François Legrand, leçon(s) de peinture

Le 28 mai 2020, par Dimitri Joannides

Peintre officiel de la Marine et de l’armée de terre, vice-président de la fondation Taylor, l’artiste s’est affirmé comme un portraitiste, à contre-courant des tendances contemporaines.

Le peintre François Legrand dans son atelier.
DR

Connu depuis les années 1980 pour ses portraits, François Legrand (né en 1951) a commencé à peindre à l’âge de 15 ans, d’abord influencé par son oncle maître verrier à Étampes. « C’est lui qui m’a ouvert les yeux sur l’art », se souvient l’artiste, assis au milieu de l’atelier qu’il a décidé d’ouvrir il y a trois ans. S’il travaille en solitaire au dernier étage de cet immeuble, près du musée de la Vie romantique, c’est dans cet espace en longueur ouvert à la curiosité du chaland que François Legrand dispense des cours de peinture une fois par mois. « J’y reçois également un modèle vivant tous les mercredis soir pour une séance de pose ouverte à tous », précise t-il. Mais le portraitiste se défend de n’être qu’un professeur : « C’est un piège car il faut beaucoup donner, au détriment du temps consacré à son propre travail ! » François Legrand avoue s’être déjà senti effrayé par l’impression de sécurité du statut de professeur. « Lorsque j’enseignais aux beaux-arts d’Orléans, dans les années 1970, j’ai traversé des périodes de doute terribles, avec la crainte de devenir à terme soit aigri, soit prétentieux. Ou pire : les deux à la fois ! », nous confie-t-il dans un éclat de rire. Sa vocation de vivre de son art, il la doit à Philippe Lejeune, un disciple de Maurice Denis installé à Étampes, qui lui a mis le pied à l’étrier au sortir de l’adolescence. Le jeune peintre s’affranchit très vite de son maître. « La peinture est avant tout rapport de couleurs, de valeurs et de reconnaissance de formes. Tout cela sur une toile donne à voir quelque chose qui devrait toucher le spectateur, dernier créateur du tableau », précise-t-il, un peu mystérieux.
 

Cardinal, 1992, huile sur toile, 162 x 130 cm. © François Legrand
Cardinal, 1992, huile sur toile, 162 130 cm.
© François Legrand


Un portraitiste classique
« Tout peintre se dépeint lui-même », affirme un proverbe italien du XVIe siècle. Et cela est peut-être encore plus vrai pour un portraitiste. François Legrand en reste en tout cas persuadé : en rejetant les illusions de la figuration photographique, il est possible de réunir l’âme et l’apparence d’un modèle. « L’homme peint des portraits depuis au moins l’époque de ceux du Fayoum – Ier siècle –, parce que c’est une projection intemporelle qui enjambe largement les notions de progrès et de technique », analyse-t-il. Une ambition louable qui pousse forcément à s’interroger : comment un artiste travaillant dans une veine classique peut-il aujourd’hui sortir du lot, à l’heure de l’art conceptuel tout-puissant ? Pour rassurer ses parents, le peintre s’inscrit en licence d’arts plastiques à la Sorbonne, mais mai 1968 fait tout voler en éclats : « Je pensais être venu prendre des cours de chevalet, mais il n’y avait que des cours d’esthétique… », rumine-t-il encore. Face au jeune Michel Journiac, qui dorait des squelettes, et aux prémices du body art, François Legrand, avec son approche traditionnelle de la peinture, dit avoir été obligé de se former à se « défendre ». Il confie s'être énormément investi avant de parvenir à convaincre ses premiers clients mais, ajoute-t-il, « quand le travail est sérieux et sincère, je suis convaincu qu’on y arrive forcément ». C’est en 1978 que l’artiste fait l’objet d’une première exposition personnelle, à l’Orangerie du Sénat. Puis, en 1985, c’est la fondation Taylor à Paris qui accueille son travail avant de le propulser, l’année suivante, au poste de président de la commission des expositions, qui gère jusqu’à cinq cents demandes par an. Depuis 1984, la galerie Philippe Frégnac rue Jacob lui permet également d’avoir une vitrine permanente à Paris et de toucher encore plus largement les amateurs. Mais l’explosion soudaine de sa notoriété, François Legrand la doit à un événement parfaitement inattendu. Au milieu des années 1980, un ami culotté envoie une invitation pour l’une de ses expositions à… Michel Drucker. Quelques jours plus tard, le téléphone du peintre sonne : l’animateur vedette en personne l’invite à montrer ses œuvres sur le plateau de son émission « Champs-Élysées ». « Dès le lendemain, j’ai eu des centaines de coups de fil et un nombre incroyable de personnes ont voulu m’acheter des tableaux ! », s’étonne-t-il encore. Fort de sa notoriété, François Legrand choisit désormais ses modèles, se payant même le luxe de refuser de belles commandes si la relation qui le lie à son sujet lui semble confuse. « J’ai toujours été passionné par les gens », lance l’artiste, père de l’acteur et militant Augustin Legrand, cofondateur de l’association Les enfants de Don Quichotte. À cette époque, bravant ce qu’il qualifie de « peur du public pour la figuration et le classique », François Legrand se lance dans une impressionnante série de portraits de SDF et de délaissés qu’il convie dans son atelier : « L’occasion de rencontres exceptionnelles et de moments de vie extrêmement forts.

«La peinture est avant tout rapport de couleurs, de valeurs et de reconnaissance de formes ».

Cela m’a changé de mes clients BCBG d’avoir des destins brisés face à moi ». Dans la lignée d’un Caravage convoquant brigands et prostituées dans ses compositions religieuses, l’artiste atteint un niveau paroxystique dans la difficulté « d’accoucher d’un tableau », a fortiori lorsqu’il s’agit de connecter très concrètement l’art classique à une société profondément âpre et inégalitaire. En 1979, François Legrand est parti pour le Maroc, tournant définitivement le dos à l’abstraction, qu’il avait commencé à explorer. « J’étais simplement venu rendre visite à une amie et je suis finalement resté deux ans à Rabat, séduit par les couleurs et la lumière du royaume chérifien », explique-t-il. À son retour en France, il est revenu vivre dans sa ferme de la Beauce avec ses quatre enfants, se lançant à corps perdu dans le travail : « La peinture ne peut pas être un simple divertissement, on y laisse sa peau. Surtout lorsque, comme moi, on nourrit l’ambition forte de faire partie de la grande famille des peintres. » Au milieu des années 1990, l’artiste, angoissé, éternel insatisfait, opère un virage complet en partant s’installer en Espagne. L’exil ibérique durera quasiment quinze ans, jusqu’à son retour à Paris en 2010. Trois ans plus tôt, l’homme avait été nommé peintre officiel de l’armée de terre avec pour mission de « contribuer au renom de l’armée », en peignant au moins un tableau exposé chaque année au Salon des peintres de l’Armée. En 2015, il réalise un doublé et devient peintre officiel de la Marine, un corps créé en 1830 et pour lequel les artistes consacrent une partie de leur temps et de leur talent « à la mer, à la Marine nationale et aux gens de mer », précise-t-il. Mais François Legrand ne s’arrête pas là : en 2012, il présente sa seconde candidature à l’Académie des beaux-arts, après un premier échec dix ans plus tôt. Malgré le soutien de Yann Arthus-Bertrand, Jacques Perrin ou Coline Serreau, c’est cette fois son ami Philippe Garel, qu’il a connu dans les années 1970, qui est élu. Désormais, le peintre assure avoir fait une croix sur l’Académie, qui a longtemps représenté pour lui l’opportunité « de pouvoir renvoyer l’ascenseur en aidant de jeunes artistes comme [il] le fai[t] à la fondation Taylor depuis vingt-cinq ans ». Cette relation ambiguë à la prestigieuse institution du quai Conti ne l’aura pourtant pas empêché d’être primé à de nombreuses reprises : 1er prix de dessin David-Weill en 1981, prix du portrait Paul-Louis Weiller pour les moins de 35 ans en 1983, 1er prix du portrait Paul-Louis Weiller en 1989, prix Dagnan-Bouveret en 1990, prix Balleroy en 1991… Mais à quoi bon chercher à devenir à tout prix « immortel », quand une œuvre solide et puissante survivra de toute façon à l’oubli ?
 

Windsor 2, huile sur panneau, 81 x 60 cm. © François Legrand
Windsor 2, huile sur panneau, 81 60 cm.
© François Legrand


 

François Legrand 
en 5 dates
1951
Naît à Étampes
1976
Première participation au Salon des artistes français
1988
Première rétrospective au musée de Dourdan
2011
S’installe à Paris après plusieurs années au Maroc et en Espagne
2015
Est nommé peintre officiel de la Marine
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