Frits Lugt : une vie pour l’art

Le 17 décembre 2020, par Laurence Mouillefarine

Il y a cinquante ans disparaissait l’historien de l’art et collectionneur néerlandais Frits Lugt. La Fondation Custodia qu’il a créée à Paris abrite l’un des plus importants ensembles de dessins, estampes, lettres d’artistes en mains privées. Une institution plus active que jamais.

Frits Lugt et Jacoba Klever tout juste mariés, décembre 1910.

Triste clin d’œil du destin, en 1970, Frits Lugt, victime d’une crise cardiaque, s’effondre place de la Concorde à Paris, un 15 juillet. C’est le jour de l’anniversaire de Rembrandt, que ce Néerlandais adorait... La fièvre collectionneuse se déclare très tôt chez le petit Frits. Si la plupart des enfants amassent des porte-clés, des fèves, des billes, Lugt junior manifeste sa singularité dès 8 ans. Sur la porte de sa chambre, tout fier, il accroche une pancarte : «Le musée est ouvert si le directeur est chez lui.» Prometteur. Le gamin dresse la liste de ses trésors dans un minuscule carnet. Chaque trophée –une pierre du cloître Saint-Merri, des coquillages, une balle, souvenir de la bataille de Waterloo – y est décrit et numéroté. Déjà, un besoin puissant de classer, répertorier. Il a 14 ans, en 1898, lorsqu’il visite l’exposition Rembrandt organisée au Stedelijk Museum, à Amsterdam, pour fêter le couronnement de la reine Wilhelmine. Il est ébloui ! Pour voir, revoir et encore revoir les dessins et eaux-fortes du maître, le garçon hante le Rijksmuseum tous les mercredis et samedis. Un an plus tard, il écrit une biographie de Rembrandt, dont, habile, il croque lui-même les illustrations.
 

Constantijn Huygens, Vue panoramique du Waal à Zaltbommel, 1669, plume et encre brune, aquarelle, 20,8 x 33,1 cm (détail), Fondation Custo
Constantijn Huygens, Vue panoramique du Waal à Zaltbommel, 1669, plume et encre brune, aquarelle, 20,8 x 33,1 cm (détail), Fondation Custodia, collection Frits Lugt, Paris.

Au plus près du créateur
Les parents de Frits sont bienveillants, une chance. Conscients de l’originalité de leur fils, ils l’autorisent à quitter l’école en classe de quatrième. L’adolescent est engagé par la maison de ventes aux enchères Frederik Muller & Cie. C’est ainsi qu’il se forme. Autodidacte, Frits Lugt ne suivra aucun enseignement académique. À 26 ans, le voilà associé. Trop indépendant pour y demeurer, il ne tarde pas à quitter la société. D’autant qu’en 1910, malin, il convole avec une future héritière, Jacoba Klever, surnommée To, fille unique de l’un des actionnaires de Steenkolen Handels Vereniging – l’actuel SHV Holdings, gigantesque entreprise de distribution de gaz. Sa femme partage son amour de l’art, et de la collection. Petit miracle. Quant au beau-père, impressionné par le flair de son gendre, il lui prête de l’argent, qui permet à celui-ci d’acheter des œuvres pour les revendre. Le couple est heureux. Ils auront cinq enfants, plus quelques milliers de dessins et d’estampes. La feuille dessinée, surtout, émeut l’amateur. Devant une esquisse, une étude préparatoire, il se sent au plus près de la pensée du créateur. Main dans la main, To et Frits Lugt parcourent l’Europe, découvrent les musées, arpentent les salles des ventes. Demandait-on à leur fille, Irene, «que fait ton papa ?» , qu'elle répondait : « Je ne peux pas l’expliquer, en tous cas, il est rarement là. » Dans les années 1920-1930, les feuilles anciennes se ramassent à la pelle à des prix modestes.

 

Antoine Watteau (1684-1721), Homme en pied (Persan), 1715, sanguine et pierre noire, 32 x 20,1 cm. Fondation Custodia, collection Frits Lu
Antoine Watteau (1684-1721), Homme en pied (Persan), 1715, sanguine et pierre noire, 32 x 20,1 cm.
Fondation Custodia, collection Frits Lugt, Paris.


Un esthète fougueux
Lugt a l’œil et la volonté. Il trouve vingt et un dessins de Rembrandt, quatorze études de Rubens, presque autant de merveilles par Van Dyck. L’esthète ne se cantonne pas aux écoles flamande et hollandaise, traquant aussi les œuvres sur papier françaises et italiennes du XVe au XVIIIe siècle... Il apprécie autant un maître illustre qu’un artiste méconnu. La production d’un Watteau, en revanche, est-elle déjà coûteuse ? L’esthète est prêt à de folles dépenses, a fortiori si l’œuvre est passée dans les mains d’un connaisseur réputé. Ses trouvailles, il les range dans de larges albums en cuir doré au fer, comme autrefois. Précieux recueils qu’il guette avec la même fébrilité. Rien dans l’apparence du personnage ne laisse deviner une telle fougue. Bel homme, austère, il n’apprécie guère la bonne chère ; il lit des ouvrages sur la philosophie ou la religion. De toutes les images de Rembrandt, il en est une qu’il se refuse d’acquérir : Le Lit à la française. Une scène érotique. Le sexe ? Horreur !

 

Andrea del Sarto (1486-1531), Tête d’une jeune femme, légèrement tournée vers la droite, vers 1517, pierre noire sur papier gris, 25,9 x 2
Andrea del Sarto (1486-1531), Tête d’une jeune femme, légèrement tournée vers la droite, vers 1517, pierre noire sur papier gris, 25,9 x 20,3 cm (détail).
Fondation Custodia, collection Frits Lugt, Paris.

Une mémoire visuelle hors du commun
Dans la sacoche qu’il promène, Frits Lugt transporte constamment une œuvre ou deux susceptibles d’être échangées au cas où... «Il parvient même à pratiquer le troc avec des musées, à Brême, Munich, Vienne», s’enthousiasme Ger Luijten, brillant directeur de la fondation Custodia. «Du jamais vu ! Hyperorganisé, le collectionneur est aussi doué d’une mémoire visuelle phénoménale.» La provenance des œuvres, leur trajectoire à travers les époques, l’exalte. On lui doit une étude majeure sur les Marques de collections de dessins et d’estampes : il s’agit d’un inventaire des cachets qu’appose sur une œuvre graphique son propriétaire, en signe d’appartenance – et d’orgueil. Une mine ! L’ouvrage paraît en 1921, suivi d’un supplément en 1956. Quant au Répertoire des catalogues de ventes que le chercheur débute en 1925, il l’occupe jusqu’à la fin de sa vie. «Frits Lugt est l’historien de l’art le plus souvent cité dans le monde», souligne, admiratif, Ger Luijten. Notre héros recherche également les miniatures indiennes, sous prétexte qu’elles inspirèrent Rembrandt. Et toujours à cause du maître, dont il a découvert deux authentiques missives dans une vente aux enchères — payées une somme colossale — il est pris d’une nouvelle passion pour les lettres d’artistes.

 

Rembrandt Harmenszoon Van Rijn, dit Rembrandt (1606-1669), Femme rassurant un enfant effrayé par un chien, vers 1635-1636, plume et encre
Rembrandt Harmenszoon Van Rijn, dit Rembrandt (1606-1669), Femme rassurant un enfant effrayé par un chien, vers 1635-1636, plume et encre brune, rehauts de gouache blanche, 110,3 x 10,2 cm. Fondation Custodia, collection Frits Lugt, Paris.

Ouverture au public
Comment éviter que l’œuvre d’une vie ne soit dispersée par ses descendants ? Durant la Seconde Guerre mondiale, alors que Lugt et sa famille sont installés aux États-Unis, le Néerlandais se familiarise avec les fonds de dotation, mis en place par les Frick, Barnes, Pierpont Morgan et autres milliardaires collectionneurs. À l’issue du conflit, c’est décidé, To et Frits Lugt-Klever vont créer une fondation à Paris. Tant pis pour leurs héritiers ! Mais, au fait, pourquoi en France et non aux Pays-Bas ? «Leur maison à La Haye a été occupée et endommagée par les Allemands, ils n’ont pas le cœur d’y retourner, explique Ger Luitjen. Lugt est francophile. Il connaît Paris. Il y a travaillé, établi le catalogue raisonné des dessins des écoles du Nord, du Louvre, de la Bibliothèque nationale, de l’École des beaux arts.» Pour abriter leur institution, le couple acquiert, rue de Lille, deux hôtels particuliers que sépare une cour, les hôtels Turgot et Lévis-Mirepoix. Tandis qu’il réside non loin de là, place du Palais-Bourbon, leur collection prend ses aises dans une demeure du XVIIIe siècle décorée de meubles anciens et porcelaines de Chine. Les murs paraissent-ils vides ? Belle excuse... Frits repart en chasse de tableaux. Point de grandes fresques allégoriques. Il affectionne les paysages, scènes de genre, intérieurs d’églises, natures mortes. Bref, l’intimité. Dans la production d’un artiste, il préfère les sujets atypiques. Un exemple ? Le peintre français Nicolas de Largillière, célébré pour ses portraits, est représenté par un Trompe-l’œil aux grappes de raisins. Inattendu. Leur fondation voit le jour en 1947. Elle prend le nom de Custodia, qui signifie «bonne garde» en latin. Rien de poussiéreux en ces lieux. Les directeurs successifs s’attachent à faire vivre la collection, à la compléter. Si Frits Lugt a réuni plusieurs centaines de lettres d’artistes, le fonds en compte à présent 60 000 ! Parmi lesquelles des documents illustrés et signés de Degas, Gauguin, Manet. Le Néerlandais négligeait les artistes du XIXe siècle, trop proches de lui sans doute. On comble ces lacunes. La bibliothèque, riche de 130 000 volumes, accueille les chercheurs. Les fameuses «marques de collection» sont mises en ligne sur Internet. Longtemps confidentiel, ce musée indépendant s’ouvre largement au public sous la houlette de Ger Luitjen, venu du Rijksmuseum et personnalité chaleureuse. Les expositions temporaires se suivent à une cadence régulière. La prochaine s’intitule «Sur le motif. Peindre en plein air, 1780-1870». Un bol de fraîcheur attendu à l’automne 2021. To et Frits Lugt peuvent dormir tranquilles, ils n’ont pas été trahis.

à voir
Fondation Custodia, collection Frits Lugt,
121, rue de Lille, Paris VIIe, tél. : 01 47 05 75 19.
www.fondationcustodia.fr
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