Faux maîtres anciens : la traversée des Alpes

Le 07 novembre 2019, par Vincent Noce

 

Mardi 29 octobre à Bologne, un artiste local se glisse dans une salle de la cour d’appel. Les débats sont presque inaudibles ; des morceaux de papier déchirés s’efforcent de couvrir les fenêtres ; des fils électriques pendent aux murs. Dans quatre mois, lui annonce la juge, il sera fixé sur son sort pour les années à venir. Lino Frongia, 61 ans, saura alors s’il est mis aux arrêts pour être transféré à Paris, afin de répondre de son implication dans l’un des plus gros scandales ayant jamais secoué le monde de l’art. La même procédure, examinée en parallèle par la cour de Milan, a été lancée par la juge Aude Buresi à l’encontre d’un ami et voisin, Giuliano Ruffini, qui se vante d’avoir distribué aux quatre coins de la planète des dizaines de tableaux anciens depuis trois ou quatre décennies. Retiré dans la montagne, près de Reggio, ce brave collectionneur d’art chanceux est déclaré comme agriculteur à la retraite, tout en ayant élu l’accueillante île de Malte comme résidence fiscale. Son fils Mathieu se retrouve lui aussi impliqué. Les enquêtes en France et en Italie ont remonté à des comptes bien fournis du trio à Monaco et en Suisse, sans compter les possessions immobilières dans l’Émilie. L’instruction judiciaire à Paris, pour faux en art, escroqueries et blanchiment, a été ouverte en 2015. Elle a été révélée au public en mars 2016, avec la saisie à Aix d’une Vénus vendue comme Cranach au prince de Liechtenstein par Konrad Bernheimer, pour la bagatelle de sept millions d’euros. Le prince a demandé en vain sa restitution et il craint que son bien puisse même, à terme, être détruit  ce qui serait, plus qu’une erreur, une faute. Depuis, a surgi le nom d’artistes aussi importants que Greco, Parmigianino, Correggio, Solario, Gentileschi, Pieter et Jan Bruegel, ainsi qu’une longue lignée d’artistes flamands ou du maniérisme italien, dans une affaire aux proportions planétaires embarquant le Louvre, la National Gallery de Londres, le Metropolitan de New York, le Kunsthistorische Museum de Vienne et plusieurs musées du nord de l’Italie. Deux procédures pour remboursement ont été lancées par Sotheby’s, dont l’une, visant initialement la galerie Mark Weiss à propos d’un portrait vendu comme Hals pour onze millions de dollars, attend son épilogue à Londres dans les prochains jours. Les projecteurs se braquent désormais sur Lino Frongia, qui n’a jamais prononcé un mot, fût-ce pour clamer son innocence.

Il ressort une constante dans les affaires de faux : la Justice n’est pas armée pour apaiser les tourments du marché de l’art. 

Il répond à tous les clichés du genre, auteur de scènes oniriques qui lui ont valu un maigre succès, mieux reconnu comme pasticheur, au point d’avoir vendu deux bonnes copies de David à Gianni Versace pour sa villa Fontanelle. Renfermé dans son silence, cet homme à la calvitie naissante, portant moustache et favoris, porte-t-il un costume trop grand pour lui ? Il faudra manifestement attendre, au mieux, l’année prochaine pour avoir des bribes d’explication. Si l’instruction débouchait sur un procès, il pourrait bien encore s’écouler une huitaine d’années avant qu’il ne trouve un terme définitif, sans compter la partie immergée par la prescription ou qui s’est évanouie dans le golfe Arabique. Combien de tableaux se retrouvent-ils dans la nature ? Dans la compilation écrite, avec sa verve jubilatoire, par Jean-Louis Gaillemin (Trop beau pour être vrai, Éditions Le Passage), dont la Gazette a livré un avant-goût, il ressort une constante dans ces affaires : manquant de moyens et souvent de volonté, la Justice n’est pas armée pour apaiser les tourments du marché de l’art. Comme pour en apporter une preuve supplémentaire, les trouvailles se succèdent. En ce moment même, un tableau reconnu comme du Bronzino se trouve accroché à Jacquemart-André, dont ni le musée ni son propriétaire, un collectionneur pourtant avisé, ne parviennent à expliquer la provenance. Giuliano Ruffini lui-même a fourni un début de réponse, puisqu’il nous avait indiqué avoir été à l’origine de sa découverte.

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