneurs sont nombreux, en Amérique latine. Ils comblent les lacunes liées au manque de soutien des États et alimentent les musées et les institutions. La Colección Patricia Phelps de Cisneros rassemble l’art ethnographique, colonial, celui du XIXe siècle et l’art moderne et contemporain de tous ces pays. Elle soutient la recherche dans ces domaines et génère des partenariats financiers importants afin de pouvoir développer tous les outils nécessaires à la diffusion de cette culture. Installée à New York et Caracas, elle n’a pas de lieu propre, mais prête ses œuvres à de grandes institutions à travers le globe. Il y a deux ans, sa donation d’une centaine de pièces au MoMA fut un événement. C’est un modèle, de ceux qui visent à changer la perception du monde sur l’art latino-américain. C’est aussi l’un des objectifs de la Biennale de São Paulo cette année. 

 

Gabriel Pérez-Barreiro
en 5 dates
1970
Naissance à La Corogne,en Espagne
2000
Directeur des arts visuelsde l’Americas Society, à New York
2007
Commissaire de la Biennalede Mercosul, à Porto Alegre
2008
En charge de la Colección Patricia Phelps de Cisneros
2018
Commissaire de la 33e Biennale de São Paulo

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