Exposition Botticelli : une Madone sort de l’ombre

Le 21 septembre 2021, par Carole Blumenfeld

La grande nouveauté de l’exposition «Botticelli, artiste et designer» est incontestablement le Maître des bâtiments gothiques, dont le tondo conservé au musée Jacquemart-André vient d’être restauré.

Maître des bâtiments gothiques (Jacopo Foschi ?, actif à Florence vers 1485 et jusque vers 1520), La Vierge et saint Jean-Baptiste adorant l’Enfant devant une vue de Venise, vers 1500, tempera sur bois, diam. 71,5 cm, Paris, musée Jacquemart-André - Institut de France.
© Studio Sébert Photographes

En 1920, l’historien de l’art finno-suédois Osvald Sirén donnait naissance en quelques lignes au «Maître des bâtiments gothiques» : un élève de Sandro Botticelli, avec un penchant certain pour les architectures gothiques nordiques – églises aux toits pointus, châteaux typiques à très hautes tourelles, palais nordiques avec pignons à gradins – et un sens architectural si prononcé qu’il apparaît jusque dans son traitement des collines et des arbres. Sirén bâtissait le corpus de ce «nouveau» maître autour d’une poignée d’œuvres, dont le tondo de la collection Jacquemart-André. En un siècle, le Maître des bâtiments gothiques n’a livré aucun de ses secrets, ou presque : en 2005, contrairement à des générations de spécialistes, seul l’Américain Everett Fahy – disparu en 2018 – ne doutait pas de son existence et considérait qu’une vingtaine d’œuvres étaient susceptibles de lui revenir. «Botticelli, artiste et designer» fera donc date pour cet artiste. Non seulement le doctorant Christopher Daly lui consacre un essai dans le catalogue, mais toute une salle du parcours lui est dédiée.
Memlingmania et illusionnisme
Les ors de La Vierge du Magnificat, déposée par le Louvre au musée Fabre depuis 1979, n’avaient jusqu’à présent pas éveillé l’attention des historiens de l’art. Mais Matteo Gianeselli, conservateur au musée national de la Renaissance, répare ici cette injustice en proposant d’y voir la main du Maître. Le modèle de Botticelli, conservé aux Offices, et ses nombreuses déclinaisons sont bien connus. La copie de Montpellier paraît fidèle – à une figure près –, mais à bien y regarder, son auteur a substitué au paysage original un fond de petits bâtiments gothiques… Matteo Gianeselli fait d’ailleurs le lien entre le moulin, la rivière, et les cygnes et le panorama à droite de La Vierge à l’Enfant entre deux anges (vers 1480, galerie des Offices) de Hans Memling, commandé par le Florentin Pagagnotti. Cette «memlingmania», comme la désigne Gianeselli, est l’un des traits de la personnalité du Maître des bâtiments gothiques. Ce peintre énigmatique est piqué par la manie vénitienne dans La Vierge et saint Jean-Baptiste adorant l’Enfant devant une vue de Venise du musée Jacquemart-André, sa vision du campanile et de la basilique de San Marco prouvant qu’il ne s’était jamais approché de la Lagune. Mais le commanditaire devait être vénitien : l’artiste imagine pour lui une étable au sommet d’un promontoire sur l’île de San Giorgio Maggiore – où une prairie semble courir jusqu’à la rive –, et casse l’impression de gigantisme et de froideur de l’imposante toiture en peignant quelques herbes sauvages sur les poutres. Au loin, les personnages qui déambulent sur la place et voguent sur les gondoles semblent ignorer ce qui se joue sur cette paillasse. Cette Venise rectiligne, aux angles droits, manque d’ondulations et de sinuosités, mais elle n’en est pas moins fascinante. Tout élève ou suiveur qu’il est, cet illusionniste séduit. La démonstration extrêmement convaincante de Christopher Daly, qui a fait parler les œuvres pour dessiner le portrait-robot du Maître des bâtiments gothiques, lui permet de proposer un nom. Le peintre aurait rejoint l’atelier de Botticelli dans les années 1480 et serait devenu associé dans les années 1490, un statut qui lui permet de continuer à participer à la production de l’atelier tout en acceptant des commandes personnelles. Or, selon Daly, il serait l’auteur d’une partie du décor des appartements Borgia au Vatican – réalisés aux côtés d’un émule de Domenico Ghirlandaio, Bartolomeo di Giovanni. L’un des assistants les mieux payés de Botticelli, Jacopo Foschi, est justement documenté à Rome en 1492-1493, et sa biographie révèle des «recoupements significatifs avec le profil du Maître des bâtiments gothiques». L’auteur suit année après année le parcours de cet artiste qui peut aussi être identifié à l’allure très particulière de ses figures, «un peu plus rigides que celles de Botticelli et se caractérisant par des expressions plus calmes, quasi suaves», comme à sa technique «définie par un traitement pictural plus abrupt» – vers 1500, il aurait développé un style propre. Si le fils de Foschi, le maniériste Pier Francesco (1502-1567), était bien connu, voici donc le père à la tête d’un corpus très plausible. Jolie avancée de l’histoire de l’art, mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Christopher Daly conclut en annonçant une prochaine étude dans laquelle il présentera deux suiveurs de Botticelli jusqu’ici inconnus. La kyrielle d’assistants du Florentin, tel le Maître d’Apollon et Daphné – identifié en 2016 par Nicoletta Pons –, pourraient peu à peu sortir de l’ombre du maître. C’est le plus bel hommage à Everett Fahi, premier «John Pope-Hennessy Chairman» du département des peintures européennes du Metropolitan Museum of Art, qui avait offert sa photothèque à la Fondation Zeri à Bologne. Sa documentation, comme celle de son ami Michel Laclotte qui rejoint le musée du Louvre, continue ainsi à vivre et à porter ses fruits.

à voir
«Botticelli, artiste et designer», musée Jacquemart-André,
158, boulevard Haussmann, Paris VIIIe, tél. : 01 45 62 11 59,
www.musee-jacquemart-andre.com
Jusqu’au 24 janvier 2022.
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