État et marché le part du lion

Le 07 juillet 2017, par Vincent Noce
 

L’histoire du grand Portement de Croix, de Nicolas Tournier, qui vient d’être raccroché, après restauration, au musée des Augustins de Toulouse, près de deux siècles après sa disparition toujours inexpliquée (voir la Gazette n°24, page 12), a suscité plusieurs réactions de lecteurs. Adjoint au maire de la ville chargé des musées, Pierre Esplugas-Labatut nous a exprimé ses regrets quant à la «confusion» que nous avions pointée dans la narration des faits dans la presse locale. Il confesse une communication défaillante, imputée au manque de coordination entre le service des musées de France, le musée et la ville ainsi qu’au trouble passager créé par le contexte électoral. Il reconnaît en tout cas - ce qui est l’essentiel  que «le tableau ne serait pas à Toulouse sans l’engagement citoyen» des amoureux du patrimoine, dont l’auteur de ces lignes, qui en a signalé la présence en novembre 2011 au salon Paris Tableau, entraînant sa confiscation par l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels (OCBC). Dont acte.

Il semble difficile d’envisager à l’égard des marchands un traitement particulier, qui dérogerait aux lois et règles qui s’imposent à tous.

Le commissaire-priseur Claude Aguttes, lui, nous écrit qu’il «manque un chapitre» à cette histoire, concernant les antiquaires qui possédaient le tableau, Mark Weiss, à Londres, et Hervé Aaron, à Paris. Rappelons que ce dernier, faisant le lien avec son pendant au musée des Augustins, avait identifié le peintre, après l’avoir acheté comme œuvre anonyme chez Sotheby’s. Contraints et forcés, les deux antiquaires ont bien dû s’incliner devant la revendication de l’État. «Qu’est-il advenu de leurs finances ?», interroge le commissaire-priseur. En réalité, pas grand-chose. Au ministère de la Culture, la direction générale du patrimoine s’est fondée sur le caractère imprescriptible des collections publiques pour s’emparer du tableau et le déposer au service des musées de France où il s’est malheureusement abîmé par la suite. Didier Rykner, de La Tribune de l’art, qui avait, en 2011, pris la défense d’Hervé Aaron, a eu d’autres occasions de s’émouvoir des risques pris par les marchands, quand ils réalisent des découvertes sur l’historique d’une œuvre et leur auteur. Il semble cependant difficile d’envisager à leur égard un traitement particulier, qui dérogerait aux lois et règles qui s’imposent à tous. Soucieux de pointer les difficultés de son métier, Claude Aguttes raconte avoir mis en exposition un jour un chapeau de paille hawaïen, confié par un collectionneur d’Hawaï, qui portait une étiquette «Faculté des sciences de Montpellier, don de Monsieur Bérard». Il s‘est avéré qu’il avait disparu, il y a très longtemps, un siècle peut-être, des collections de l’université. Comme pour le Portement de Croix de Tournier, il n’y eut jamais de déclaration de vol. «A-t-il été dérobé, jeté, donné ou même vendu ?» , s’interroge le commissaire-priseur. Nul ne le sait. Mais il a été emporté par les enquêteurs de l’OCBC. Comme dans le cas du Tournier, les hommes de loi répugnent à parler de mesure de «saisie». Le commissaire-priseur indique n’avoir reçu notification d’aucune décision de justice, ni de procès-verbal, qu’il aurait pu fournir à son client. Celui-ci, qui l’avait acheté auprès d’un grand marchand en Belgique, facture à l’appui, n’aurait donc pu se retourner vers son vendeur, faute de documents attestant de sa perte. Quia nominor leo *.

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