Faux et faussaires par Jean-Louis Gaillemin

Le 22 octobre 2019, par Jean-Louis Gaillemin

Dans son ouvrage Trop beau pour être vrai, à paraître le 31 octobre aux éditions Le Passage, Jean-Louis Gaillemin évoque les affaires de faux qui ont émaillé l’histoire de l’art depuis le XVIIIe siècle. En voici quelques extraits, au sujet de peintures soi-disant antiques…

Achille et le Centaure, in Le Pitture antiche d’Ercolano, Naples, 1757.
DR

Se flattant d’avoir échappé à tous ces pièges, Winckelmann, dans la préface de son Histoire de l’art dans l’antiquité qu’il publie en 1765, se moque des savants qui vaticinent sans avoir vu les œuvres : «Quel scribe a vu ces statues avec les yeux d’un véritable artiste ?» Fort de sa qualité d’«œil», et d’«œil d’artiste», il se rit des descriptions de Montfaucon qui n’avait jamais quitté son couvent. Lui, au moins, a traversé les Alpes pour se confronter aux objets : «Tout ce que j’ai introduit comme preuve de mes dires, je l’ai vu et examiné moi-même plus d’une fois, qu’il s’agisse de peintures, de statues ou de pierres gravées et de monnaies.» Dans son analyse des peintures antiques comme la Vénus Barberini, il se flatte de faire la différence entre les parties originales et les restaurations gommées dans les gravures. Ni les planches des Antiquités d’Herculanum, «médiocrement gravées», ni celles de Turnbull ne trouvent grâce à ses yeux. En publiant en Allemagne ses lettres au comte de Brühl sur les découvertes d’Herculanum en 1762, il a beau jeu de se moquer, huit ans après la découverte des faux de Guerra, de la naïveté de Caylus : «Il faut ici rappeler que toutes ces peintures murales qui atterrissent en Angleterre, en France ou en Allemagne, sont des tromperies. Monsieur le Comte de Caylus en a publié une de ce genre comme antique dans ses Recueils, parce qu’on lui a dit que ce morceau venait d’Herculanum […] ces faux ont pour auteur un peintre vénitien très moyen, Joseph Guerra, qui est mort à Rome il y a quelque temps.»
 

Thésée, vainqueur du Minotaure et Hercule et son fils Télèphe, in Le Pitture antiche d’Ercolano, Naples, 1757.
Thésée, vainqueur du Minotaure et Hercule et son fils Télèphe, in Le Pitture antiche d’Ercolano, Naples, 1757.DR


Pygmalion pris au piège
Pourtant, lors de sa première visite au musée jésuite, Winckelmann avait décrit les Guerra comme des originaux et l’on en retrouve même sept dans son Histoire de l’art, dont un Sacrifice à Mars, très proche du Guerrier de Guerra et qui appartenait au cardinal Albani. Les moqueries de Winckelmann vexèrent Caylus qui trouvait que Winckelmann n’entendait rien véritablement à l’art et qu’il se contentait de s’en «échauffer». Peut-être s’était-il diverti des descriptions enflammées de son Histoire et en avait-il deviné l’origine. Peut-être aussi avait-il eu vent des mœurs de «l’abbé» qui n’étaient plus un mystère à Rome. Favorisées par le laxisme ambiant, les effusions extatiques devant des marbres s’étaient muées en solides plaisirs avec des êtres de chair. Pygmalion avait été pris au piège. Dans ses Mémoires, Giacomo Casanova, qui habita un moment comme Winckelmann chez Raphaël Mengs, raconte la visite qu’il lui fit un matin : «J’entre de bonne heure sans frapper dans un cabinet, où ordinairement il était toujours seul occupé à relever des caractères antiques, et je le vois se retirer vite d’un jeune garçon, accommodant avec rapidité le désordre de ses culottes. Je fais semblant de ne pas avoir vu, me tenant ferme à admirer une idole égyptienne qui était derrière la porte du cabinet. Le Bathylle [amant d’Anacréon, synonyme ici de jeune amant] qui était réellement fort joli part. Winckelmann m’approche en riant.» Et le savant d’assurer au séducteur qu’en dépit des apparences, il n’est pas «pédéraste» et que ces expériences ne sont pour lui qu’une façon d’étudier cet aspect des mœurs antiques si énigmatique à ses yeux. Mais, le rassure-t-il, jusque-là ses tentatives se sont soldées par des échecs : non arrigo, lui confie-t-il discrètement en latin, «je n’érige point». Pour graver les illustrations de ses Monumenti inediti, antiques vus et décrits par lui, Winckelmann avait fait appel à Giovanni, le frère du séducteur, qui lui proposa de voir une peinture «trouvée dans les environs de Rome». Transportée en morceaux «par souci de discrétion», mais surtout pour accréditer la thèse de la découverte, elle avait été reconstituée dans un nouveau cadre en bois. Winckelmann, accompagné pour l’occasion de Raphaël Mengs, est ébloui à la vue de ce Jupiter et Ganymède grandeur nature qui semble combler ses rêves les plus fous. «Je restai dubitatif, ne pouvant croire ce que j’avais entre les mains.» Lui qui avait adopté chez lui le Faune de Cavaceppi, fut enthousiasmé par ce «Jupiter grandeur nature, qui est en train d’embrasser Ganymède avec une expression et une exécution qu’on ne trouve nulle part ailleurs».
Trop beau pour être vrai
À Muzell-Stoch, il confie : «Ganymède languit de volupté et toute sa vie semble n’être qu’un baiser.» Dans une lettre à Bianconi, il ne peut s’empêcher d’y voir la main de Mengs : «Vous y verriez le sublime pinceau et la magie du coloris du Raphaël de notre temps, du peintre de la beauté, de notre Mengs.» Il ne croyait pas si bien dire. Winckelmann résume ses impressions dans son Histoire : «L’amant de Jupiter est assurément une des plus extraordinairement belles figures qui nous soient restées de l’Antiquité, et je n’en saurais trouver nulle à qui la comparer», mais reste avare de toute considération stylistique ou iconographique. Les mots lui manquent, les indices lui échappent, il se contente là aussi de «s’en échauffer». Quelque temps plus tard, Giovanni Casanova, toujours à l’affût, parle d’autres peintures qui malheureusement viennent d’être exportées en Angleterre, mais dont il a pu réaliser deux dessins. Winckelmann demande à les voir et y reconnaît tout de suite une Danse des Ménades et la Légende d’Érichthonios. Estimant qu’elles pourraient être «les plus anciennes peintures antiques connues à ce jour», il s’empresse, sans avoir vu les originaux, de les placer dans son Histoire aux côtés de Jupiter et Ganymède. Double erreur. Peu de temps après la publication, des rumeurs lui parviennent : Mengs aurait effectivement peint le Ganymède et Casanova inventé les dessins. Il dut se rendre à l’évidence : il avait commis les fautes qu’il reprochait au monde entier et son œil dont il claironnait l’empathique pénétration s’était trompé. Il aurait dû suivre sa première intuition : «trop beau pour être vrai», et s’étonner d’une iconographie totalement absente des «monuments grecs», sculptures ou céramiques.

 

Attribué à Raphaël Mengs, Jupiter et Ganymède, 1758-1759, fresque, Rome, Galleria Nazionale d’Arte Antica.
Attribué à Raphaël Mengs, Jupiter et Ganymède, 1758-1759, fresque, Rome, Galleria Nazionale d’Arte Antica.DR


Victime d’un faussaire
C’est à la Renaissance seulement (détail qui avait dû inspirer Mengs) que Jupiter embrasse Éros dans la fresque de Raphaël à la Farnésine. Par ailleurs, la silhouette molle et légèrement empâtée du Ganymède ne correspondait pas aux silhouettes bien découplées des éphèbes de l’iconographie antique. Mengs était certainement au courant des mœurs de son locataire ; Casanova lui avait-il confié l’anecdote du Bathylle ? S’il avait choisi le sujet destiné à lui plaire, avait-il vraiment voulu le duper ? Il aurait réalisé une peinture «à fresque» pour éprouver l’érudit qui prétendait que les Anciens n’avaient peint qu’«à la détrempe», mais devant l’enthousiasme de son ami, il n’aurait pas eu le courage de le détromper. Winckelmann ne put pardonner aux deux mystificateurs, mais c’est à Casanova qu’il réservera ses coups, le dénonçant dans une lettre publiée par un journal savant : «J’ai été à Rome la victime d’un faussaire qui se flattait de mon amitié et au moment même où je lui témoignais la plus grande confiance s’est compromis avec des histoires de peintures anciennes que lui ont racontées des gens malintentionnés.» Six mois plus tard, l’artiste rétorque au savant : «Pour le convaincre de son ignorance, je me suis amusé à faire des copies pour lui, ses amis et ses protecteurs qui parlent ex cathedra à Rome en qualité de connaisseurs en antiquités.» Winckelmann intervint immédiatement auprès de son éditeur parisien pour éliminer les passages concernant aussi bien le Ganymède que les dessins de Casanova et supprima les gravures de la deuxième édition allemande.

à lire
Jean-Louis Gaillemin, Trop beau pour être vrai,
le faux dans l’art, de la tiare du Louvre aux chaises de Versailles, éditions Le Passage, 232 pages, 18 €.
Signature le 29 octobre chez ALB Antiquités, Antoine Broccardo,
3, rue de Lille, Paris VIIe
www.albantiquites.com
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