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Faux Van Gogh, fake news avant l’heure

Le 06 mars 2019, par Vincent Noce

Il y a vingt ans, la chasse aux faux Van Gogh était close. La saison avait atteint son paroxysme avec un numéro spécial du Figaro Magazine, reproduisant Le Portrait du docteur Gachet, L’Église à Auvers, L’Arlésienne ou Les Tournesols, recouverts du tampon «faux». Véronique Prat y affirmait notamment que l’on n’avait jamais…

Faux Van Gogh, fake news avant l’heure
 

Il y a vingt ans, la chasse aux faux Van Gogh était close. La saison avait atteint son paroxysme avec un numéro spécial du Figaro Magazine, reproduisant Le Portrait du docteur Gachet, L’Église à Auvers, L’Arlésienne ou Les Tournesols, recouverts du tampon «faux». Véronique Prat y affirmait notamment que l’on n’avait jamais vu un artiste peindre deux fois le même sujet. 
Cette entreprise, fondée sur des arguments à peu près aussi délirants, avait discrètement débuté quelques années plus tôt. Un trio d’amateurs s’était convaincu que le peintre, décidément maudit, avait été victime de faussaires de son entourage (à une époque où il n’y avait rien de plus facile que de se procurer des originaux). Ce noyau était emmené par un jeune homme qui s’était pris de manie pour sa correspondance. Il gagna à sa cause un journaliste du
Figaro, Jean-Marie Tasset, qui a ruiné la fin de sa carrière avec cette plaisanterie.
Les associés ciblèrent pour son malheur une vue du jardin de Charles-François Daubigny, qui fit plusieurs passages par Drouot. En 1992, M
es Binoche et Godeau l’avaient adjugée au banquier Jean-Marc Vernes. La méthodologie consistait à fixer un présupposé  l’œuvre est un faux  avant d’imaginer un faisceau de justifications. Certaines étaient absurdes : Vincent n’aurait pas commandé à son frère de tube de l’une des couleurs ; il n’aurait jamais réalisé de paysage sans ciel (c’était oublier Les Iris ou ses sous-bois de la région parisienne) ; il n’aurait jamais choisi cette perspective en surplomb ; déprimé, il ne lui serait pas venu à l’idée de peindre des fleurs ou de représenter des feuilles jonchant le sol en été.La stratégie a consisté à faire le siège des journaux pour obtenir des tribunes libres, suivant le bon vieux principe qu’une opinion en vaudrait une autre. Libération demeura le seul à refuser, considérant qu’aucun de ces amateurs ne pouvait justifier de la moindre expertise sur Van Gogh. Le Monde fut le premier à ouvrir les vannes, et ce fut la déferlante, les magazines, la presse artistique, les radios et télévisions, les médias du monde entier. Aux États-Unis, plus de trois cents articles reprirent cette fable qui prit la forme d’une attaque d’ensemble de l’œuvre du peintre. Le Journal des arts titra que cent de ses tableaux étaient mis en doute dans les musées internationaux. On attend toujours la liste.

La stratégie a consisté à faire le siège des journaux pour obtenir des tribunes libres, suivant le bon vieux principe qu’une opinion en vaudrait une autre.

En 1999, Françoise Cachin, directrice des Musées de France, décida de soumettre les toiles au laboratoire. La controverse prit fin du jour au lendemain, quand cet examen confirma en tout point leur authenticité, avant qu’Anne Distel n’en expose les résultats à Orsay. Au plus fort de cette offensive, le New York Times avança que les conservateurs cherchaient avant tout à dissimuler leur erreur. Le Figaro fut accusé d’avoir tenté d’empêcher la sortie d’un article «accablant» de Jean-Marie Tasset. La thèse de la conspiration avait déjà ses émules. Cette campagne de rumeurs eut de sérieuses répercussions puisqu’elle voua à l’échec la remise aux enchères, en 1997, du Jardin d’Auvers par Me Jacques Tajan. Cette toile, peut-être la dernière du peintre, était devenue invendable. Et les médias allèrent jusqu’à salir deux des amis de l’artiste, Émile Schuffenecker et le docteur Gachet, qu’ils firent passer pour des faussaires. Ce délire collectif se nourrissait du mythe romantique entretenu autour de Van Gogh. Des artistes comme le Caravage ou Léonard sont des victimes toutes trouvées de ces opérations, aux intérêts financiers inavoués, auxquelles la presse devrait opposer son expertise, ou à tout le moins son bon sens, si elle veut conserver sa crédibilité face à l’Internet.

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