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François-Joseph Graf, le don Quichotte du goût

Publié le , par Éric Jansen

Le décorateur a créé l’événement de cette rentrée avec sa mise en scène de l’exposition «L’Apothéose du génie», à la galerie Aveline. L’occasion de faire le point sur sa carrière.

François-Joseph Graf François-Joseph Graf, le don Quichotte du goût
François-Joseph Graf
© Julio Piatti

Le soir de l’inauguration de l’exposition «L’Apothéose du génie», à la galerie Aveline, les invités n’en croyaient pas leurs yeux : le vaste espace, avec sa mezzanine, s’était transformé en une suite de pièces couvertes de boiseries et de cuir de Cordoue. Un écrin intime et chaleureux afin de mettre en valeur la collection de Volker Wurster et Achim Neuse, qui réunit plus de deux cents meubles et objets réalisés pour les expositions universelles, de 1851 à 1910. L’artisan de cette mise en scène flamboyante et inspirée ? François-Joseph Graf, dont on connaît le goût pour cette époque. Ce brillant exercice de style a remis dans la lumière le décorateur qui a toujours cultivé le secret et les formules assassines…
Comment est née cette collaboration ?
J’avais aménagé deux stands pour Volker Wurster et Achim Neuse à la Biennale par le passé, c’est pour cela qu’ils ont pensé à moi. Je suis allé à Brême voir les objets et j’ai été bluffé : pendant trente ans, ils ont collectionné le grand XIXe néo-Renaissance, des meubles de maîtrise formidables, conçus pour les expositions universelles, qui témoignent de la plus grande qualité artisanale de cette époque. Pour les présenter, j’ai dessiné le décor d’un château portugais avec des impressions en 3D : un cuir de Cordoue, un motif de tapis vu au palais Pitti et des bas-lambris comme à Ferrières, dans la petite maison de Marie-Hélène de Rothschild.
Cela aurait fait un très joli stand à la Biennale…
N’est-ce pas ? Et «L’Apothéose du génie», ça me va comme un gant, non ?
À ce propos, où en est votre carrière ?
Tout va très bien, merci. Je viens juste de déménager mes bureaux dans un espace plus grand, au 37, rue de l’Université. Je n’ai jamais eu autant de clients différents. J’ai une dizaine de projets en cours : une maison de 3 000 mètres carrés à Monaco, un chantier à Londres, un à Paris, deux autres à Athènes, un château à côté d’Aix-en-Provence et je commence une maison à Ischia, que je vais aménager dans un esprit Carlo Ponti.
Un nouvel univers pour vous ?
Pas tant que ça. Vous n’avez pas vu le Plage Palace que j’ai décoré pour les Costes à Palavas ? J’ai fait du 60-70, avec des sièges en palissandre verni et des couleurs fortes. C’était en même temps que le restaurant Le Marigny à Paris, où là je me suis plus inspiré des années 1945, mais également très colorées. En revanche, l’hôtel que nous démarrons ensemble à Londres, sur Sloane Square, sera complètement victorien et édouardien, avec des lustres de Benson et des meubles de Mackintosh. Le Londres comme on le rêve !
Vous souvenez-vous de vos débuts ?
J’ai ouvert mon agence en 1986, j’avais 30 ans. J’ai eu un premier client avenue Foch, puis j’ai décoré la maison de Carole Weisweiller, sans un sou. Elle m’avait dit : je te prends car tu es moins cher que Jacques Grange. Une amie antiquaire m’a ensuite présenté à des clients allemands qui voulaient ouvrir un hôtel à Avignon. C’est comme ça qu’est née La Mirande.
L’hôtel de La Mirande a connu un énorme succès médiatique. Votre carrière a-t-elle décollé à ce moment-là ?
Non, je dirais plutôt que la rencontre importante a été Pierre Bergé. Je l’avais connu chez Carole. Il m’a demandé de m’occuper de son appartement de la rue Bonaparte, en 1991. Ce fut deux ans de travaux. J’ai baissé l’appartement et le jardin de cinquante centimètres, j’ai ouvert la cour pour faire une cave. Puis en 2001-2002, je me suis chargé du premier étage.
Connaissant vos deux caractères, j’imagine que cela n’a pas dû être facile tous les jours…
Nous avons eu peut-être deux ou trois altercations théâtrales, mais rien de grave. C’était un homme intelligent, il savait que je n’étais pas un courtisan. Quand nous n’étions pas d’accord, il écoutait mes arguments, puis lâchait : «ce n’est pas idiot». C’était un client difficile, exigeant, qui vous demandait le maximum et on le lui donnait. Il a été mon meilleur entraîneur.

 

Exposition «L’Apothéose du génie» à la galerie Aveline : ensemble de verres émaillés dans le goût oriental par Philippe Joseph Brocard et
Exposition «L’Apothéose du génie» à la galerie Aveline : ensemble de verres émaillés dans le goût oriental par Philippe Joseph Brocard et Joseph et Ludwig Lobmeyr.© Thierry Malty

L’autre rencontre importante pour votre carrière, ce sont Henry et Marie-Josée Kravis. Comment avez-vous fait leur connaissance ?
Par l’intermédiaire de Maurice Segoura, je suis allé les voir à New York. C’était en 1996. Ils venaient de s’installer dans leur appartement. Les canapés étaient encore emballés dans du plastique, au milieu des Renoir, des Corot, des meubles du XVIIIe siècle. Henry Kravis me demande : «qu’est-ce que vous pensez de mon appartement ?» Je lui réponds : «voulez-vous une réponse franche ou un compliment mondain ?» «Une réponse franche». «Il faut le refaire». Cela a nécessité trois ans de travaux. Nous avons aussi monté une collection de meubles et d’objets du XVIIIe siècle et art déco. Au fil des années, ils m’ont confié six maisons et un avion.
Cela vous a apporté d’autres clients américains ?
Non, à ce niveau-là, vous ne pouvez pas vous partager. Cela s’est aussi vérifié après L’Ambroisie : Taillevent m’a demandé, mais c’était impossible.
Quelles sont les nationalités de vos clients ?
Je travaille pour des Suisses, des Grecs, des anglais, des Français et quelques noms du Moyen-Orient. Des clients qui me sont fidèles année après année. Ils changent de maison, de bateau ou d’avion, mais ils me gardent.
Pourtant, il paraît que vous n’êtes pas facile…
J’ai une réputation si terrible que cela sert de paravent génial : quand les gens viennent chez moi, ils ne sont qu’agréablement surpris.
Voulez-vous dire que cela fait un tri ?
Oui, mais ça marche dans les deux sens. Lorsqu’on me dit : «c’est un client impossible», je réponds : «envoyez-le moi» ! En fait, c’est une relation sado-maso.
Toutefois, est-ce que votre caractère difficile, votre intransigeance, ne vous ont pas fait rater des affaires ?
Si, bien sûr, de très gros chantiers, mais franchement, je ne manque de rien, je m’amuse beaucoup avec mes clients.
Aucun regret, vraiment ?
Il y a vingt-cinq ans j’avais fait un projet pour Bernard Arnault, mais nous ne nous sommes pas entendus. Il voulait que Christian meurt et que Dior clignote… Je reconnais que c’est une erreur stratégique, il ne connaissait pas encore Peter Marino.
Et le Ritz ?
Pareil ! J’avais rencontré Al-Fayed, mais il n’avait rien compris à ce que je lui racontais. Quand je vois ce qu’ils en ont fait ! C’est un massacre, sauf si vous êtes Chinois ou aveugle. Cela a coûté 400 millions d’euros ? Mais où est l’argent ? Ce qui est très regrettable, c’est que ces grands hôtels comme le Ritz, le Plaza, le Meurice, le George V ou le Crillon faisaient partie de notre vie. On y allait prendre les petit déjeuner, déjeuner, dîner. Plus maintenant. Tous ces hôtels refaits sont sortis de la vie des Parisiens.
Vous avez une petite équipe pour une dizaine de projets. Vous n’avez jamais souhaité vous développer, comme Alberto Pinto ou, justement, Peter Marino ?
J'ai une profonde admiration pour les grandes agences comme celles de Peter ou de Linda et je serais parfaitement incapable de travailler comme ils le font. Je reste un artisan et quand un client m'engage, il ne traite jamais avec un chef de projet, je m'en occupe complètement et cela prend un temps infini. Je dessine tout : les plans, les détails, les motifs, les tissus... je crois bien être le seul !
Est-ce que vous trouvez à Drouot des meubles pour vos projets ?
Je regarde tout ce qui passe en ventes, j’épluche la Gazette, mais j’envoie quelqu’un. Ce n’est pas mon métier, je ne sais pas faire, cela va trop vite pour moi. J’achète aussi beaucoup chez les marchands, car ils savent où se trouve tel objet, tel meuble, et je leur demande d’aller me le chercher.
C’est un univers que vous connaissez bien : votre mère, Lise Graf, n’était-elle pas antiquaire ?
Absolument, elle a ouvert une galerie rue Vavin dans les années 1960, ensuite rue Saint-Julien-le-Pauvre, puis à l’angle des rues de Lille et de Beaune. Elle vendait du mobilier Haute Époque. La boutique a fermé en 1993-94. Elle avait participé à toutes les Biennales, de 1966 jusqu’à 1988. J’ai tenu une fois son stand, j’ai vu passer Agnelli, Rothschild, c’était extraordinaire, et je me souviens d’avoir été un très bon vendeur !

à voir
«L’Apothéose du génie», galerie Aveline – Jean-Marie Rossi
94, rue du Faubourg-Saint-Honoré, Paris VIIIe.
Jusqu’au 19 octobre 2019.
www.aveline.com
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