Fabienne Grasser-Fulchéri, au service d’une collection

Le 31 août 2021, par Stéphanie Pioda

Labellisé centre d’art d’intérêt national en 2020, l’Espace de l’art concret, à Mouans-Sartoux, fête ses 30 ans avec une année de décalage. Sa directrice revient sur un projet né de la passion de deux artistes collectionneurs, Sybil Albers-Barrier et Gottfried Honegger.

Fabienne Grasser-Fulchéri, devant une œuvre de Francisco Sobrino. © BRUNO GROS

Comment présenteriez-vous l’Espace de l’art concret (EAC) ?
Ce lieu a une particularité rare en France car il s’agit d’un centre d’art dépositaire d’une collection, dédiée à l’abstraction géométrique, l’art conceptuel et l’art minimal, que ses fondateurs Gottfried Honegger et Sybil Albers-Barrier ont décidé de donner à l’État en 2000, après dix années d’activité. Depuis, nous gérons un fonds qui appartient au Centre national des arts plastiques et est en dépôt à l’Espace de l’art concret. Cela a fait évoluer notre rôle : au-delà du soutien à la création contemporaine, nous menons des missions de conservation, de valorisation et de diffusion, ainsi qu’une action pédagogique qui a pris de l’ampleur. Depuis vingt ans, une résidence d’artiste est aussi l’occasion d’éclairer un aspect de la collection. Katrin Ströbel, par exemple, s’est intéressée en 2018 à une relecture de la place des femmes dans la mouvance de l’art concret, à partir notamment de l’œuvre de Dadamaino.
Cette question permet d’évoquer Vera Molnár, que vous exposez en ce moment. Pourquoi la place des femmes est-elle si réduite ?
Il faut reconnaître qu’il y en a très peu dans la mouvance portée par la collection Albers-Honegger, mises à part Aurelie Nemours, Marcelle Cahn, Dadamaino pour ne citer qu’elles. À 97 ans, Vera Molnár n’a sans doute pas en France la reconnaissance qu’elle mériterait, étant donné l’importance de son travail en tant que pionnière de l’art numérique. Lorsque j’ai demandé à Gottfried Honegger pourquoi il n’avait pas acheté certaines de ses œuvres à l’époque, il m’a dit regretter d’être passé à côté. Nos expositions temporaires compensent d’une certaine manière cette faible représentation et sont aussi l’occasion de collaborer avec d’autres institutions, comme le musée des beaux-arts de Rennes, qui accueillera l’automne prochain l’exposition consacrée à Vera Molnár.
Comment définiriez-vous l’art concret ?
Mentionné ainsi pour la première fois dans l’entre-deux-guerres, il revendique l’objectivité et l’autonomie d’un langage plastique en dehors de toute référence à la réalité extérieure. S’opposant à l’art figuratif tout autant qu’à l’art abstrait, il rompt avec les processus d’abstraction progressive des aspects du monde réel et construit son langage sur l’utilisation exclusive des éléments plastiques, formes, surfaces, couleurs, pour servir un principe géométrique clair.

Jean-Michel Basquiat, King of the Zulus, 1984-1985, musée d’art contemporain de Marseille. © photo DR © service de presse eac © adagp pari
Jean-Michel Basquiat, King of the Zulus, 1984-1985, musée d’art contemporain de Marseille. © photo DR © service de presse eac © adagp paris 2021


Quelles sont les grandes étapes de l’évolution de l’EAC ?
En 1990, l’Espace de l’art concret était installé au premier étage du château de Mouans. Il s’est étendu au fur et à mesure avec, huit ans plus tard, les Ateliers pédagogiques conçus par l’architecte Marc Barani puis, en 2004, un bâtiment en forme de tour créé par les Suisses Annette Gigon et Mike Guyer. Celui-ci déploie sur cinq niveaux la donation Albers-Honegger, composée de sept cents œuvres et classée trésor national. Elle s’est depuis enrichie des donations d’Aurelie Nemours, de Gilbert Brownstone, de Lanfranco Bombelli Tiravanti et d’Emmanuel, mais aussi de dons d’autres artistes. Le dernier volet concerne le parc du château, qui a fait l’objet d’un réaménagement dans le cadre d’une commande publique à Gilles Clément, réalisé en collaboration avec François Navarro.
Comment fonctionne ce lieu hybride, aux missions de centre d’art et de musée ?
Nous avons le statut d’association loi de 1901 et si les bâtiments appartiennent à la ville, nous ne sommes pas sous sa tutelle exclusive. Le conseil d’administration est composé de quinze membres, dont trois représentants de l’État, deux de la Ville, un de la Région, un du Département, deux des ayants droit ainsi que deux personnes venant de la société civile. Nous prêtons régulièrement notre collection, mais beaucoup n’en connaissent pas le statut public et notre volonté de la diffuser. Nous avons créé des liens de proximité et d’intérêt avec des institutions du territoire comme la fondation Maeght à Saint-Paul-de-Vence, le Mamac à Nice et le FRAC PACA à Marseille, ou plus éloignées comme la fondation Camille Graeser et le Haus Konstruktiv, à Zurich, ou le musée des Beaux-Arts à La Chaux-de-Fonds. L’enjeu au cours des prochaines années sera de multiplier les relations avec d’autres structures, afin de mettre en commun des réflexions scientifiques, donner plus de visibilité à notre collection et à nos projets.
L’exposition avec la Collection Lambert participe-t-elle de cette recherche de visibilité ?
En effet. Le lien se fait également parce que les deux fonds sont portés par des collectionneurs, résultent d’une donation et appartiennent au Centre national des arts plastiques. La Collection Lambert fera sa propre relecture de la nôtre dans un deuxième temps, à l’hôtel de Caumont, à Avignon.
 À l’EAC, comment orientez-vous le propos ?
Je réinterroge les thématiques de six rendez-vous iconiques du centre d’art ayant joué sur les contrastes et les oppositions. Citons par exemple «Voir et s’asseoir» en 1991, qui mettait en lumière notre collection de mobilier en regard des œuvres d’art, ou «Le cri et la raison» en 1992, confrontant des œuvres expressionnistes à leur manière de Robert Combas, Andres Serrano ou Douglas Gordon et plus géométriques d’Aurelie Nemours ou Gottfried Honegger. Au-delà de ce nouveau regard porté sur les expositions, c’est aussi le jeu de miroirs entre deux ensembles qui sera présent dans les salles. Commencées presque simultanément entre la fin des années 1960 et le début des années 1970, les collections Albers-Honegger et Lambert sont empreintes des tendances artistiques de l’époque, comme l’art minimal et l’art conceptuel. Il est intéressant de présenter au sein d’un même parcours des créateurs comme Combas ou Jean-Michel Basquiat, dont les œuvres sont si éloignées de la philosophie de notre collection, et des artistes communs aux deux ensembles tels que Daniel Buren, Niele Toroni, Donald Judd ou Carl Andre.

 

Vera Molnár, Sainte-Victoire en rouge, 2019, acrylique sur toile, 100 x 100 cm, collection européenne. © photo galerie oniris, rennes © ad
Vera Molnár, Sainte-Victoire en rouge, 2019, acrylique sur toile, 100 x 100 cm, collection européenne. © photo galerie oniris, rennes © adagp, paris, 2021


Combien de visiteurs accueillez-vous chaque année ?
Vingt mille en moyenne, ce qui est honorable sans que nous nous en contentions pour autant. Mouans-Sartoux est une petite commune de dix mille habitants, qui n’est desservie ni par le TGV ni par un aéroport. Par ailleurs, la Région s’est enrichie ces dix dernières années de multiples propositions artistiques, dans des lieux aussi divers que des centres d’art, galeries, fondations privées, offrant ainsi un large choix au public.
Vous accordez une grande importance à l’aspect pédagogique…
Nous avons développé des projets auprès de différents publics : scolaires, en situation de handicap, issus du champ social, de la petite enfance, particuliers du temps libre… Chaque année, nous invitons l’un de ces groupes à prendre en charge le commissariat d’une exposition. Ce type d’initiative désacralise la vision d’une institution comme la nôtre, en proposant une autre relation aux œuvres et aux métiers du centre d’art. Les commissaires choisissent des œuvres dans la collection, conçoivent le parcours, l’accrochage et la médiation. Nous travaillons également avec des psychologues, qui étudient les effets thérapeutiques des médiations culturelles et des pratiques artistiques. Cela confirme scientifiquement ce que nous percevions de façon empirique et met en lumière l’importance de la démocratisation de l’art, et de la culture en général.

à voir
«Vera Molnár. Pas froid aux yeux», jusqu’au 12 septembre ;
«Miroir du ciel», jusqu’au 3 octobre ; «Revenir vers le futur.
La collection Lambert & la donation Albers-Honegger», jusqu’au 3 avril 2022.
Espace de l’art concret, château de Mouans, Mouans-Sartoux (06), tél. : 04 93 75 71 50, www.espacedelartconcret.fr
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