Frédéric Castaing l’expertise à cœur

Le 03 juin 2016, par Sylvain Alliod

Le 8 juin se tiendront les premières assises de l’expertise autour du thème «Le marché de l’art peut-il se passer d’experts ?». Une initiative de l’organisation professionnelle dont Frédéric Castaing est président.

   
© Marie-Pierre Moinet

Petit-fils de la célèbre décoratrice Madeleine Castaing, Frédéric Castaing est marchand et expert en autographes. Il a succédé à son père, Michel, qui a repris en 1945 la maison Charavay, fondée en 1830, et considérée comme la plus ancienne au monde spécialisée dans ce domaine. Membre de la Commission consultative des trésors nationaux, Frédéric Castaing s’est également fermement engagé dans la défense des intérêts de sa profession, en étant président d’une des trois plus importantes chambres d’experts françaises, la Compagnie nationale des experts (CNE). Créée en 1971, cette dernière regroupe aujourd’hui 155 experts spécialisés.
Comment est née l’idée d’organiser ces premières assises de l’expertise ?
Elle répond aux nécessités du moment. Il y a urgence. Les affaires ont ébranlé la confiance. Citons les cas Wildenstein, Bouvier-Picasso, Aristophil, les commissionnaires de Drouot, ou plus récemment le mobilier du XVIIIe siècle et peut-être les tableaux anciens. L’expertise n’est pas au centre de toutes ces affaires mais c’est clairement dans l’expertise, les experts, les compagnies, que réside, à mon sens, un des leviers pour sortir par le haut de cette situation. L’expert doit reprendre la place centrale qu’il occupait encore il y a quelques années. Sans expert, l’objet d’art, le livre, le document, restent à l’état de potentialités. Sans expert, l’amateur comme le professionnel ne bénéficient d’aucune garantie d’authenticité. Sans expert, c’est le règne de l’à- peu-près, la porte ouverte à toutes les aventures, dans le mauvais sens du terme. Sans expert, le marché de l’art marche sur la tête.

Chez frédéric castaing les feuilles précieuses cultivent notre nostalgie
Marcel Proust Manuscrit autographe contenant le fameux «passage de la madeleine». Galerie Frédéric Castaing.
Marcel Proust Manuscrit autographe contenant le fameux «passage de la madeleine». Galerie Frédéric Castaing.

Mais l’absence de protection du titre d’expert n’est-elle pas préjudiciable à la confiance que vous souhaitez restaurer ?
N’importe qui peut en effet s’intituler expert. Ainsi par exemple a-t-on assisté ces dernières années, dans des ventes publiques, à l’apparition de « spécialistes », de « rédacteurs de catalogue » et autres « apporteurs d’affaires » en lieu et place d’experts confirmés, reconnus. Pour devenir membre de la Compagnie nationale des experts, il faut dix ans d’ancienneté, pas plus de deux spécialités, être reconnu par ses pairs, avoir un casier judiciaire vierge, une assurance, et avoir fait ses preuves, par exemple en ayant rédigé catalogues ou ouvrages de référence. Lorsque je reçois un nouveau membre, je lui indique que nous avons enquêté sur lui, qu’il a les compétences, les connaissances, l’expérience nécessaires, mais que cela ne suffit pas. Il faut aussi une qualité élémentaire mais capitale, l’indépendance, aussi bien vis-à-vis des pouvoirs publics que des intérêts privés. Sur ce point, nous nous devons d’être intransigeants et nous le sommes.
Certains reprochent aux organisations professionnelles leur laxisme vis-à-vis de leurs membres.
À la CNE, dès que nous avons eu vent de certains problèmes dans le mobilier XVIIIe, nous avons appliqué nos statuts. Autrement dit, nous avons ouvert une enquête interne et, devant la gravité des faits, engagé une procédure disciplinaire. Procédure que nous avons menée avec la plus grande rigueur, mais dans le respect des droits de chacun le temps de l’organisation n’est pas le temps médiatique. Un membre de la CNE a, au bout de ce processus, été exclu provisoirement jusqu’à la décision de justice le concernant. Le moment venu, soit nous déciderons son exclusion définitive, soit nous le rétablirons dans ses droits. Par ailleurs, dans cette affaire du mobilier XVIIIe, si l’ampleur des faits devait se confirmer, nous nous réservons la possibilité de nous porter partie civile. Pour conclure sur cette question, permettez-moi d’ajouter que dans toutes les professions, il y a des brebis galeuses. Mais pour un médecin indélicat, envisage-t-on un seul instant de se passer de l’ensemble du corps médical et de laisser la place aux rebouteux ? Pour notre part, à la CNE, c’est avec tous les acteurs du marché de l’art, ceux en tout cas qui sont, comme nous, attachés au sérieux et à la clarté, que nous souhaitons avancer.

 

L’esprit Madelaine Castaing dans la galerie de son petit-fils.
L’esprit Madelaine Castaing dans la galerie de son petit-fils.

Justement, lors de la conférence de presse que vous avez donnée le 5 avril dernier, vous avez annoncé votre collaboration avec Drouot pour l’organisation de procédures de contrôle sur des œuvres pouvant poser problème…
Alexandre Giquello, président du Conseil de surveillance de Drouot, a proposé à la CNE de mettre en place une sorte de «vetting», à l’instar de celui existant dans l’organisation de certaines grandes foires. Après une première expérience où j’ai vu deux experts de ma compagnie se mettre à juste titre en retrait en raison des problèmes que ce « vetting » pouvait leur occasionner, nous avons établi une sorte de protocole. Lorsque Drouot sollicite notre aide, je sélectionne les experts compétents, qui vont voir les objets et font un rapport. À partir de ces rapports, je rédige un relevé de conclusion où leur nom n’apparaît pas. Je transmets ce relevé à Drouot, qui prend ses responsabilités et nous rend compte. Je donne ainsi une information qui sert à tous, car en cas de problème, ce n’est pas seulement Drouot, mais l’ensemble du marché qui en pâtit. La CNE a vocation à devenir la compagnie de référence. Il est normal qu’elle réponde lorsqu’on la sollicite, et qu’elle donne ses avis d’experts, à Drouot comme dans les salons professionnels, bref, partout où cela est nécessaire.
Avez-vous l’impression d’être entendus par les pouvoirs publics ?
Pas toujours. Par exemple, au sujet du différentiel de prescription de responsabilité. Il y a quelques mois, nous avons été reçus au ministère de la Justice pour présenter nos observation. Nous venons de recevoir une réponse officielle qui confirme ce différentiel. Nous continuons à penser qu’il n’est pas normal que pour un même objet, la prescription soit de cinq ans à partir du moment où le marteau est tombé en vente publique, et de cinq ans avec effet flottant sur vingt années, s’il est vendu en galerie !

On sait que l’on peut faire avancer les choses, notamment par l’exemplarité, en réglant les problèmes en amont. C’est un des objectifs des assises.

Quelle est pour vous la définition de l’expert ?
Un maximum d’expérience, un maximum de connaissances bien sûr et puis un œil, de l’intuition évidemment. Mais parfois… comment dire ? L’expert n’est pas un surhomme, voilà ! J’apprécie particulièrement ce qu’a écrit à la fin du XIXe siècle un expert en médecine légale, le professeur Brouardel. Une citation que je reprendrais volontiers à mon compte : «La qualité majeure de l’expert n’est pas l’étendue de ses connaissances, mais la notion exacte de ce qu’il sait et de ce qu’il ignore, c’est là ce qui constitue son impartialité vraie, son honorabilité professionnelle, savoir dire à temps “Je ne sais pas”, pour ne pas être obligé de dire plus tard “je me suis trompé parce que je ne savais pas”. Si les conclusions de son expertise sont incomplètes, on trouvera dans les constatations faites avec rigueur les éléments suffisants pour les parfaire». Cette dernière phrase induit une forme de collégialité entre experts, qui me réjouit intellectuellement.
D’autres assises sont-elles d’ores et déjà prévues ?
Nous souhaitons évidemment que cette première édition soit suivie d’autres. Nous verrons bien. En tout cas, celle-ci sera très ouverte. Nous nous efforcerons d’aborder les problèmes de façon responsable, c’est-à-dire sans angélisme, sans langue de bois.

 

À savoir
Les Assises de l’expertise organisées par la Compagnie nationale des experts se tiendront le mercredi 8 juin de 10h à 18h au Petit Palais à Paris, autour de trois thèmes : Qu’est-ce qu’un expert en œuvre d’art (10h45-12h15), L’expert, une chance pour le marché de l’art (14h-15h30) et Expert, un métier à risque (16h-17h30). Inscriptions : cne@wanadoo.fr.
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