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Foire : une drôle de Tefaf 2022 à Maastricht

Publié le , par Carole Blumenfeld

L’édition 2022 de la Tefaf à Maastricht aura marqué les esprits en raison du spectaculaire braquage à mains armés qui a eu lieu en présence de visiteurs médusés qui croyaient à un « happening ». Mais la Tefaf, ce n’est pas que du réel plus fou que le cinéma…

Tefaf Maastricht 2022 : le stand de la galerie Wildenstein, sur le mur de fond le... Foire : une drôle de Tefaf 2022 à Maastricht
Tefaf Maastricht 2022 : le stand de la galerie Wildenstein, sur le mur de fond le Saint Pierre repentant de Fragonard.
© Loraine Bodewes

Dès les premières heures du vernissage de la manifestation, les caprices de la Bourse étaient aussi pesants que ceux de la météo. Les orages, la chaleur étouffante dans des espaces non climatisés – seul le restaurant au premier étage et le hall l’étaient –, le taux important de visiteurs ayant annulé leur venue, à la fois en raison de la recrudescence du Covid et de la suppression du 23 au 25 juin de 315 vols de Brussels Airlines – soit plus de 40 000 passagers –, ont pesé sur l’ambiance générale. Ajoutons à cela un vernissage, le 24 juin, pris en sandwich entre le dîner d’ouverture de la Brafa à Bruxelles (le 18) et le vernissage de Masterpiece à Londres (le 29) sans oublier le coup de théâtre de la matinée du 28, à l’occasion duquel la foire publiait un communiqué laconique : «Vers 11 30 ce matin, la Tefaf Maastricht a dû être évacuée à cause d’un incident au sein de la foire. Les équipes de sécurité de la foire sont intervenues rapidement pour désarmer un forcené et la police néerlandaise s’est rendue sur place en quelques minutes.» Peut-être le «forcené» «rapidement» désarmé était-il en réalité l’homme qui a tenté de s’interposer en se saisissant d’un grand vase, façon Tintin, mais ce n’était certainement pas l’un des quatre malfrats masqués qui ont pris la poudre d’escampette avec un étincelant butin avoisinant les 27 M€. Pour encore filer la métaphore bédéphile, deux individus ont été arrêtés par la police sur une route proche de la foire – les journaux télévisés en ont fait grand cas – puis relâchés… Quarante-huit heures après l’«incident», une vidéo du braquage du stand de bijouterie avait été vue plus d’un million de fois sur Twitter. Il ne serait pas inutile de commenter le look improbable du groupe, notamment leurs bérets. Certains exposants se sont offusqués de l’absence de portique de détection de métaux, mais ils auraient été inutiles. En effet, il était possible d’entrer sans contrôle, en soulevant simplement un rideau à droite de l’entrée. Les brigands armés seraient, semble-t-il, passés par le restaurant du premier étage et sortis avec le public par une porte de secours ouverte par un gardien suite au déclenchement de l’alarme. Un peu plus de deux ans après la dernière édition, qui avait dû être interrompue en urgence cinq jours après le vernissage en raison de la propagation du Covid-19, tout aurait dû bien se passer. L’inquiétude était pourtant palpable face à un faisceau de signaux peu encourageants alors même que 90 musées avaient fait le déplacement…

Une demi-réussite ?
La Tefaf 2022 semblait un bon cru, les marchands n’ayant pas démérité. Du côté des tableaux anciens, il fallait rivaliser avec le stand de la galerie Wildenstein, où Vanessa Wildenstein présentait le grand Saint Pierre de Fragonard, le plus important tableau de la foire, un modello d’exception pour La Fête à Saint-Cloud. Il fallait y ajouter, entre autres, un Claude et deux Hubert Robert de la plus haute qualité. À quelques pas de là, la galerie Caylus proposait un portrait de Goya et Colnaghi un Luca Giordano monumental – qui a été vendu. La galerie Canesso a été très remarquée grâce à son Saint André de Pier Francesco Mola, la galerie Coatalem avec son Gauffier inédit mais aussi sa Vanité de Stella. Paul Smeets présentait pour sa part une Vierge à la chaise d’après Raphaël par Giovanna Garzoni et Les Noces de Cana de Lavinia Fontana, Nicholas Hall renchérissant avec un Carpaccio et Jean-François Heim avec les Buffles devant les temples de Paestum de Gérôme. Le qualificatif «exceptionnel» pouvait être sans peine utilisé pour le tableau de Jacques Sablet de la galerie Aaron et il était impossible de ne pas remarquer chez Adam Williams l’Eckersberg mais aussi le Philosophe de Ribera, restauré, vendu par Daguerre en juin 2020. La sculpture est toujours une spécificité de la Tefaf . Si les stands de marchands spécialisés, notamment ceux de Stuart Lochhead et de Daniel Kats, étaient bien fournis, Benjamin Steinitz, qui participait pour la première fois à la foire depuis des lustres – une anomalie bien curieuse –, a emporté tous les suffrages avec son ensemble de huit terres cuites représentant des personnages de la Rome antique, sans doute dues à Riccio. L’ensemble a été vendu dès l’ouverture pour plus de 3 M€. La galerie Kugel montrait un plat d’apparat en argent d’un mètre de diamètre, aux armes de la famille Tavora du Portugal, figurant L’Enlèvement d’Europe, un objet rarissime à mi-chemin entre l’orfèvrerie et la sculpture. Citons encore le Chronos en buis de Balthasar Permoser, chez Kunstkammer Georg Laue, le Portrait en buste de la duchesse de Berry par Félicie de Fauveau chez Trinity Fine Art – une œuvre acquise par un grand musée nord-américain –, le superbe Tripode de Chinard chez Talabardon et Gautier ou encore l’imposant marbre de Bonazza chez Benappi. Trois heures après l’ouverture des portes, l’ambiance restait néanmoins étrange. Un des très grands marchands internationaux n’en revenait pas : «À cette heure-ci, normalement j’ai déjà vendu dix pièces. Là, seulement deux !» D’autres exposants étaient davantage soulagés de sauver les meubles qu’enchantés par les chiffres. L’un d’eux s’agaçait : «Je me demande si le jeu en vaut la chandelle : on vend à nos propres clients.» Tout est relatif, chaleur oblige… Car si les acheteurs ont été moins rapides que d’habitude, ils ont tout de même dépensé en nombre, malgré le calendrier et surtout le raccourcissement inédit de la durée du salon, qui n’a ouvert ses portes que sept jours. La galerie Terradès a par exemple cédé un tableau par jour, Xavier Eeckhout onze sculptures – soit la moitié de son stand –, la galerie Chenel réalisant une dizaine de ventes. Certains déplorent cependant des chiffres peu satisfaisants dans le domaine de l’art tribal ou de l’art moderne, et plus encore dans celui des arts graphiques – mais est-il vraiment possible de concurrencer le Salon du dessin ? La nouveauté ou presque depuis 2020 est l’appétence des participants à se plaindre de la foire, même si tout le monde revient… Et reviendra d’autant plus que, début juin, la fermeture définitive de l’aéroport de Maastricht a finalement été évitée de justesse. La Tefaf incarne aussi un paradoxe. Les Français y sont omniprésents, alors même que tous ces marchands triés sur le volet n’exposent pas nécessairement dans les salons parisiens. Sans les Kugel et Benjamin Steinitz, les arts décoratifs auraient fait pâle figure. Sans les frères Chenel, les antiquités n’auraient pas eu la même envergure. Reste à savoir comment la nouvelle association entre la Biennale et Fine Arts fera bouger les lignes.

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