Franck Vogel le fleuve qui n’atteint plus la mer

Le 30 septembre 2016, par Emmanuel Lincot

Le Colorado se meurt. C’est ce message-là que fait passer le photographe, dans une exposition coup de poing qui se tient jusqu’à la fin de cette année au Pavillon de l’eau à Paris.

Franck Vogel.
© Frédérique Philipona

Il sillonne le Wyoming, l’Utah, l’Arizona, le Nevada, le Nouveau-Mexique, la Californie, mais aussi l’État qui porte son nom : c’est le fleuve Colorado, l’un des plus spectaculaires au monde, que l’imaginaire occidental a retenu grâce aux westerns de John Huston ou de John Ford. C’est aussi l’histoire d’un désastre écologique que Franck Vogel, photojournaliste français de renom, dénonce avec force. «Au cours de mon reportage en avril 2015 dans le bassin du fleuve, j’ai pu constater que les lacs Mead et Powell affichaient des niveaux historiquement bas», nous dit-il. Serait-ce une conséquence des ouvrages hydroélectriques situés en amont ? On pense au pharaonique barrage Hoover, construit en 1936 comme réponse économique du gouvernement américain à la grande dépression… Il n’en est rien. «J’ai rencontré des agriculteurs californiens, de l’Imperial Valley, qui bénéficiaient d’un droit à l’eau grâce à un principe historique selon lequel le premier arrivé est le premier servi (first in time, first in law). Dans un souci de rentabilité, ces centaines de fermiers sont prêts à tout pour ne pas laisser une goutte aux voisins, quitte à la gaspiller dans les cultures voraces en eau», poursuit le photoreporter, ingénieur agronome de formation (AgroParis Tech). L’un des lieux les plus énergivores de la région n’est autre que Las Vegas. Les conséquences pour les populations environnantes sont dramatiques, et tout particulièrement pour les Navajos. Ces Amérindiens «dont la langue avait été utilisée dans le cryptage des communications militaires des États-Unis pour vaincre les Japonais durant la Seconde Guerre mondiale», rappelle Franck Vogel avec émotion, n’ont «d’autre choix que de sortir de leur réserve pour aller chercher leurs besoins en eau à un puits».
 

Franck Vogel (né en 1977), Le Colorado, 2015, Marble Canyon, Arizona, États-Unis, 80 x 120 cm.
Franck Vogel (né en 1977), Le Colorado, 2015, Marble Canyon, Arizona, États-Unis, 80 x 120 cm.© Franck Vogel

Des ressources détournées
Non moins préoccupant est le fait que le Colorado dépérit sur ses cent vingt derniers kilomètres, côté mexicain, n’atteignant même pas son embouchure en mer de Cortès. Jerry Brown, le gouverneur de Californie, a beau jeu de vouloir interdire l’utilisation par ses concitoyens de Los Angeles de l’arrosage automatique des pelouses, car le problème est fondamentalement lié à l’irresponsabilité d’un lobby : celui des agriculteurs de l’Imperial Valley, qui détournent à leur seul profit les ressources en eau du fleuve, et auxquels ni les démocrates ni les républicains n’ont osé se confronter.

 

Franck vogel, le regard d’un scientifique aux préoccupations humanistes

Un propos lumineux
Dans cette vallée artificiellement créée au milieu d'un désert sont élevées des centaines de milliers de vaches, destinées à l'abattage, des tonnes d'eau y sont distribuées avant leur mort pour tenter de diminuer une température qui frôle souvent plus de 45 degrés. Dans cette même vallée, des centaines d'hectares de luzerne sont cultivés. La luzerne est ensuite exportée par avion-cargos vers l'asie, et plus particulièrement le Japon, où cette herbe surconsommatrice en eau est utilisée par les éleveurs du boeuf de Kobe. À cette échelle, le ratio est effrayant, comme le souligne le reporter : "Pour deux cents grammes de steak, il faut 3 550 litres d'eau !" sans compter les tonnes de kérosène employées pour alimenter en "or vert" les bovins de l'archipel nippon et qui, chaque année davantage, concourent de cette façon au réchauffement climatique. Lumineuse dans son propos, l'exposition des photographies prises par Franck Vogel dans le magnifique pavillon de l'eau - construit jadis par Gustave Eiffel et récemment restauré - prend naturellement tout son sens. Pédagogique, elle recourt à des applications pouvant être téléchargées gratuitement, donnant ainsi accès à des informations, ou des photographies complémentaires à celles exposées sur les panneaux.

 

«Les Bishnoïs», Prêtre bishnoï nourrissant des gazelles sauvages, Rajasthan, Inde, 2007, 60 x 90 cm.
«Les Bishnoïs», Prêtre bishnoï nourrissant des gazelles sauvages, Rajasthan, Inde, 2007, 60 x 90 cm.© Franck Vogel

Fleuves frontières
Plus généralement encore, l’accrochage annonçait la parution, le 8 septembre dernier aux éditions de La Martinière, d’un très beau livre du photographe, Fleuves frontières. La guerre de l’eau aura-t-elle lieu ? Ouvrage témoin, il plonge le lecteur dans une réflexion sur les enjeux géopolitiques de cette ressource vitale à travers le monde. Les textes de Franck Vogel, assisté de la journaliste Ségolène Allemandou, accompagnés de ses photographies mais aussi de cartes, sur lesquelles figurent des données chiffrées, permettent de comprendre avec aisance ce qui s’y joue et les tensions dans les différents pays traversés. Quatre fleuves ont retenu l’attention de l’auteur : le Brahmapoutre, cours d’eau accentuant les rivalités entre l’Inde et la Chine ; le Nil, sans lequel nul ne peut saisir les antagonismes entre Éthiopie, Soudan et Égypte ; le Jourdain, qui oppose Israël à ses voisins arabes… et enfin, le Colorado, par lequel se retrouvent bien des différends entre le sud des États-Unis et le Mexique. Dans un second volume, également édité par La Martinière, le Mékong, l’Amazone et le Gange seront cette fois-ci abordés. C’est déjà là un aboutissement et une réelle fierté pour ce jeune passionné qui avait eu le courage de renoncer, il y a quelques années, à une carrière internationale et prestigieuse d’ingénieur, et ce à l’issue d’un séjour décisif de méditation spirituelle réalisé dans un monastère de Birmanie. L’épreuve du voyage, le désir jamais assouvi de rencontrer l’autre, l’avaient poussé sur les routes et permis de découvrir, dans le nord de l’Inde, la culture des Bishnoïs. Cet intérêt pour cette communauté hindoue, entièrement vouée à la préservation de la nature, avait été pour lui une révélation. Il en fit un reportage, primé à plusieurs reprises, qui lui valut en 2009 la page de couverture du magazine GEO pour son numéro spécial «30 ans». Depuis, porter à la connaissance du plus grand nombre les possibilités d’améliorer le sort de groupes humains est devenu pour le photographe une mission. Une façon de renouer avec une part d’engagement qui ne laissait pas non plus indifférents, en d’autres contextes il est vrai, un Robert Capa ou un Henri Cartier-Bresson. Avec des faits objectifs… l’empathie et la distance critique sont les maîtres mots caractérisant, pour chacun, leur démarche. Car Franck Vogel, c’est le regard d’un scientifique associé à des préoccupations humanistes. On décèle dans le regard très bleu de cet Alsacien, né dans une famille écolo avant l’heure, un réel souci que résume, plus que jamais, ce vers de Terence : «Rien de ce qui est humain ne m’est étranger». Dont acte.

À VOIR
«Le Colorado le fleuve qui n’atteint plus la mer», Pavillon de l’eau,
77, avenue de Versailles, Paris XVI
e, tél. : 01 42 24 54 02.
Entrée libre, 10 h-18 h, du lundi au vendredi.
Jusqu’au 30 décembre 2016.

www.eaudeparis.fr/lespace-culture/ pavillon-de-leau
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