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Françoise Gilot, itinéraire d’une femme libre

Le 09 novembre 2021, par Valère-Marie Marchand

À l’aube de son 100e anniversaire, Françoise Gilot n’a jamais été aussi présente. Son œuvre, méconnu en France, fait l’objet d’une rétrospective au musée Estrine à Saint-Rémy-de-Provence. Retour sur un parcours hors norme.

Françoise Gilot, itinéraire d’une femme libre
© Marian Adreani

Pas facile d’être à la fois peintre et femme d’un géant du XXe siècle. Mais bien avant #MeToo, cette cavalière émérite a su tourner casaque : en quittant Picasso, Françoise Gilot a quitté son statut de muse, et du même coup la France, pour exposer outre-Atlantique. Cet entretien inédit, accordé en 2009 dans son atelier parisien, retrace ses combats pour devenir une créatrice accomplie.
L’artiste Françoise Gilot est-elle née avant ou après sa rencontre avec Pablo Picasso ?
Quand j’ai connu Picasso, j’avais 17 ans. Au même âge, j’ai commencé à peindre à l’huile et ai rencontré Endré Rozsda, un peintre hongrois avec lequel j’ai eu un long compagnonnage artistique. J’ai existé avant et après Picasso, mais je ne renie rien de cette période de ma vie.
Quelle importance a eue pour vous le peintre Émile Mairet, proche de votre famille ?
Ce peintre postimpressionniste était l’ami de ma grand-mère. Enfant, sa silhouette tout de noir vêtue m’avait impressionnée. Quand on m’a dit qu’il était artiste, j’ai pensé que ces êtres-là étaient plus intéressants que les autres. À 11 ans, j’ai eu un coup de cœur pour l’une de ses toiles grises, qu’il m’a gentiment offerte. Il aurait dit ensuite à mon père : «Votre fille sera peintre. Je n’ai jamais vu un enfant aimer les gris.»
Vous croisez aussi le graveur Jacques Beurdeley : son art vous tentait-il autant que la peinture ?
J’aime voir les autres graver, mais je ne suis pas passionnée de gravure. En revanche, j’ai fait beaucoup de lithographies.
Les femmes étaient-elles nombreuses à travailler chez le maître imprimeur Fernand Mourlot ?
Non, j’ai été la seule. Un jour, alors que je m’en étonnais auprès de lui, Mourlot m’a répliqué : « Ça dérangerait nos ouvriers imprimeurs. Vous, on vous connaît, ce n’est pas la même chose !» Lorsque l’artiste américaine June Wayne, qui m’a invitée dans son atelier de lithographie dans les années 1970, a voulu en faire chez Mourlot, on l’a immédiatement orientée chez Marcel Durassier, un maître imprimeur connu pour son caractère infernal… C’est tout dire.
De quelle façon s’est manifesté votre désir d’indépendance ?
Disons que je refusais toute dépendance.

 

Françoise Gilot (née en 1921), Le Chemin du retour, 1963, huile sur toile, 92 x 73 cm, collection particulière. © Françoise Gilot, 2021 -
Françoise Gilot (née en 1921), Le Chemin du retour, 1963, huile sur toile, 92 73 cm, collection particulière.
© Françoise Gilot, 2021 - Cliché Mathieu Polo


Votre rencontre avec Matisse a-t-elle été décisive ?
En 1937, j’avais vu ses toiles au palais de Chaillot. Cela a été une révélation. Idem pour Bonnard, le maître de la couleur : en 1946, la fille de Maurice Denis, Pauline, m’a proposé de lui rendre visite au Cannet. Moi, j’étais aux anges, mais Picasso m’a dit aussitôt : «Il n’en est pas question. Je déteste la peinture de Bonnard !» Devant ma déconvenue, il s’est empressé d’ajouter : «Je vais vous faire un autre cadeau. Je vous emmène dans l’atelier de Matisse !» Quelques jours plus tard, nous sommes allés le voir. En me présentant, Picasso a parlé de moi comme d’une jeune peintre et Matisse a proposé de faire mon portrait. S’en est suivie une sorte d’amitié silencieuse. Matisse avait le sens inné de l’équilibre des lignes alors que chez Picasso, c’était la volonté de puissance qui l’emportait. Autant vous dire que je me sentais plus proche d’un Matisse…
Où trouviez-vous des toiles et des couleurs pendant la guerre ?
J’allais aux Puces, où je dénichais de vieux tableaux. Je les retournais et peignais de l’autre côté. Le plus drôle est que plus tard, des collectionneurs ont cru que les motifs au verso de ces toiles étaient de moi !
Comment en êtes-vous venue à travailler pour Line Vautrin ?
En 1941, à 20 ans, je l’ai rencontrée avec sa mère dans leur boutique de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Je leur ai proposé de faire des boutons en céramique. Elles m’ont répondu de faire des prototypes et que s’ils leur plaisaient, elles en achèteraient. J’ai réalisé une première série, et cela a marché !
Vous avez connu Nicolas de Staël : quel souvenir gardez-vous de lui ?
Je l’entends encore me dire : «Soit c’est l’abstraction qui vous intéresse, soit c’est le figuratif. On ne peut pas faire les deux à la fois.» Je lui ai répondu du tac au tac : «Vous avez 32 ans, moi 21. Mes dessins figuratifs m’aident à comprendre la relation entre lignes et couleurs. Je ne vois pas pourquoi je m’en priverais.» À ces mots, De Staël a cassé l’une des rares chaises qui se trouvaient à sa portée. Il avait très mauvais caractère, moi aussi. Mais il a fini par revenir à la figuration, d’où l’aspect très significatif de cette scène. Ensuite, on ne s’est plus revus, alors qu’il est le peintre auquel je dois le plus.
Et Sonia Delaunay ?
Je l’ai rencontrée quand se formait le groupe des Réalités nouvelles, avec des artistes comme Magnelli, Atlan, Schneider… Lors de nos réunions, Sonia Delaunay était présente. Elle était la générosité même.

 

Françoise Gilot, Autoportrait visage dans le vent, 1944, huile sur toile, 22 x 33 cm, collection particulière. © Françoise Gilot, 2021 - C
Françoise Gilot, Autoportrait visage dans le vent, 1944, huile sur toile, 22 33 cm, collection particulière.
© Françoise Gilot, 2021 - Cliché Rodolphe Haller


Le milieu artistique a-t-il changé, selon vous ?
Ce n’est plus du tout la même chose. Jusqu’à la fin des années 1950, il existait une «République des arts et lettres». Il suffisait de faire partie d’un groupe pour en rencontrer les personnalités, connues ou non. À partir de 1960, Paris n’a plus été une capitale artistique. Je passais alors au moins deux mois de l’année aux États-Unis, mais je n’ai pas cherché à rencontrer les peintres new-yorkais : je n’avais plus besoin des autres pour exister. Je n’en étais plus là…
Vous avez vécu avec deux peintres. Est-il difficile pour deux artistes de vivre ensemble ?
Avec Picasso, c’était sans doute moins difficile en raison de notre grande différence d’âge. C’est à lui que je dois mon retour au figuratif, car il ne supportait pas l’abstraction totale. Avec Luc Simon (épousé en 1955, ndlr), c’était différent. Sous son influence, je me suis débarrassée de tics stylistiques qui me venaient de Picasso. Je peignais alors d’après nature. Ensuite, nos relations se sont tendues. Je disais volontiers du bien de son travail même si je ne le pensais pas, et lui me critiquait ouvertement, même s’il ne le pensait pas non plus. Cela étant dit, il est impossible pour deux peintres vivant ensemble de ne pas parler peinture. Fort heureusement, nous ne partagions pas le même atelier !
Selon vous, peut-on parler en art de parité homme-femme ?
On en est loin. Les femmes défendues en galerie ont longtemps été minoritaires. Je me souviens fort bien de la réaction d’un galeriste lorsque je lui ai parlé de Geneviève Asse. Il défendait une dizaine d’artistes et comme par hasard, j’étais la seule femme. Lorsque j’ai évoqué son nom, il m’a regardée d’un air stupéfait : «Mais enfin, m’a-t-il répliqué, le quota est déjà rempli !» En galerie, le quota en question était d’une femme peintre pour neuf hommes. Sur le coup, j’ai cru à une blague… Il n’est qu’à voir ce qui se passe chez Sotheby’s, où les œuvres féminines sont noyées dans une marée de références masculines, pour s’en rendre compte. En ce qui me concerne, j’ai obtenu toutes mes expositions à la force du poignet.
Cela ne nous vous a pas empêchée de faire carrière aux États-Unis…
Si j’étais restée en France, je n’aurais pas évolué. Mais je ne me suis pas contentée d’exposer à New York : j’ai montré mon travail dans quasiment tous les États américains.
Vous vivez quelques mois par an en France. Comment avez-vous choisi votre atelier parisien ?
Je l’ai longtemps cherché. Je voulais un atelier éclairé par la lumière du nord, avec suffisamment de volume pour entreposer mes toiles. Je l’ai finalement trouvé dans un immeuble de 1930. Pour moi qui aime l’art déco, c’est l’endroit rêvé pour continuer à créer, un lieu à l’image de tous les beaux moments que j’ai vécus à Paris.

 

à voir
«Françoise Gilot. Les années françaises», musée Estrine,
8, rue Estrine, Saint-Rémy-de-Provence (13), tél. : 04 90 92 34 72,
Jusqu’au 23 décembre 2021.
www.musee-estrine.fr


à LIRE
Annie Maillis et Sarah Wilson, Françoise Gilot,
les années françaises, Silvana Editoriale, 150 pages, 23 €.

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