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François Chladiuk, dans les pas des Lakotas

Le 14 décembre 2021, par Armelle Fémelat

Passionné par le Far West depuis l’enfance, le collectionneur a réuni l’un des plus importants ensembles d’objets amérindiens et issus des grands shows du Wild West, aujourd’hui présenté au musée des Confluences.

François Chladiuk,  dans les pas des Lakotas
François Chladiuk devant une photographie de la famille Littlemoon.
© Pierre Buch

Comment est né votre intérêt pour les Indiens d’Amérique et leur culture ?
Petit, je jouais aux cow-boys et aux Indiens, influencé par la télévision et les séries comme Bonanza. Et je continue à jouer, tout simplement. Cette passion pour l’Ouest américain m’anime depuis que je suis tout jeune.
Depuis quand êtes-vous collectionneur ?
Depuis toujours ! Je pense qu’on naît collectionneur. Je viens d’une famille d’ouvriers qui n’a pourtant jamais rien collectionné. Pour ma part, j’ai toujours voulu collectionner de l’authentique, j’ai le goût de l’ancien et suis sensible à la dimension historique. J’ai commencé ma collection « Far West » avec une Winchester, une très belle arme qui représentait tout ce que j’aimais dans l’univers du western : The Gun that Won the West, un modèle 1873. Une arme mythique et pas agressive comme les armes modernes. Au départ, j’ai surtout acheté des objets figurant des cow-boys et des Indiens, en particulier des pots à tabac, des nécessaires à bureau… Et puis, progressivement, je me suis mis à chercher ce qui était lié aux spectacles Buffalo Bill’s Wild West et Wild West Shows. Le marché européen est bien fourni, car ces spectacles itinérants ont beaucoup tourné en Europe entre les années 1880 et 1935.
Comment avez-vous déniché l’ensemble, exceptionnel, de costumes et d’objets lakotas actuellement présentés au musée des Confluences à Lyon, dans l’exposition « Sur la piste des Sioux » ?
En 2004, un antiquaire bruxellois m’a contacté pour me présenter huit malles en métal remplies d’objets indiens. L’ouverture de la première d’entre elles m’a coupé le souffle : j’y ai découvert une trentaine de paires de mocassins, que j’ai tout de suite reconnues comme des pièces authentiques des années 1920-1930. Mais j’ai fait en sorte de ne pas montrer mon émotion. Et je n’ai rien sorti des malles, pour ne pas faire monter les prix… J’ai acheté les malles sans avoir vu tout ce qu’elles contenaient. Et sans me douter non plus de la fabuleuse histoire que j’allais découvrir à l’intérieur.

 

Costume de guerre ayant appartenu à Charly Little Boy. Avant 1935, région des Plaines, Dakota du Sud, population lakota, cuir, crinde chev
Costume de guerre ayant appartenu à Charly Little Boy. Avant 1935, région des Plaines, Dakota du Sud, population lakota, cuir, crin de cheval, cheveux humains, perles de verre, tissu, coquillages. Collection François Chladiuk. DR


Qu’y avez-vous découvert ?
Le lendemain, chez moi, j’ai enfin pu tout déballer et découvrir un ensemble exceptionnel de vêtements, parures, accessoires et instruments de musique : 158 objets au total. J’ai d’abord cherché à savoir si tout cela était vraiment d’époque. De ce point de vue, j’ai vite été rassuré, après avoir constaté que les perles de verre étaient anciennes. Les objets étaient en bon état et les couleurs encore très vives. J’ai aussi trouvé, dans l’une des malles, un agenda daté de 1956 avec quelques noms indiens notés à l’intérieur. Le propriétaire de cet agenda, un certain Auguste Hermans, était le premier acquéreur des objets achetés à une quinzaine d’Indiens, en 1935, lors de l’Exposition universelle et internationale de Bruxelles. Je me suis alors mis à chercher des photos de cette exposition, notamment en publiant des petites annonces, dans le but de faire un lien entre les objets. J’ai réussi à rassembler un certain nombre de clichés, et avec mon propre fonds photographique, j’ai pu identifier 34 pièces ainsi que le nom des familles indiennes, des Sioux lakotas, qui ont séjourné à Bruxelles en 1935 : les Littlemoon, Little Boy, Little Elk, Spotted Owl, entre autres. La première photo que nous avons retrouvée est précisément celle qui montre la famille Littlemoon ! L’identification du premier objet, le gilet en perles brodées porté par Al Littlemoon, alors petit garçon, m’a procuré une émotion folle…
C’est ainsi que la famille Littlemoon est entrée dans votre vie. Quand et comment êtes-vous parti sur ses traces ?
À un moment, l’histoire a dépassé la collection et est devenue encore plus belle, avec la rencontre des membres de la famille Littlemoon. En 2006, après une première exposition de cette collection d’objets lakotas aux Musées royaux d’art et d’histoire de Belgique, « Les Indiens à Bruxelles », je me suis rendu aux États-Unis pour réaliser un documentaire dans le cadre de l’émission « Reporters » pour la chaîne RTL. Là-bas, j’ai commencé à chercher les familles des Indiens identifiés sur les photos de 1935. Je me suis rendu dans la réserve de Pine Ridge, dans le Dakota du Sud, et après quelques péripéties, j’ai réussi à trouver les Littlemoon. J’ai d’abord rencontré Moses, puis Walter, les deux derniers fils encore vivants de Joe et Rose. Moses est mort un an après cette rencontre, mais Walter et moi sommes liés ; nous sommes devenus de vrais amis.

 

Mocassins ayant appartenu à la famille Littlemoon, remis à Walter Littlemoon par François Chladiuk en 2010. Avant 1935,cuir, perles de ver
Mocassins ayant appartenu à la famille Littlemoon, remis à Walter Littlemoon par François Chladiuk en 2010. Avant 1935, cuir, perles de verre. Collection François Chladiuk. DR


Votre rencontre avec les Littlemoon vous a mené loin : que s’est-il passé depuis 2006 ?
À la suite de la diffusion du reportage sur RTL, j’ai été contacté par le journaliste Thomas Misrachi. Son grand-père, Claude Misrachi, était devenu ami avec Al Littlemoon, le plus âgé des enfants de Joe et Rose, qui lui avait offert une paire de mocassins. Claude Misrachi m’a fait part de son désir de rendre ces mocassins à la famille Littlemoon. Walter a été très ému par la démarche, mais il m’a demandé de les conserver afin qu’ils soient mis en valeur avec le reste de ma collection. Acquérir de telles pièces, pouvoir en retracer la provenance et les authentifier avec l’aide d’un descendant direct : pour un collectionneur, c’est une récompense merveilleuse ! J’ai voulu qu’un livre raconte toute cette histoire. Un beau livre. Car je considère que l’histoire de la collection est plus importante que la collection elle-même. Steve Friesen, qui était directeur du Buffalo Bill Museum and Grave dans le Colorado, a été d’accord pour l’écrire avec moi. Cela nous a pris cinq ans ! Après quoi, nous l’avons soumis à l’University of Oklahoma Press, la meilleure maison d’édition spécialisée, qui l’a publié en 2017 sous le titre Lakota Performers in Europe. Their Culture and the Artifacts they Left Behind. L’année suivante, l’ouvrage a reçu un Western Heritage Award, décerné par le National Cowboy & Western Museum d’Oklahoma City, dans la catégorie livres de non-fiction, ainsi que le prix du meilleur livre historique illustré aux États-Unis par la Western History Association.
Cette belle histoire s’arrête-t-elle là ?
Non, l’histoire se poursuit ! Je suis fier de pouvoir exposer ma collection au musée des Confluences : c’est un immense honneur pour un petit collectionneur privé de pouvoir exposer au sein d’un grand musée public. Si l’on en est arrivé là, c’est grâce à des recherches et à un peu de chance aussi. Cet ensemble correspond au saint Graal du collectionneur, car il est fort bien documenté. C’est certainement la collection d’objets indiens liés aux Wild West Shows la plus fournie et la mieux documentée au monde. J’essaie de la compléter encore, mais ce n’est pas évident. Ce que je recherche le plus activement, ce sont des documents, des photos en particulier. Je suis actuellement en pourparlers avec une personne qui possède deux albums de 72 photos de « mes Indiens », que j’espère pouvoir acquérir prochainement ; ce serait un beau cadeau de Noël ! Au-delà de ça, je dois faire quelque chose de cette collection, faire en sorte qu’elle soit conservée dans son ensemble… J’ai bien en tête de l’offrir à une institution : cette histoire mérite d’être racontée et montrée.

à voir
« Sur la piste des Sioux », musée des Confluences,
86, quai Perrache, Lyon (69), tél. : 04 28 38 12 12,
Jusqu’au 28 août 2022.
www.museedesconfluences.fr

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