Ferdinand Berthoud, une histoire de précision

Le 13 février 2020, par Anna Aznaour

Récompensé l’an dernier au grand prix d’Horlogerie de Genève, le modèle FB 1R.6-1 met en lumière l’horloger de Louis XV, né en Suisse au XVIIIe siècle, et tombé depuis dans l’oubli dans son pays natal.

Ferdinand Berthoud, horloge longitudinale N° 30, 1787, L.U.CEUM.

Conçue pour galvaniser les esprits, la valse mécanique de la montre référencée FB 1R.6-1 est inspirée par l’horloge marine n° 7 que Ferdinand Berthoud a fabriquée en 1767. Le sept est un chiffre porte-bonheur, car le chronomètre, vendu 230 000 francs suisses (environ 210 000 €), a obtenu le trophée Chronométrie 2019 au grand prix d’Horlogerie de Genève. L’exquise élégance de l’objet masque la poursuite d’un rêve à deux siècles et plus de distance. Celui de Karl-Friedrich Scheufele, actuel propriétaire du groupe Chopard, et de Ferdinand Berthoud, horloger inconnu il y a peu encore dans sa contrée natale. Celui que Louis XV nomma officiellement horloger mécanicien du Roi et de la Marine et à qui Diderot demanda de rédiger une série d’articles pour son encyclopédie n’a été redécouvert par sa patrie d’origine, la Suisse, que plus de deux siècles après son décès… Après avoir acquis en 2006 les droits sur le nom de l’horloger du roi de France et créé la marque «Chronométrie Ferdinand Berthoud» en 2013, Karl-Friedrich Scheufele voit son modèle FB 1 primé, six ans plus tard, une récompense qui est tout un symbole : en 1996, c’est à Fleurier, dans le canton de Neufchâtel où est né Ferdinand Berthoud, qu’il inaugurait la manufacture Chopard. La localité se trouve être un épicentre de l’art horloger depuis 1730. Une vérité historique que Parmigiani, Bovet, Vaucher et Chopard, quatre grandes maisons, officialisent sous la certification Fondation Qualité Fleurier, créée en 2004. Premier de son genre, ce label indépendant atteste de la qualité irréprochable des montres mécaniques complètes, 100 % manufacturées en Suisse.
 

Ferdinand Berthoud, L’Art de conduire et de régler les pendules et les montres : À l’usage de ceux qui n’ont aucune connoissance d’Horloge
Ferdinand Berthoud, L’Art de conduire et de régler les pendules et les montres : À l’usage de ceux qui n’ont aucune connoissance d’Horlogerie, Paris : chez l’Auteur, rue de Harlay et chez Michel Lambert, Libraire, à côté de la Comédie Françoise, 1759, page de titre.


Rivalité franco-suisse
Si Fleurier ne fait l’objet d’aucune contestation quant à son statut de référence, il en va autrement de la primauté de l’invention des chronomètres. Ferdinand Berthoud serait devancé par le Britannique John Harrison et le Français Pierre Leroy. Le Français fut d’ailleurs un grand rival du Suisse, la course de la frégate L’Isis, en 1768, scellant définitivement une inimitié réciproque. En cette année du traité de Versailles, qui voit la république de Gênes céder la Corse à la France, une des préoccupations majeures des États est la mesure du temps en mer. Une information éminemment stratégique, lors de batailles navales ou du transport de marchandises, afin de pouvoir calculer les longitudes à partir de l’heure la plus exacte possible. Après l’invention, en 1759, du premier chronomètre fiable – le H4 par John Harrison –, les navires ont commencé à s’en équiper. Dans cette course à l’ingéniosité pour réduire le plus possible les dérèglements dus aux oscillations des navires en mer, les chronomètres de Ferdinand Berthoud et de Pierre Leroy ont été mis à l’épreuve en 1768 sur ordre du roi, à l’occasion d’un voyage d’un an passant par Rochefort, Cadix, les Canaries, le Cap-Vert, la Martinique, Saint-Domingue, Terre-Neuve, avant de revenir aux Canaries, à Cadix puis à Rochefort. Bien qu’à l’arrivée, la précision suisse se soit révélée supérieure à celle de l’Anglais, on ne saura jamais le résultat exact des chronomètres du Français. Ces derniers, contrairement à ceux de son rival, ont subi de lourds dommages lors de la réparation de la frégate après sa collision avec un rocher en Martinique… À l’issue de cette compétition, Louis XV nomme Ferdinand Berthoud horloger mécanicien et le charge de l’inspection de la construction des horloges marines. De son vivant, l’homme devient une sommité… grâce à sa plume ! Son Art de conduire et de régler les pendules et les montres, à l’usage de ceux qui n’ont aucune connaissance d’horlogerie, publié en 1759, est le premier véritable manuel pratique de la discipline. Piètre orateur selon ses contemporains, le Suisse est toutefois un pédagogue hors pair, qui n’hésite pas à partager en détail les résultats de ses expérimentations, accompagnés de ses conclusions avisées. Pour mesurer l’ampleur de la popularité du Neuchâtelois, il suffit de penser qu’à l’époque, l’horlogerie était pour les jeunes l’équivalent de l’informatique aujourd’hui.

 

Jacob Auch (1765-1842), montre de poche en or à deux cadrans avec planétarium, Vaihingen, 1798 (verso), cadran en émail bleu avec les douz
Jacob Auch (1765-1842), montre de poche en or à deux cadrans avec planétarium, Vaihingen, 1798 (verso), cadran en émail bleu avec les douze signes du zodiaque, l’écliptique, l’horizon (sous la forme d’une barrette d’acier), aiguilles pour le soleil et la lune et calendrier.
Photo François Bertin


Séries très limitées
Si l’ouvrage de Berthoud a été réédité en 2017 pour la quatrième fois, nombre de ses écrits demeurent inaccessibles au grand public. Mais pas à Karl-Friedrich Scheufele. Ses défis : revisiter les inventions de l’horloger du roi, les moderniser et, surtout, repousser toujours plus les limites de la précision. Sans oublier la restauration de pièces d’origine, comme le chronomètre de marine de 1787, acquis aux États-Unis en 2018 dans une vente aux enchères. Cet objet de cinq kilos, au mécanisme intact, a nécessité une « chirurgie réparatrice » en raison de restaurations antérieures maladroites. Depuis la création de Chronométrie Ferdinand Berthoud, près d’une centaine de pièces ont été fabriquées à Fleurier. En séries très limitées, elles peuvent devenir un casse-tête lorsque certains clients veulent le modèle numéroté de leur chiffre fétiche. Le prix est aussi à la mesure du travail effectué. « Le temps de développement d’un mouvement se chiffre en années en raison, entre autres, de dépôts de brevets, ce qui explique le prix de ces garde-temps d’exception, à partir de 200 000 francs suisses », explique Vincent Lapaire, directeur général de la maison, qui conjugue ses chronomètres avec art de vivre. Se rendre à Fleurier est en effet l’occasion de pénétrer dans un triangle d’or, composé de la Chopard Manufacture, du musée L.U.CEUM et du Chopard Forum, la maison de Karl-Friedrich Scheufele. Dans cette dernière, il accueille ses clients dans une atmosphère propice à aiguiser les sens, avec tableaux et sculptures de maître, cuisine du terroir concoctée par la cheffe Catherine Kull et le tour de la manufacture avec Patrizia Ameli, coordinatrice des visites et des événements.
Montre érotique
Le musée renferme une riche collection de chronomètres, mais également d’autres pièces rarissimes comme une montre crucifix (vers 1610) de Conrad Kraiserer, ou une montre érotique d’Henry Daniel Capt et Isaac Daniel Piguet. Fabriquée en 1810, cette dernière a la particularité de révéler, par la pression sur un poussoir, la vue d’un couple en pleins ébats amoureux. À la question de savoir quel est l’objet plébiscité par le public, Anne Walther, responsable du patrimoine, répond sans hésiter : « Parmi les pièces favorites, la montre de poche à deux cadrans de Jacob Auch. Fabriquée en 1798, elle révèle, au verso, un planétarium en émail bleu représentant le système solaire. » Pendant que les visiteurs savourent une expérience unique, les chronomètres Ferdinand Berthoud cadencent l’histoire : de leurs propriétaires, de Fleurier, du temps… 

à voir
Musée L.U.CEUM,
20, rue des Moulins, Fleurier (Suisse), tél. 
: 0041 32 862 12 12,
ouvert uniquement sur rendez-vous.
www.chopard.com
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