Fondation Pernod Ricard, saison 2

Le 25 mars 2021, par Annick Colonna-Césari

Après vingt ans passés près de la place de la Concorde, la fondation Pernod Ricard, pionnière du mécénat d’art contemporain, s’installe dans le quartier de la gare Saint-Lazare pour écrire un nouveau chapitre de son histoire.

Le nouveau siège du groupe Pernod Ricard, dans le quartier Saint-Lazare à Paris.
© Photo Luc Boegly

Depuis sa création en 1998, elle a présenté plus d’un millier d’artistes, invités par deux cent cinquante commissaires en cent cinquante expositions, et a acquis ses lettres de noblesse par son soutien à la jeune scène française, sous la direction de l’enthousiaste Colette Barbier. Aujourd’hui, la fondation Pernod Ricard entame un nouveau chapitre de son histoire en occupant des locaux flambant neufs, au rez-de-chaussée de l’édifice que le groupe Pernod Ricard, son mécène, vient de faire construire afin d’y installer son siège mondial. Signé Jacques Ferrier, le bâtiment, avec sa façade en lamelles de verre coloré, est élégant. Adossé à la gare Saint-Lazare (8e arrondissement), il s’ouvre à l’opposé sur une esplanade piétonne qui, durant l’été, accueillera une terrasse de café et, à l’occasion, sculptures ou performances. «Nous voulions déménager depuis deux ans, explique Colette Barbier. Si nous étions très attachés à l’espace de la rue Boissy-d’Anglas, il était devenu trop étroit et sa situation en étage rendait difficile la manipulation des œuvres. Ce que nous recherchions, c’était un lieu plus directement relié à la ville, dans un quartier plus vivant.» S’est alors présentée l’opportunité de rejoindre le siège du groupe. L’idée a émané d’Alexandre Ricard, son PDG. «Il insistait pour que la fondation, dont il est également président, intègre le nouveau siège, ce qui était une façon de réaffirmer son engagement, poursuit la directrice. Connaissant l’intérêt que suscite notre programmation auprès de notre public, il pensait aussi que ce rapprochement pourrait bénéficier aux neuf cents collaborateurs réunis sur le site.» C’était également, pour lui, une manière de rappeler que l’art est inscrit dans l’ADN de l’entreprise. Son grand-père Paul Ricard, inventeur de la fameuse boisson, avait étudié aux beaux-arts de Marseille et rêvait du métier de peintre. Bien qu’il ait dû, sur injonction paternelle, rallier l’entreprise familiale, il était resté proche des artistes. Sans être collectionneur, il a pratiqué le mécénat, allant jusqu’à acquérir en 1950 l’île de Bendor, sur le littoral varois, pour en faire une sorte de petite villa Médicis. Et lui-même maniait le pinceau à ses heures.
 

L’auditorium de la fondation. © FONDATION D’ENTREPRISE PERNOD RICARD
L’auditorium de la fondation.
© FONDATION D’ENTREPRISE PERNOD RICARD

Nouveau lieu, nouvelles perspectives
Aujourd’hui, pour la circonstance, la fondation Ricard a été rebaptisée «Fondation d’entreprise Pernod Ricard», ce qui n’a rien d’anodin. Jusqu’alors rattachée à la branche française de l’entreprise, à l’origine de sa création, elle est désormais placée sous la tutelle du groupe mondial. Ainsi, par l’intermédiaire des quatre-vingt-six filiales, elle devrait pouvoir démultiplier sa force de frappe et mieux faire rayonner la jeune scène française à l’international, en bénéficiant sur place d’appuis logistiques aussi bien que financiers. «À vrai dire, nous organisions déjà des expositions à l’étranger, en Corée, en Bulgarie ou au Mexique, précise Colette Barbier, mais ce rapprochement devrait nous permettre de nous déployer encore davantage.» D’autant que cette perspective s’inscrit dans sa philosophie. «Depuis le début, insiste-t-elle, nous nous posons régulièrement cette question : quels sont les besoins des artistes ? Entre-temps, le paysage a changé. Quand nous avons commencé, ils manquaient de lieux pour montrer leurs œuvres. Aujourd’hui, il faut les aider à produire et les accompagner hors de nos frontières pour qu’ils puissent acquérir une visibilité.»

 

Colette Barbier, directrice de la Fondation d’entreprise Pernod Ricard. © POLY
Colette Barbier, directrice de la Fondation d’entreprise Pernod Ricard.
© POLY

Le sens du collectif
La fondation conserve donc sa vocation et son accès gratuit, «une spécificité», comme le rappelle sa directrice. Elle change en revanche de dimension : «Lorsque nous avons pris la décision de partir, nous avons réfléchi aux outils dont nous pourrions nous doter afin d’approfondir notre mission, tout en gardant l’esprit de convivialité auquel nous tenons tant.» Les nouveaux locaux, aménagés par l’agence NeM, comprennent évidemment un espace d’exposition. D’une superficie de 300 mètres carrés, il donne sur l’esplanade et, à l’arrière, offre une vue plongeante inattendue sur la gare et le départ des trains, qui peut se révéler «inspirante». Modulable, il est conçu pour accueillir toutes formes d’expression, peinture, sculpture, installation ou vidéo. La fondation ne possédant pas de collection propre, des artistes invités seront toujours au centre de son actualité, et ce au rythme de quatre expositions par an, personnelles ou collectives, dont le mode de fonctionnement demeure inchangé. «Je ne construis jamais seule un programme, résume Colette Barbier. Je m’appuie sur des commissaires extérieurs, lesquels peuvent aussi me soumettre des projets, et fais parfois appel à des artistes pour jouer ce rôle.» Tel est le cas de l’exposition d’ouverture : intitulée «Le juste prix», elle est orchestrée par Bertrand Dezoteux, un plasticien précédemment montré rue Boissy-d’Anglas et dont la fondation a continué de suivre la trajectoire.

 

La bibliothèque de la fondation, image de synthèse. Nem - Niney et Marca Architectes. Image Michael Kaplan
La bibliothèque de la fondation, image de synthèse.
Nem - Niney et Marca Architectes. Image Michael Kaplan

Un prix revu et corrigé
En parcourant la fondation du quartier Saint-Lazare, on découvre les «nouveaux outils» évoqués par son heureuse directrice. Entre ses murs prennent place une bibliothèque pourvue d’un espace de consultation en accès libre et une librairie, chacune centrée sur la scène artistique hexagonale, ainsi qu’un café-restaurant. Baptisé «Le Mirette» – clin d’œil à l’épouse de Paul Ricard –, il pourra accueillir des réunions informelles. Dans le hall qui longe l’esplanade, des manifestations ou des accrochages ponctuels seront également organisés. Celui-ci mène à un auditorium dernier cri de cent douze places : c’est là que se tiendront notamment les «Entretiens sur l’art». Lancés il y a vingt ans, ils avaient eux aussi contribué à la réputation des lieux. «À l’époque, les prises de parole entre un artiste et un historien d’art étaient rares», rappelle Colette Barbier, qui tient à développer débats, projections et master classes parallèlement aux expositions. Le déménagement a par ailleurs été l’occasion de repenser le mécanisme du prix décerné chaque automne, lors de la FIAC. Premier du genre, créé lui aussi il y a vingt ans, il a prouvé son importance si l’on en juge par ses lauréats désormais reconnus sur la scène internationale actuelle, de Natacha Lesueur à Tatiana Trouvé, de Boris Achour à Loris Gréaud. Quoi qu’il en soit, les prix, qui se sont multipliés ces dernières années, ont vu récemment leur légitimité contestée, considérés à tort ou à raison comme des opérations marketing. «Nous avons entendu le message et avons décidé de transformer le nôtre, en l’envisageant comme un compagnonnage dans la durée, réagit la directrice. Attribuer un prix, il est vrai, ne suffit pas à accompagner un artiste.» La première édition de cette formule revue et corrigée a déjà démarré. Désormais, dès que les plasticiens sont nommés par le ou la commissaire invitée, ils sont suivis individuellement durant un an. En fonction de leurs besoins, ils s’emparent des moyens mis à leur disposition — du site internet au café —, bénéficient d’une carte blanche ou d’une aide à l’édition, si bien que pour l’exposition d’octobre prochain, les membres du jury pourront «émettre un avis éclairé sur leur travail et voter en toute connaissance», se réjouit Colette Barbier. L’issue, elle, reste identique. Le ou la lauréate bénéficiera de l’achat d’une œuvre, offerte ensuite au Centre Pompidou, et d’une aide à la production d’un projet personnel à l’étranger. Dans un contexte de crise, le rôle de telles fondations n’a sans doute jamais été aussi essentiel.

à voir
Fondation d’entreprise Pernod Ricard,
1, cours Paul-Ricard, Paris VIIIe, tél. : 01 70 93 26 00,
www.fondation-pernod-ricard.com
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