Eva Jospin en mode panoramique.

Le 23 juillet 2016, par Alexandre Crochet

L’artiste invite le visiteur à pénétrer dans sa forêt de Brocéliande, au sein d’une surprenante caverne-refuge, loin du fracas du monde. À voir au Louvre dès à présent. 

Eva Jospin dans la cour Carrée du musée du Louvre. © Musée du Louvre © Photo Antoine Mongodin

Eva Jospin entre au Louvre. La jeune artiste y ressuscite le concept circulaire du panorama, précurseur des spectacles urbains, dont le musée parisien conserve le plus ancien exemplaire, le Panorama de Constantinople, réalisé en 1818 par Pierre Prévost. Dans la cour Carrée, elle a posé une forêt sur l’eau. Sa vision de la forêt, où elle invite le spectateur à perdre ses repères : immense, sombre et dense. Cette installation hors normes va, à coup sûr, réveiller des souvenirs vécus chez le visiteur ou lui remémorer des histoires heureuses ou tragiques, littéraires ou musicales. Ce panorama fait partie, comme le confie Eva Jospin, des œuvres «qu’il faut vivre, expérimenter», et qu’il est impossible de ressentir virtuellement. En 2014, elle participe à «Inside» au palais de Tokyo. La même année, la galeriste Suzanne Tarasiève inclut son travail dans une exposition de groupe sur le bas-relief avant de lui dédier un accrochage comprenant installations murales, reliefs, travaux sur papier ou structures pourvues d’un mécanisme. Ce panorama immersif, conçu avec le concours du cabinet d’architectes Outsign et le soutien de Noirmont Art Production, donne une autre dimension à une œuvre aussi obsessionnelle qu’intrigante.

D’où vient cette attirance pour le thème de la forêt depuis huit ans ?
J’ai eu ma propre expérience de la forêt, comme tout le monde. Je ne sais si c’est plus fondateur qu’autre chose dans mon travail. Je me suis perdue en forêt quand j’avais environ 8 ans. La nuit tombait. J’étais avec deux autres enfants plus petits que moi. J’étais la grande, c’était à moi de nous sortir de là !

C’est un classique des contes, se perdre ou être perdu dans la forêt...
Absolument. Il y a sans doute d’autres raisons à ce choix. C’est une forme de langage qui parle à tout le monde, très direct. Et puis, je suis une citadine, mon atelier (aux Frigos dans le 13
e, ndlr) est en pleine ville. J’étais dans ma propre envie de rêveries. Je souhaitais entraîner le spectateur dans mes pas. Ce sujet m’a permis d’aborder des thèmes alors en friche. Une certaine minutie, une lenteur, l’envie d’être absorbée dans le travail long et répétitif, dont la minutie est contrecarrée par un matériau qui déroute la précision du geste. J’aimais les tapisseries, les façades ouvragées des cathédrales, les folies dans les jardins, la gravure... Ma pratique est comme un entonnoir où tout s’est cristallisé.
 

Eva Jospin, «Panorama». © Eva Jospin © Architecture Outsign courtesy Noirmontartproduction
Eva Jospin, «Panorama». © Eva Jospin © Architecture Outsign courtesy Noirmontartproduction


Avec un matériau pauvre ?
C’est lié au monde actuel. Un artiste ne peut pas toujours employer des matériaux coûteux. Je ne voulais pas que le temps passé à trouver les financements ou les artisans soit un obstacle. Le carton est trouvable partout, n’est pas intimidant, avec une possibilité infinie de repentirs. C’est aussi le matériau qui revient à son origine, la forêt. Il aurait été difficile de produire le Panorama en seulement quatre mois dans un autre support.

Quel a été le rôle de Jérôme et Emmanuelle de Noirmont ?
Après avoir fermé la galerie, ils se consacrent à la production d’art pour des projets hors du commun, qui n’entrent ni dans le cadre classique du musée ni de la galerie. Ils m’ont apporté leur soutien logistique et financier et ont servi de pivot avec le musée.

Pourquoi avoir choisi le Louvre ?
Je voulais recréer un panorama actuel, sur le principe d’une déambulation. Mon souhait était que l’œuvre prenne place dans Paris, au sein d’un espace accessible à tous, ouvert sur la ville. J’ai rapidement rêvé du musée avec lequel j’ai un lien fort. Quand j’étais étudiante aux beaux-arts, il me suffisait de traverser la passerelle pour m’y retrouver dès que j’étais en panne d’inspiration. Avec le Louvre, j’ai aimé l’idée de montrer mon œuvre gratuitement à tous les visiteurs, d’être ouvert sur le monde, notamment avec les allées et venues des touristes.

Justement, comment votre panorama fait-il le lien avec le Louvre ?
Le musée conserve d’anciens panoramas sur toiles dans ses collections. Et puis l’inspiration de mon œuvre est liée au XVIIIe siècle, et aussi avec l’idée romantique de la nature et de la ruine. J’ai eu au départ l’idée de représenter une folie architecturale, piste provisoirement abandonnée. Le cœur de l’œuvre est très inspiré du bas-relief, de la gravure, a trait aussi aux dessins du Louvre. Par ailleurs, le rapport à l’imaginaire a été un moment exclu de l’art. Pourquoi montre-t-on Hubert Robert et ses ruines au Louvre maintenant ? Aujourd’hui, il existe une inquiétude sur notre avenir, on a de nouveau besoin du romantisme.

Pourquoi cette enveloppe constituée de miroirs ?
Nous avons eu peu de contraintes, à condition de respecter les lieux. L’implantation dans le bassin, où la structure paraît ainsi flotter, était l’endroit central de la cour Carrée. Le poli-miroir s’est imposé comme une évidence car cela permettait de créer, grâce aux reflets, un panorama à l’extérieur aussi.

 

Eva Jospin, Sans titre, 2014, dessin 4, détail. © Eva Jospin courtesy Noirmontartproduction
Eva Jospin, Sans titre, 2014, dessin 4, détail. © Eva Jospin courtesy Noirmontartproduction


Que va devenir l’œuvre ensuite  ?
L’idée est de faire voyager l’installation, si possible à l’étranger. Ce qui m’intéresse, c’est de me confronter à un large public, pas seulement au monde déjà initié de l’art contemporain. Avec sa surface miroitante contrastant avec l’intérieur, à la fois grotte, matrice, antre, dans une profusion de détails et de sens, le panorama devient un objet furtif qui réfléchit l’environnement. Il peut s’insérer dans des lieux très différents sans imposer une architecture envahissante.

Le carton est un matériau fragile. Est-il compatible avec de nombreux déplacements ?
L’œuvre est composée de 26 châssis fixés en quinconce. Nous avons renforcé par derrière la structure à l’aide de tuteurs en bois. L’idée est que ça puisse voyager ! Donc, le tout est assez rigide, même si cela ne résistera sans doute pas cinq cents ans…

Il n’y a aucune présence humaine ou animale dans vos œuvres.
Si je place un être vivant dans mes œuvres, alors je détermine une échelle. Ce qui m’intéresse, c’est que celle-ci soit imprécise, pour ne pas se situer dans l’espace. C’est le visiteur, le spectateur qui imagine. L’habitant de la forêt, c’est lui. S’il y avait des êtres vivants, cela deviendrait un spectacle.

Depuis quelque temps, les rochers apparaissent dans votre travail ?
Je suis attirée par les strates, les carrières, la roche depuis longtemps. Je me suis rendu compte qu’en travaillant le carton, dans le sens de l’épaisseur, je pouvais restituer le travail de la roche, et que cela fonctionnait assez bien. Dans l’exposition que j’ai récemment réalisée à la galerie Suzanne Tarasiève, j’ai notamment présenté quelques dessins sur le minéral.

Vous ne craignez-pas d’être réduite à l’artiste d’un seul thème ?
Pas vraiment. On me le dit depuis longtemps. Mais il y a toujours quelque chose à dire. Mon art est figuratif. On accepte bien mieux la répétition quand l’œuvre est abstraite… C’est une convention. Et je pense que plus on me dit cela, plus j’aurais envie de continuer dans cette voie ! Je pense aussi que je me renouvelle dans ce thème : au début, il y avait une grande frontalité, puis, après le palais de Tokyo, je suis passée à une dimension davantage immersive.

Vous auriez pu décider d’abandonner votre patronyme célèbre et opter pour un nom d’artiste…
Artiste, c’est une voie difficile. Il faut trouver son chemin dans la forêt de l’art. Mes parents n’avaient pas vraiment les moyens de m’aider, sans relations particulières. Quand j’ai commencé, certains avaient des a priori, d’autres de la curiosité. Changer de nom n’aurait servi à rien. Les choses finissent toujours par se savoir. Les gens auraient dit quand même : Unetelle, c’est la fille de Jospin. J’ai préféré le garder. Personne n’a à se cacher.

 

Eva Jospin, Sans titre (la forêt), 2011, carton, bois et colle. © Eva Jospin courtesy Noirmontartproduction
Eva Jospin, Sans titre (la forêt), 2011, carton, bois et colle. © Eva Jospin courtesy Noirmontartproduction
À VOIR
Eva Jospin, «Panorama», cour Carrée du Louvre - Jusqu’au 28 août
www.louvre.fr
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne