Éthique de la responsabilité : les foires à l’épreuve

Le 11 juin 2020, par Vincent Noce

 

Après l'annulation de l'édition 2020 d'Art Basel, qui avait été différée de juin à mi-septembre, aucun événement majeur du marché de l’art ne semble à l’abri. L’inquiétude est désormais de mise pour la cascade de manifestations attendues à l’automne. L’économie des galeries est atteinte au cœur. Attirant des dizaines de milliers de visiteurs, les salons ont pris une place prédominante dans leur activité. L’économiste Clare McAndrew relève que les plus importantes ont doublé en 2019 leurs inscriptions aux foires, qui sont la source de la moitié de leur revenu annuel. Les marchands ont investi 4,6 milliards de dollars dans ces démonstrations de force. Ce coût pèse sur les petites entités, qui ne tirent qu’un tiers de leurs ventes des salons. Pour elles, chaque foire représente un pari. Peut ainsi se comprendre la vague de protestations contre les remboursements très partiels proposés par Art Paris après son annulation. La plupart des galeries n’ont pas les moyens d’absorber cette perte. Plus de 40 % d’entre elles avaient prévu de participer à des foires ce printemps, la dépense moyenne revenant à 32 700 €. Selon leur comité professionnel, un tiers d’entre elles pourrait ne pas survivre à l’année 2020. Ce réseau, si important pour le monde culturel, est hétérogène et fragile : les deux tiers des sociétés comptent de zéro à deux salariés. Entre les investissements volatilisés ou immobilisés et le recul de l’activité, leurs pertes pour le deuxième trimestre s’élèveraient à 184 M€. Un montant à mettre en relation avec les 2 M€ d’aide spécifique que le ministère de la Culture a promis au secteur des arts plastiques… C’est sûr, le salut ne viendra pas de ce côté. Certes, les compagnies assurant la logistique des foires doivent elles aussi survivre. Le comité les a quand même appelées à la «solidarité» dans cette période critique. Certaines ont répondu à l’appel. Ayant dû annuler une manifestation new-yorkaise prometteuse, Paris Photo a trouvé avec tous les exposants une solution. En 2015, quand les attentats avaient forcé le même salon à fermer après deux jours au Grand Palais, il avait de lui-même offert une compensation aux participants, qui n’ont pas oublié le geste. D’autres n’ont pas suivi cette voie : ayant fermé ses portes avec quatre jours d’avance, la Tefaf n’a rien proposé aux exposants.

La plupart des galeries n’ont pas les moyens d’accuser la perte de l’annulation d’un salon. 

Plus embarrassant encore, la foire, tout comme les autorités néerlandaises, ont nié pendant une dizaine de jours la prolifération du virus dans le foyer qu’elles avaient créé. Il s’est avéré qu’au moins une centaine de personnes, travaillant sur les 277 stands, avaient été par la suite testées positives ou malades, selon une estimation que la Tefaf a fini par reconnaître comme plausible. Certaines ont passé des semaines en réanimation. Le 20 mars, huit jours après la fermeture prématurée de la foire, la province du Limbourg déclarait encore formellement : «Il n’y a eu aucun cas de contamination parmi les exposants ou les visiteurs.» Le soir même de la clôture, le gouvernement, qui venait de permettre la venue à Maastricht de 28 500 visiteurs venus du monde entier, et notamment d’Italie du Nord, a interdit tout rassemblement de plus de cent personnes… S’interrogeant sur son maintien cette année, Art Basel disait vouloir éviter la répétition de ce désastre. «Notre priorité est de veiller à la santé de chacun et d’agir avec responsabilité pour notre profession déjà durement impactée», a déclaré Georges De Jonckheere, pour motiver la suppression de l’édition de septembre de la Biennale Paris. La solidarité, dans une communauté qui devrait se réunir pour affronter les années à venir, signifie aussi peser cette responsabilité dans une période minée par l’incertitude.

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