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Faut-il faire confiance aux sites des galeries d’art contemporain

Le 25 janvier 2018, par Alain Quemin

Artistes représentés ? Artistes présentés ? Artistes ? Toutes les mentions se valent-elles sur les sites des galeries établies en France ? Éléments de déchiffrage.

Faut-il faire confiance aux sites des galeries d’art contemporain
 


Difficile aujourd’hui d’imaginer des marques ou des entreprises qui ne disposeraient pas de leur propre site Internet. Les galeries d’art contemporain françaises ne font guère exception… sauf la galerie Pietro Sparta ! Installée en Saône-et-Loire, à Chagny (6 000 habitants), elle est délibérément dépourvue de toute page web… alors même qu’elle participe régulièrement à des foires aussi importantes que la FIAC ou Art Basel ! Si l’on excepte cette curiosité, la nécessité d’un espace en ligne s’impose aux galeries. Tout autant que leur adresse physique, leur site qui doit exprimer leur réelle appartenance au monde de l’art contemporain  est vecteur d’identité. Il obéit ainsi à un ensemble de codes implicites extrêmement précis comme un graphisme épuré et un fond blanc, qui renvoient au «white cube» de l’espace physique. Dès la page d’accueil, le visiteur doit être rassuré : il est bel et bien en train d’accéder au site d’une «vraie» galerie d’art contemporain.
Quels artistes ? Des catégories bien différentes
Parmi les items proposés par le menu déroulant de la page d’accueil figure systématiquement la mention «artistes» qui doit, là encore, attester de la «contemporanéité» de la galerie et exprimer sa ligne. Le lien permet d’accéder à ce que les Anglo-Saxons appellent le roster. L’équivalent français, le vocable «écurie», suscite souvent une certaine gêne pour sa connotation peu flatteuse. Certains préfèrent donc recourir à une expression plus longue, celle de «liste des artistes représentés par la galerie». En général, elle croît avec l’ancienneté et le poids des galeries. Si les plus petites structures proprement contemporaines se contentent d’une douzaine de noms, Gagosian, l’une des plus puissantes, qui aligne dix-huit points de vente dans le monde en plus de son espace new-yorkais, liste pas moins de cent trente-trois artistes, un record absolu. Une convention prévaut largement : les «artistes représentés» sont ceux avec lesquels existe une relation de longue durée et qui sont régulièrement montrés, tant dans l’enceinte de la galerie (où ils bénéficient généralement d’une exposition personnelle tous les deux ou trois ans) que dans les foires. Avec eux, il existe un lien durable, sinon exclusif du moins très privilégié, partagé avec quelques galeries seulement. En cela, ils diffèrent de ceux mentionnés simplement comme «artistes», ou qui sont introduits par la mention : «œuvres de». Parmi les galeries les plus importantes, la convention est largement respectée. C’est ainsi que Marian Goodman et Nathalie Obadia ne citent que leurs propres artistes, ceux qu’elles représentent réellement. Templon et Chantal Crousel affichent tous deux une liste principale, complétée, de façon distincte, par une autre, introduite par «œuvres de». Almine Rech fait de même en séparant trois listes : «artistes» (en précisant les estates ou successions), «projets» et «exposés». On comprend que le lien du premier groupe avec la galerie est le plus fort. Kamel Mennour sépare, quant à lui, trois catégories : «artistes», estates et «œuvres de». Lelong distingue «ses» artistes et ceux des éditions.
Manque de transparence
Il existe donc des pratiques variables, mais qui conduisent à établir des distinctions, quand c’est nécessaire. Pourtant, puisque de nos jours les artistes et les galeries sont très rarement liés par des contrats ce qui rend la relation les unissant moins claire , les secondes n’hésitent pas à jouer sur ce flou. Elles mêlent, au sein de leur liste, simplement annoncée comme celle de leurs artistes, les créateurs avec lesquels elles entretiennent une relation qui relève de la représentation et d’autres qu’elles ne présentent que ponctuellement, ou dont elles possèdent des œuvres en stock. Dans ce cas, le lien est très ténu et l’on peut quand même s’étonner, voire s’agacer, que les galeries brouillent ainsi les cartes. Comme le concède ce collaborateur d’une importante enseigne : «Oui, c’est vrai, on mélange tout sur le site de la galerie, les artistes que l’on représente et d’autres pour lesquels ce n’est pas le cas. Ce n’est pas du mensonge, puisqu’on n’écrit pas qu’on les représente tous… Disons qu’on embellit quand même la réalité.» Interrogée, la directrice-adjointe d’une autre grande galerie tente d’expliquer et de relativiser la confusion produite auprès des visiteurs du site de la structure : «En réalité, même nous, nous ne savons pas vraiment qui est représenté ou pas, je crois vraiment qu’ici, seul notre patron le sait. On voit que des artistes reviennent régulièrement dans nos expositions, d’autres non. Je ne sais pas s’il y a des contrats et à vrai dire, jusqu’à votre question, je ne m’étais jamais vraiment posé la question ! C’est vrai que tout cela manque un peu de transparence.» L’approche, moins scrupuleuse, est-elle liée à une origine étrangère ? La galerie Gagosian, se contente de faire la distinction entre «artistes dans les expositions actuelles (de la galerie)» et «artistes», le manque de précision étant notable. L’un des autres géants, Pace, présente, de façon similaire, une seule liste : également celle de ses «artistes» (quatre-vingt-cinq noms). Si l’on regarde les sites de leurs deux concurrents directs non présents en France  , David Zwirner affiche une seule liste d’artistes, qui semblent bien être tous représentés, et Hauser & Wirth mentionne une simple liste, mais prend soin, parmi les artistes décédés, de préciser lesquels sont représentés via leur estate.
Picasso on line ?
Le mystère Picasso enfin résolu ? Aucune référence ici au film de Georges Clouzot. Le présent mystère, presque aussi profond que celui de la création, est le suivant : mais qui représente donc le Malaguène ? Pouvoir se targuer d’être le galeriste du génie absolu du XXe siècle, c’est apporter bien plus qu’une perle à sa couronne, c’est y déposer un véritable diamant ! En parcourant les sites des grandes galeries, on découvre que le nom de Picasso apparaît tant parmi les artistes de Gagosian que chez ceux de Pace. Le maître (ou, ici, son estate) serait-il représenté par les deux galeries ? L’est-il par une seule d’entre elles, voire par aucune ? Contactée, la «Picasso administration» fournit une réponse aussi claire que ferme : «La succession Picasso n ‘a aucun accord de représentation avec une galerie.» Dommage, donc, que les sites de deux des quatre géants puissent aussi facilement induire en erreur, en laissant supposer un lien de représentation qui n’existe pas. Almine Rech est, à la ville, Mme Bernard Ruiz-Picasso. Avec son époux, le petit-fils du peintre, elle est à la tête de la Fundación Almine y Bernard Ruiz-Picasso para el Arte. De ce fait, on peut légitimement penser qu’elle est l’une des mieux placées pour trouver des œuvres du maître à vendre. Pourtant, elle a l’élégance de faire figurer Picasso dans la rubrique «œuvres de» (Exhibited) sur le site de sa galerie… Soit une pratique plus transparente que ses confrères… Alors, faut-il croire les sites Internet des galeries d’art contemporain ? En partie donc, et en faisant preuve de prudence, en gardant à l’esprit que la transparence n’est pas toujours de mise.

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