Eugène Lami, premier décorateur moderne

Le 28 février 2019, par Jean-Louis Gaillemin

Somptueusement restauré, l’appartement du duc d’Aumale à Chantilly, décoré par Eugène Lami, nous rappelle que l’éclectisme du second Empire est né sous la monarchie de Juillet.

Salon violet. La tenture violette, placée par le Duc à la mort de son épouse en signe de deuil, s’harmonise à l’orange du faux bois de rose des boiseries que l’on retrouve dans le piano et le bureau à gradin des frères Grohé.
© Sophie Lloyd / Domaine de Chantilly


Après Versailles et Fontainebleau, c’est Chantilly qui rend hommage au «style Louis-Philippe». Retour en grâce qui avait débuté en 1991 avec l’exposition «1814-1848. Un âge d’or des arts décoratifs», organisée par Daniel Alcouffe au Grand Palais. Nombre des œuvres présentées allaient être installées par la suite dans les nouvelles salles du Grand Louvre, mais ne passionnaient alors guère le public. En témoigne cet aparté savoureux lors du déjeuner qui avait suivi le vernissage de «l’Âge d’or», lorsqu’un représentant de LVMH, pourtant sponsor de l’exposition, avait confié à son hôte, avec un sourire complice : «Entre nous, monsieur Alcouffe, tout ça… c’est vraiment très laid.» Entre Louis-Philippe et ses fils, les rôles étaient bien définis. Le roi est l’interlocuteur de la nouvelle classe bourgeoise, qu’il reçoit aux Tuileries car il s’est coupé de la société légitimiste du faubourg Saint-Germain, pour qui il n’est qu’un démocrate fils de régicide. Avec son épouse Marie-Amélie, il se contente de s’installer d’une façon très classique, comme ils l’ont fait jusque-là au Palais-Royal et dans leurs châteaux de Neuilly et d’Eu, avec l’aide d’un vieux complice des monarchies : Fontaine, le rescapé du duo formé avec Percier. Les fils du roi, en revanche, tentent de conserver le lien avec l’aristocratie traditionnelle et cherchent à en nouer de nouveaux avec les intellectuels et les artistes de leur temps. Ces jeunes gens à la mode forment après leurs mariages de jeunes ménages modèles de la nouvelle société libérale.
 

Salle à manger néo-Renaissance, transformée par la suite en bureau. Dressoir-vitrine et bibliothèques des frères Grohé. Dallage de marbre s’inspirant
Salle à manger néo-Renaissance, transformée par la suite en bureau. Dressoir-vitrine et bibliothèques des frères Grohé. Dallage de marbre s’inspirant de celui peint par Pourbus dans le portrait d’Henri IV au Louvre.© Sophie Lloyd / Domaine de Chantilly


Naissance de l’éclectisme
Eugène Lami, à qui Louis-Philippe a commandé des tableaux pour Versailles et qui est devenu maître de dessin du duc de Nemours, crée pour lui  et probablement pour le duc d’Orléans au pavillon de Marsan  des intérieurs modernes où il mélange les styles et ajoute des meubles contemporains. «La grande passion de M. le duc d’Orléans, s’il a une passion, c’est une passion toute moderne qui s’est emparée des âmes françaises, pour les vieux meubles, les vieux vestiges et les vieilles reliques des vieux siècles. […] Il a profité du dédain que porte le roi à ces brillants colifichets, pour faire fouiller à son profit le Garde-Meuble de la couronne et les châteaux royaux», raconte Jules Janin. À Chantilly, qu’il a hérité de son cousin le duc de Bourbon, c’est le duc d’Aumale qui, pour lui et son épouse Marie-Caroline de Bourbon-Sicile, fait aménager par Eugène Lami leurs appartements privés au rez-de-chaussée du «Petit Château» Renaissance. Esthète et homme du monde, Eugène Lami  que Baudelaire appelait «le poète du dandysme officiel»  invente le «décorateur», tel qu’on l’entend aujourd’hui. Non seulement il dessine des projets, sous forme d’esquisses, mais il précise son propos sous forme de rendus détaillés pour l’exécution. Il intègre des boiseries anciennes dans un nouvel ensemble et confie à des amis peintres les motifs des plafonds ou des dessus-de-porte. Intermédiaire, il trouve au Garde-Meuble royal ou achète chez «les marchands de curiosités» les meubles anciens jugés indispensables aux décors projetés, et en fait réaliser d’autres sur ses dessins ou ses indications par les ébénistes et menuisiers de son temps. L’exemple des petits appartements de Chantilly nous confirme que la plupart des caractéristiques traditionnellement attribuées au second Empire existent déjà sous la monarchie de Juillet. Les styles anciens sont évoqués dans des créations modernes sans aucun souci de fidélité aux modèles, les citations sont pleines de fantaisie et d’imagination. Le style Louis XV en particulier, honni sous la Restauration en raison de ses connotations de frivolité sinon de licence, est réhabilité. Le style Louis XVI, loin d’avoir été lancé, comme on l’a souvent dit, par l’impératrice Eugénie aux Tuileries, est déjà à l’honneur à Chantilly. En témoigne la chambre de la duchesse d’Aumale, dont les soies anciennes blanc et rose ont été remplacées après sa mort par du satin bleu. Elle est ornée de boiseries Louis XV/Louis XVI, dont le détail ornemental est encore tributaire du vocabulaire néoclassique, même si certains éléments comme les guirlandes sont très naturalistes. Le lit lui-même, qui a retrouvé ses dentelles, se veut Louis XVI. Le bonheur-du-jour des frères Grohé est Louis XV pour les bronzes, Louis XVI pour les perles, les rubans et les porcelaines. L’ancien «salon des dames» aux boiseries blanc et or est un hommage aux décors de l’ancien château.

 

Salon de Condé, son esthétique Louis XIV glorifie la Grand Condé et la dynastie des Bourbon-Condé. Meubles Boulle et «néo-Boulle», sièges à dossier dr
Salon de Condé, son esthétique Louis XIV glorifie la Grand Condé et la dynastie des Bourbon-Condé. Meubles Boulle et «néo-Boulle», sièges à dossier droit néo-XVIIIe.© Sophie Lloyd / Domaine de Chantilly


Le goût du collage
L’inhabituelle harmonie orange – le placage de bois de rose – et violet – velours de soie à motif d’arabesques mis en 1872 en signe de deuil – donne au salon de la duchesse un aspect «Louis II de Bavière» inattendu, avec ses audacieux mélanges de rocaille et de classicisme, visibles notamment dans les sièges «Louis XVI» de Ternisien. Première apparition d’un «style Louis» plein d’inventions : parcloses entourées de doubles pilastres ioniques, alternance dans la corniche des consoles seules ou jumelées. Les pieds à chapiteaux ioniques du bureau témoignent d’un extravagant goût du collage. Dans la chambre du duc, Lami recompose un ensemble de boiseries à partir d’un noyau probablement originaire des appartements princiers de Versailles, alors en démolition. En face du lit de fer du militaire qui s’est illustré dans la guerre d’Algérie, le bureau de ministre en placage d’ébène et de bois de rose de Grohé, aux accents de chef-d’œuvre «d’exposition universelle». Dans une ambiance rouge et or, le salon des Condé «Louis XIV» voit triompher le style Boulle dans tous ses états : une commode Boulle XVIIIe, revue et corrigée par Grohé, voisine avec le cabinet «style Boulle moderne» de Mombro. La salle à manger Renaissance en chêne et marbre est l’un des premiers exemples de ce qui va devenir un type dans les appartements haussmanniens, avec son symbolique buffet «Henri II», réalisé ici par Grohé dans un esprit maniériste à la Wendel Dietterlin. Le sol est inspiré par celui peint par Pourbus dans son portrait d’Henri IV. De grandes réceptions célébrèrent l’inauguration des appartements au printemps 1847. Mais à peine un an plus tard, la révolution de 48 conduisit toute la famille royale à s’exiler en Angleterre. Lami les suivit, ce qui lui permit d’assister à l’inauguration de la grande Exposition des produits de l’industrie, au Crystal Palace en 1851. Il s’initia aussi au charme et au luxe des grandes demeures anglaises. À son retour en France, en 1852, il fut sollicité par James de Rothschild et sa femme Betty pour s’occuper de la décoration de leurs châteaux de Boulogne puis celui de Ferrières, achevé en 1859 par Joseph Paxton, l’architecte du Crystal Palace. C’est dans cette immense demeure que Lami put donner toute la mesure de son talent. Une aquarelle, présentée dans l’exposition de Chantilly, nous évoque le hall central et son plafond de verre. Les allusions maniéristes se combinent aux citations versaillaises, la cheminée aux marbres polychromes se veut autant Renaissance que Baroque. Les atlantes et les cariatides de Charles Cordier accentuent cette impression de magnificence. Quant à l’ameublement, il reprend cet éclectisme savant et poétique initié à Chantilly, superbement restauré aujourd’hui. 

À voir
«Eugène Lami», château, 7, rue du Connétable, Chantilly, tél. : 03 44 27 31 80.
Jusqu’au 19 mai 2019.
http://www.domainedechantilly.com

À lire
Nicole Garnier-Pelle et Mathieu Deldicque, Eugène Lami, Peintre et décorateur de la famille d’Orléans,
Éditions Faton, Domaine de Chantilly. 96 pages, 19,50 €.
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