Et Dieu créa la kalachnikov

Le 28 janvier 2021, par Vincent Noce

 

Dans la débâcle des derniers jours du mandat de Donald Trump, la publication d’une réflexion qu’il avait commandée sur la naissance des États-Unis a eu un écho limité. Elle se veut pourtant un nouveau coup de semonce dans les guerres culturelles, qui sont loin de s’éteindre. Ce texte est à la mesure de l’inculture et de l’incompétence de son commanditaire. La commission, qui comptait dans ses rangs sept ministres, mais aucun historien, n’a même pas accompli son travail correctement. Formée en septembre, elle ne s’est réunie que deux fois, début janvier, pour produire un rapport de vingt pages, hors annexes. Une assistante de l’Université du Mississippi, l’ayant soumis à un programme de détection du plagiat, a prouvé que 26 % de la rédaction était la reprise d’anciennes publications. Des épisodes historiques sont inventés pour les besoins de la cause du moment. Le régime de Mussolini est défini comme « un gouvernement de pseudo-experts » — Dr Fauci, suivez mon regard… Il est prétendu que Martin Luther King se serait opposé au principe de la discrimination positive, ce qui est contredit par plusieurs de ses dires. La narration tourne à l’attaque en règle du mouvement des droits civiques. L’esclavage est ramené à un mal universel auquel l’Amérique ne pouvait échapper. Le terme « christianisme » s’y retrouve deux fois plus souvent que « racisme ». Et, ce qui est quand même extraordinaire, celui d’autochtone ne paraît nulle part, le sort réservé aux Indiens dans l’histoire sanglante du pays étant complètement omis. Cette proclamation de foi repose sur le postulat de « principes immuables qui transcendent l’Histoire», inscrits dans « la nature humaine », à commencer par « le droit de porter des armes ». Évidemment, Dieu est derrière tout cela, « notre Créateur étant la source suprême de ces droits naturels ».

Aux États-Unis, un manifeste idéologique de bas étage prétend servir de fondement à une « éducation patriotique » dans les enceintes scolaires et culturelles.

En faisant des Noirs et des femmes d’inlassables victimes et en prônant des « politiques identitaires », les réformateurs entendent saper « la morale » et renverser l’ordre constitutionnel. « Ils ont infiltré la machine d’État pour créer une cinquième colonne, qui pourrait s’appeler l’administration publique »… Le rapport en vient même à dénoncer un « gouvernement de l’ombre qui continue à prospérer autour de nous » – reprenant une phraséologie constitutive de la tradition fasciste et antisémite. Les signataires trouvent en Gramsci l’inspirateur de la gauche progressiste. Car ceux dont le chef de file a proclamé un amour immodéré de l’abject dictateur nord-coréen n’hésitent pas à sortir du placard le spectre du « communisme, qui a infiltré les milieux universitaires et les sphères intellectuelles et culturelles ». Il faudrait aux auteurs faire bien mieux que cet écrit pitoyable pour prétendre devenir l’équivalent d’un Gramsci, à l’opposé de l’échiquier politique. Pour reprendre le directeur de l’American Historical Society, Jim Grossman, « pratiquement aucun historien, même en prenant un spectre extrêmement large, ne peut accorder de crédit » à cette réécriture du récit national. L’association des éditions universitaires a fait observer qu’il était tout bonnement « impubliable ». Ce manifeste idéologique de bas étage prétend pourtant servir de fondement à une « éducation patriotique » dans les enceintes scolaires et culturelles. La scolarité dépend des États et des collectivités, si bien que, avec un peu de chance, il pourrait passer directement à la poubelle. Mais des historiens redoutent de le voir resurgir dans les écoles confessionnelles, voire dans les commissions académiques de certains États. « Ce document grotesque ne m’intéresse absolument pas, réagit un chroniqueur politique, Steve Benen, ce qui m’intéresse en revanche, c’est de savoir si des écoles risquent de transmettre ces énormités à leurs élèves. »

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