Exposer et débattre de la nature en 2017

Le 21 avril 2017, par Vincent Bréhat

La nature sera le thème du prochain Festival d’histoire de l’art au château de Fontainebleau. Mais le musée d’Orsay, le Grand Palais ou encore le Centre Pompidou-Metz surfent déjà, et avec style, sur ce sujet hyper tendance.

Maurice Denis, Homme au capuchon dans un paysage, 1903, huile sur toile, 63,6 x 53,5 cm, Ottawa, musée des Beaux-Arts du Canada.
© Photo MBAC

Conçue en collaboration avec l’Art Gallery of Ontario, l’exposition «Au-delà des étoiles. Le paysage mystique de Monet à Kandinsky», au musée d’Orsay, propose une nouvelle lecture de la peinture de paysage de la fin du XIXe au début du XXe siècle, en mettant l’accent sur les interrogations existentielles des artistes. Face à la nature ou à travers elle, ils ont cherché à exprimer leur quête spirituelle par des approches stylistiques variées. Le paysage réaliste de l’école de Barbizon, concurrencé par le naturalisme tel que le définit Théophile Gautier dans un article sur Caruelle d’Aligny, publié dans Le Moniteur universel (6 mai 1861), est alors remis en question : «L’imagination et le style ne sont plus à la mode dans le paysage» ; l’artiste «rendra la nature telle qu’elle est». En 1863, Jules-Antoine Castagnary défend pour sa part une école naturaliste qui situe «la nature simple et familière à la hauteur des émotions qui habitent l’âme de l’homme». Le concept de «plein air», théorisé par Stéphane Mallarmé dans un essai daté du 30 septembre 1876 («Les impressionnistes et Édouard Manet», The Art Monthly Review), repose en conséquence sur l’étude objective de la lumière. L’ami de Manet constate que «l’exigence de vérité, propre aux artistes modernes, qui les rend capables de voir la nature et de la reproduire telle qu’elle se montre à des yeux justes et purs, devait les conduire à adopter l’air comme leur médium à peu près exclusif.» De l’air à la couleur, il n’y aura qu’un pas à franchir par un artiste comme Monet, capable à travers un paysage de susciter la contemplation et même d’ouvrir la voie de l’abstraction (Meules, effet de neige soleil couchant, 1890-1891). Pour d’autres, celui-ci s’intériorise et devient art religieux et chrétien. La forêt symbolise les bois sacrés et les arbres incarnent l’âme et son élévation (Paul Sérusier, L’Incantation, 1891). L’immanence du divin dans la nature est d’ailleurs le thème d’un célèbre tableau de Gauguin, La Vision après le sermon ou la Lutte de Jacob et de l’Ange (1888). Pour les artistes canadiens du Groupe des sept comme pour les scandinaves ou les germaniques, le paysage nordique est mystique par essence : chacun d’entre eux voue un culte aux ambiances nocturnes, extraordinaires bien que réelles (Tom Thomson, Aurores boréales, vers 1915). Dans le registre du «paysage dévasté», avant-dernière section de cette fascinante exposition, Alexander Young Jackson observe, lui, des lumières plus inquiétantes, celles d’explosions mortifères (Attaque au gaz, Liévin, 1918). Une vision d’harmonie clôt de façon plus joyeuse le parcours, en mettant en valeur les paysagistes du cosmos, Wenzel Hablik en tête, lequel nous propulse féeriquement dans la galaxie avec La Nuit étoilée (1909).
 

Ernesto Neto, Flower Crystal Power (détail), 2014, vue de l’exposition «Gratitude» à l’Aspen Art Museum, Colorado, en 2014.
Ernesto Neto, Flower Crystal Power (détail), 2014, vue de l’exposition «Gratitude» à l’Aspen Art Museum, Colorado, en 2014. © Photographe Tony Prikryl courtesy the artist and Tanya Bonakdar Gall
Gustaf Fjæstad,Clair de lune en hiver (Vintermansken), 1895, huile sur toile, 100 x 124 cm, Stockholm, Nationalmuseum.
Gustaf Fjæstad,Clair de lune en hiver (Vintermansken), 1895, huile sur toile, 100 x 124 cm, Stockholm, Nationalmuseum. © Photo Hans Thorwid/Nationalmuseum © Adagp, Paris 2017


Jardins d’hier et d’aujourd’hui
Le jardin reste un motif privilégié dans l’histoire du paysage, comme enclos, entité délimitée au sein d’un territoire, espace mis en scène, miroir du monde ou encore œuvre d’art totale. C’est le sujet ambitieux et remarquablement cerné que traite le Grand Palais jusqu’au 14 juillet, conforté par l’engouement que suscite le patrimoine vert en France, riche de quelque 22 000 parcs et jardins, dont près de deux mille sont inscrits ou classés au titre des monuments historiques. Le parcours pluridisciplinaire proposé va de l’Antiquité à nos jours. Il débute avec une fresque de la maison du Bracelet d’or de Pompéi (30-35 apr. J.-C.) : ce paysage en trompe l’œil offre au visiteur l’image d’un éternel printemps, avec une multitude d’essences naturelles et d’espères animales, surtout des oiseaux (rossignols et petits hérons). À la Renaissance, les savants et les artistes, animés par une nouvelle démarche critique, relisent les sources antiques à la lumière d’une observation minutieuse de la plante. Ces réinterprétations, accompagnées de véritables révolutions artistiques incarnées par les dessins d’Albrecht Dürer (Chélidoine et Ancolie, vers 1495), conduisent à la création à Padoue du premier jardin botanique (1545). Le rassemblement des plantes sert dorénavant à l’enseignement scientifique, et les jardins s’enrichissent des découvertes des grands explorateurs : l’herbier, entendu comme un jardin sec, marque cet âge d’or. Le statut du jardinier émerge parallèlement : il devient artiste à part entière ; c’est lui qui compose et rythme le territoire végétal, minéral, animal et humain. Le peintre, puis l’artiste plasticien aux XXe et XXIe siècles  de Giusto Utens (Castello, vers 1599) à Jean-Michel Othoniel (Grotta Azzurra, 2017), en passant par Gustav Klimt (Le Parc, 1910) , se charge de représenter ou d’imaginer le jardin. Vu à vol d’oiseau, lieu de rassemblements  du grand domaine public au parc , il est montré dans sa dimension collective, évoqué à travers l’histoire de ses formes, de ses couleurs et de ses usages. Lieux de fête et d’amour, de mélancolie ou de destruction, soumis aux changements de modes et parfois laissé à l’abandon, il fait l’objet de transferts culturels intenses dans plusieurs domaines : photographie, cinéma, sculpture, installation multimédia, et même joaillerie de luxe. Le parcours de l’exposition ne se limite donc pas à une agréable promenade dans l’espace et le temps. C’est aussi l’occasion d’une sensibilisation à la cause sociale en général, axée sur la quête d’un art de vivre en intelligence avec l’environnement.

 

 
Lawren S. Harris, Paysage décoratif (Decorative Landscape), 1917, huile sur toile, 122,5 x 131,7 cm, Ottawa, musée des Beaux-Arts du Canada.
Lawren S. Harris, Paysage décoratif (Decorative Landscape), 1917, huile sur toile, 122,5 x 131,7 cm, Ottawa, musée des Beaux-Arts du Canada. © Photo MBAC © The Estate of Lawren S. Harris


Le jardin comme œuvre d’art subversive
Avec «Jardin infini. De Giverny à L’Amazonie», le Centre Pompidou-Metz réalise parfaitement la synthèse des expositions proposées par le musée d’Orsay et le Grand Palais, tout en se démarquant de la définition hétérotopique (localisation physique de l’utopie) du jardin, considéré par Michel Foucault en 1967 comme «la plus petite parcelle du monde» et «la totalité du monde». C’est davantage la subversion que génère le paysage d’Émile Gallé à Pierre Huyghe, en passant par Jean Dubuffet qui a retenu l’attention des commissaires, Emma Lavigne et Hélène Meisel : «Au-delà de l’espace clos et ordonné, le jardin de cette exposition est celui des passions privées : trouble, licencieux et indiscipliné. Lieu de résistance et de dissidence, du raffinement le plus exquis comme de l’exubérance sauvage, il devient un laboratoire biologique, éthique et politique. Les courants à rebours de la raison  maniérisme, décadentisme ou surréalisme  en font un lieu ouvert au disparate, à l’irrégulier. Essentiellement contemporaines, les œuvres réunies décrivent un jardin «expérimental, obscur, chaotique et imprévisible.» Cette exposition dévoile finalement une approche complémentaire du sujet, considérant le jardin comme un espace de recherche et d’initiation ouvert aux phénomènes actuels, intensifs, de brassage, de métissage et de migration. Flower Crystal Power (2014), du Brésilien Ernesto Neto, résulte par exemple d’un apprentissage des rituels de guérison auprès des Huni Kuin, tribus d’Amazonie. Il s’agit là d’une installation immersive et olfactive, composée de résilles de lycra contenant des mélanges d’épices, des fleurs et des pierres thérapeutiques. Le Festival de l’histoire de l’art 2017, proposé au château de Fontainebleau à partir du 2 juin, ne s’y est donc pas trompé en prenant la nature comme sujet principal de réflexion. La situation unique de la forêt environnante, tôt dessinée par les chasses du roi et envahie dès la fin du XVIIIe siècle puis tout au long du XIXe par une cohorte de peintres, accompagnés des pionniers de la photographie, était une évidence à l’ère du tout écologique et de la mondialisation. Le Festival devrait ainsi élargir encore davantage le débat autour de ce thème, à partir de trois axes : la nature en ordre, la nature mise en scène et la nature comme environnement. Affaire à suivre, donc…

 

Georgia O’Keeffe, Croix noire aux étoiles, bleu (Black Cross With Stars and Blue), 1929, huile sur toile, 101,6 x 76, cm, collection particulière.
Georgia O’Keeffe, Croix noire aux étoiles, bleu (Black Cross With Stars and Blue), 1929, huile sur toile, 101,6 x 76, cm, collection particulière. © Georgia O’Keeffe Museum/Adagp, Paris 2017
À VOIR
«Au-delà des étoiles Le paysage mystique de Monet à Kandinsky»,
musée d’Orsay, Paris, tél. : 01 40 49 48 14.
Jusqu’au 25 juin 2017.
www.musee-orsay.fr

«Jardin infini. De Giverny à l’Amazonie»,
Centre Pompidou-Metz,  tél. : 03 87 15 39 39.
Jusqu’au 28 août 2017.
www.centrepompidou-metz.fr

«Jardins»,
Grand Palais, Paris, tél. : 01 40 13 48 00.
Jusqu’au 24 juillet 2017.
www.grandpalais.fr
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