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Eugène Gaillard, Samuel Bing et Émile Gérard : un trio art nouveau pour l’exposition de 1900

Le 18 novembre 2021, par La Gazette Drouot

Le destin d’Eugène Gaillard, Samuel Bing et Émile Gérard converge vers ce meuble emblématique de l’art nouveau, pièce unique de l’Exposition universelle de 1900. Histoire d’une redécouverte.

Eugène Gaillard, Samuel Bing et Émile Gérard : un trio art nouveau pour l’exposition de 1900
Eugène Gaillard (1862-1932), banquette art nouveau en noyer nervuré, mouluré et sculpté, le siège reposant sur un socle-piédestal, garni de sa tapisserie d’origine en velours et ornements en feutrine, la partie haute garnie de niches et centrée d’un miroir à glace biseautée d’origine, 280 305 103 cm.
Estimation : 80 000/100 000 €

On la croyait disparue, et voici qu’elle reparaît sous le feu des projecteurs, plus de cent vingt ans après avoir fait sensation à l’Exposition universelle de 1900. Cette banquette d’Eugène Gaillard, qui figure sur une photographie d’archive conservée au musée des Arts décoratifs de Paris, était présentée dans l’antichambre du pavillon de l’«Art Nouveau Bing». Il s’agit donc d’une pièce unique, qui plus est historique, devant laquelle ont défilé plus de cinquante millions de visiteurs, dans une France qui comptait alors à peine plus de quarante millions d’habitants.
Une nature rêvée
Si nombre de meubles de Gaillard réalisés pour la salle à manger et la chambre à coucher de ce même pavillon sont conservés dans des musées, ou sont déjà passés en ventes publiques, cette banquette manquait encore à l’appel. Elle a été retrouvée à Limoges à la faveur d’un inventaire, dans l’appartement de descendants du porcelainier Émile Gérard (1848-1925). Elle trônait dans une ancienne salle de billard, quasiment inutilisée en raison de son imposant volume difficile à chauffer, qu’elle n’avait jamais quitté depuis qu’on l’y avait remontée en 1900, à l’issue de l’Exposition universelle. Elle est donc parfaitement conservée et se présente telle qu’à l’époque, avec sa tapisserie d’origine – ce qui en soi est exceptionnel. Un tel atout permet d’apprécier toute la subtilité du décor du meuble. Julie Fauré, qui l’a découvert, souligne ainsi que « le miroir central forme l’ombelle d’une méduse, dont les tentacules sont figurés par les ornements de feutrine cousus au velours du siège ». Nous sommes bel et bien face au répertoire ornemental de l’art nouveau, puisant son inspiration dans la nature, et à celui du japonisme. Eugène Gaillard en fait une interprétation très personnelle, comme on le voit par exemple dans ses ornements en coup de fouet, sculptés en ronde bosse et en application. Il ne fait aucun doute que ces courbes sont phytomorphes, mais il s’avère impossible de les rattacher à une variété précise de plante, contrairement aux créations d’autres artistes de l’art nouveau, tels Émile Gallé ou Louis Majorelle. La nature devient prétexte à une ornementation tout en légèreté et en fluidité, organique sans être végétale ni animale, somme toute épurée en comparaison de certaines réalisations de l’époque. Sans autre artifice, le noyer – une essence des plus traditionnelles – permet à Gaillard d’exprimer son style raffiné, marqué par de souples moulurations dont les entrelacements accentuent le dynamisme. La sobriété dans l’art nouveau, telle est la patte de cet ancien avocat reconverti en concepteur de mobilier, après un passage à l’école Boulle et à celle des arts décoratifs de Paris, et que Siegfried Bing a choisi comme ambassadeur de son projet décoratif global.

 

 

 


La modernité selon Gaillard
Engagé par le marchand d’art en 1897, Eugène Gaillard travaillera pour lui jusqu’en 1903, aux côtés de Georges de Feure et Édouard Colonna. Lui accorde la primauté à la forme et aux lignes. Ainsi s’exprime-t-il dans son ouvrage publié en 1906, À propos du mobilier : « Mettre une caractéristique d’art indéniable jusque dans l’objet le plus humble, dans un meuble usuel [et] fournir des prototypes de tous ordres, qui soient de beauté, aux industries dites d’art. » La modernité de cette démarche faisant converger les pratiques artistiques, abolissant leur hiérarchie pour rendre la beauté accessible à chacun et adaptable à tout type d’intérieur, fait écho au but recherché par Siegfried Bing (1838-1905), désireux de concevoir un décor synthétisant les innovations esthétiques en rupture avec le classicisme. Cela vaudra à son nom de passer à la postérité, en créant sa Maison de l’art nouveau en 1895. Tous les artistes et décorateurs que l’Europe et l’Amérique du Nord comptaient ont espéré placer leurs créations chez le galeriste et collectionneur averti, la présence dans ses vitrines étant un gage de succès dans le monde entier.
Bing et la porcelaine
Siegfried Bing était également amateur de porcelaines. Il a été initié très tôt à ce domaine : l’entreprise de son père, Gebrüder Bing, implantée à Hambourg, importait des porcelaines et des verreries françaises pour les commercialiser en Allemagne. En 1863, plus de trente ans avant l’aventure de l’art nouveau, le jeune homme de 25 ans s’associe avec Jean-Baptiste Leuillier, à Paris, pour produire des porcelaines de style rococo. Un premier succès pour Bing, leur service de table étant récompensé par une médaille lors de l’Exposition universelle de 1867. Bien que cette collaboration cesse en 1881, il continue à s’intéresser aux arts du feu. À Limoges, la manufacture de Charles Field Haviland, cousin germain de Charles et Théodore Haviland, attire son attention. Le fait que ce dernier collectionne comme lui l’art japonais — auquel il a commencé à s’intéresser au milieu des années 1870 —, n’est peut-être pas étranger à ce rapprochement. Lequel se concrétise en 1899, pour sa Maison de l’art nouveau : de Feure et Colonna fournissent les dessins de pièces que le galeriste commande au porcelainier. La fabrique a entre-temps été renommée « G.D.A. », pour Gérard, Dufraissex & Abbot. Nous retrouvons là Émile Gérard, chez les descendants duquel la banquette a été découverte. Les vases de modèle « Canton » ainsi produits obtiennent un premier prix à l’Exposition universelle de 1900, où ils ont selon toute vraisemblance été exposés dans le pavillon de l’« Art Nouveau Bing »… tout comme la banquette. Voici donc Émile Gérard et Eugène Gaillard réunis. Le reste n’est que conjectures, les archives de la famille du porcelainier n’ayant livré aucune information sur l’arrivée du meuble à Limoges après le démontage de l’Exposition. Au même titre que le vase dit « Canton », entré dans les collections du Metropolitan Museum de New York, cette banquette ne devrait pas manquer d’intéresser les institutions muséales, en Europe et outre-Atlantique.

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