Eugène Dodeigne, un sculpteur apôtre de la forme pure

Le 14 octobre 2021, par Vanessa Schmitz-Grucker

L’homme qui marche vient juste de quitter les cimaises de La Piscine, à Roubaix, où il ouvrait la rétrospective consacrée à Eugène Dodeigne. Le sculpteur du Nord explore ici l’esthétique primitive dans une quête du sacré.

Eugène Dodeigne (1923-2015), L’homme qui marche, 1953, bois sculpté, 210 x 30 x 30 cm.
Estimation : 40 000/60 000 

C’est elle que l’on voit sur la couverture du catalogue de l’exposition événement qui s’est achevée en mars dernier au musée La Piscine, à Roubaix, la toute première rétrospective consacrée à Eugène Dodeigne. Posée sur l’épaule de l’artiste tel un trophée de chasse, la sculpture de L’homme qui marche, comme son créateur, ignore alors tout du périple qui l’attend. Sur ce cliché en noir et blanc, Dodeigne pose devant la maison qu’il a construite à Bondues, près de Tourcoing, où il a notamment fréquenté l’école des beaux-arts. La destinée de l’enfant, arrivé dans le Nord depuis sa Belgique natale, est toute tracée. Son père, Armand, est tailleur de pierre. Il perpétue une longue tradition familiale dans sa marbrerie de Mouvaux, où Eugène grandit au milieu des blocs de roche. Si la pierre, notamment celle de Soignies, la fameuse pierre bleue, est appelée à devenir sa marque de fabrique, le sculpteur s’est d’abord emparé du bois pour affiner son style si personnel. Sculpté dans du chêne, L’homme qui marche marque un tournant dans la carrière de Dodeigne. L’œuvre exécutée en 1953 rencontre un franc succès dès son exposition l'année suivante à la galerie du Jardin, à Roubaix, aux côtés des œuvres de Picasso, Léger, Braque, Miró, ou encore Buffet. Immédiatement acquise par le mécène Jean Masurel, elle passe entre les mains du peintre Arthur Van Hecke (on aperçoit la statue dans l’un de ses tableaux exposés au musée d’Art contemporain de Villeneuve-d’Ascq) avant de trouver sa place, en 1957, dans la bibliothèque du chirurgien Albert Habart, collectionneur à Calais. Les Dodeigne, Eugène et sa femme Michèle, mènent une vie de bohème. Quand ils n’habitent pas chez leurs parents ou en communauté avec d’autres artistes et musiciens (Dodeigne est trompettiste amateur de jazz), ils peuvent compter sur le soutien de mécènes connus pour leur flair : Roger Dutilleul, l’un des premiers à avoir acheté Braque et Picasso chez Kahnweiler, Philippe Leclercq et, surtout, Jean Masurel, voisin de l’atelier d’Armand Dodeigne, qui voit très tôt en Eugène la prodigieuse relève. Sans le savoir, ils donneront à ce dernier les clés d’une reconnaissance internationale. Prêté par Christian Habart, L’Homme qui marche a retrouvé, le temps de l’exposition roubaisienne, sa Femme et son Enfant, desquels il avait été séparé en 1953, au grand regret de l’artiste. Le colosse de bois, géant protecteur du trio, ouvrait la visite de la rétrospective réunissant 185 pièces, soit soixante années de création.
Vers la modernité
Pour la troisième fois, la sculpture était montrée sur les terres de Dodeigne, génie du pays dont les œuvres sont disséminées un peu partout dans la région (la fontaine de la place de la République de Lille, les musées de Villeneuve-d’Ascq, Dunkerque, Calais ou encore l’université de Lille). L’artiste couvé par Masurel a 30 ans en 1953, l’année de la reconnaissance et de L’homme qui marche. À Paris, un monde artistique nouveau s’est ouvert à celui qui se voyait jusqu’alors davantage comme un artisan de province. Il fréquente les musées et se passionne pour celui de l’Homme, dont les objets, qu’il croque assidûment, influenceront un art humaniste, inscrivant l’artiste dans la plus pure tradition septentrionale. La marque de l’art «primitif» s’exprime ces années-là, au travers d’effigies, peintes ou sculptées, dans lesquelles on décèle également l’impact de Modigliani, dont il a pu admirer les œuvres alors qu’il était hébergé chez Masurel. Le prisme des arts premiers s’impose et Dodeigne, jusqu’alors à contre-courant de son époque, s’engouffre dans la voie de la modernité. De L’homme qui marche, Dutilleul écrira que c’est «une délicieuse sculpture un peu dans le goût du jour (Arp, Brancusi, Laurens, sans les pleins et les vides)». Rien de surprenant à ce que l’artiste suive les pas de ces derniers. Ne déclarait-il pas, après tout, que «la sculpture, d’abord, c’est abstrait. Ce sont des rapports de formes, des passages de lumière» ? Avec douceur et sensualité, il décline ici une poésie de l’anatomie sur une note de spiritualité qui emprunte et aux arts premiers et à l’art roman, qu’il avait découvert à Vézelay. «Mon travail évolue, s’épure», confie-t-il dans une lettre à Masurel. L’artiste s'attelle à effleurer le sacré dans une quête tourmentée de l’essentiel : «J’ai étudié les écrits de Mondrian (parus surtout en Amérique il n’y a pas très longtemps). Le but : épurer tout ce qui est subjectif pour être objectif.»
Silencieux bavard
Attaché, comme Brancusi, à la notion de statue, il campe des figures humaines à la forme libérée, droites et immobiles, plus rarement courbées ou accroupies. L’homme qui marche est une prouesse esthétique qui réussit l’exploit de tirer un trait entre les alignements de Carnac, les saints des portails romans et le primitivisme d’un Derain ou d’un Zadkine. D’un naturel taciturne et peu enclin à disserter sur ses œuvres, Dodeigne signe un silencieux bavard, une silhouette haute qui, malgré sa lourde présence, nous échappe. «On y sent une force et une intériorité dont il existe peu d’équivalents dans la sculpture de son époque», détaille Serge Lemoine. Une telle sculpture ne pouvait donc que s’éloigner des règles savantes de l’académisme afin de prendre ses distances avec la réalité. Rare exemple de simplicité minimaliste dans un ensemble plutôt monolithique et abrupt, L’homme qui marche vient alimenter la diversité d’une œuvre rebelle aux théories esthétiques dont Dodeigne se contentait de dire qu’«elle est ce qu’elle est».

Dodeigne
en 5 dates
1923
Naissance à Rouvreux (Belgique)
1985
Première participation à la Biennale de Paris
1995
Participation aux Champs de la scultpure
1999
Élu membre de l’Académie des Beaux-Arts
2015
Mort à Linselles (59)


 

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