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Estelle Francès, de la collection à la fondation

Le 24 mai 2018, par Sophie Bernard

Elle a créé ARROi, société de gestion de collections privées, en 2004 puis, en 2015, une Association, dont l’objet est d’accompagner les artistes. Elle et son époux, Hervé, ont acquis plus de 500 œuvres en douze ans, et ouvert une fondation.

Estelle Francès, de la collection à la fondation
Estelle Francès
photo marc guéret

Que recherchez-vous dans le fait de collectionner ?
Ma mère étant artiste, j’ai été confrontée à «l’usage» de l’œuvre dès mon plus jeune âge. J’ai vite compris ce que pouvait apporter l’art sur le plan personnel, notamment dans les relations humaines. Je n’avais, en revanche, aucune idée de ce que cela impliquait d’un point de vue financier ou patrimonial. Ce n’est que rétrospectivement que nous avons pris conscience, mon mari et moi, que, avec la collection, nous nous étions lancés dans quelque chose de plus vaste, puisque nous avons ouvert la fondation plus tard, en 2009, pour «accompagner» les œuvres. Et ses transformations récentes confirment le fait qu’une œuvre est utile au-delà du patrimoine qu’elle représente.
L’histoire de la collection, c’est d’abord celle du couple que vous formez avec votre mari Hervé. Quel a été le déclencheur ?
Dans un couple, on pense d’abord à ce qui est nécessaire, à savoir une maison, puis à la meubler pour aménager un environnement original pour la famille… Nous nous sommes naturellement orientés vers le design, la fonctionnalité et le sens sont rassurants, puis vers l’œuvre pour sa richesse tant au niveau des dialogues que des recherches. Mais faire une collection n’a jamais été un projet en soi, nous sommes tombés dedans ! Nous avons acquis aussi bien des photographies que des peintures, sculptures, dessins d’artistes internationaux, le tout cimenté par un sujet fort, l’excès, sans se contraindre à un thème précis. Nous abordons ainsi aussi bien la maladie et le sexe que la politique ou encore la guerre. Avec un principe de base : choisir des artistes contemporains vivants et une règle d’or : que ces œuvres nous plaisent à tous les deux.
À partir de quand vous êtes-vous considérés comme des collectionneurs ?
La notion de collection est apparue progressivement, à la fois en termes d’investissement financier mais aussi quand nous avons pris conscience que nous ne pouvions plus exposer nos œuvres par manque de place. Un autre palier a été franchi lorsque nous avons acheté une œuvre dont on savait pertinemment qu’elle ne pourrait être installée ni chez nous ni dans les locaux de l’entreprise de mon mari, qui les accueillait depuis le début de nos acquisitions. À ce moment-là, nous nous sommes demandés où tout cela nous menait. C’est lorsque nous avons créé la fondation que nous avons imaginé ces œuvres faisant partie d’une collection, celle de notre couple, un ciment.
Vous avez acquis 350 œuvres entre 2003 et 2009, ce qui est beaucoup. Où ces achats ont-ils été réalisés ?
Nous avons commencé par acheter en galeries, pour apprendre et pour mieux connaître les artistes, mais aussi nous avons acquis de nombreuses photographies aux États-Unis, le taux de change était intéressant : Andres Serrano, Robert Mapplethorpe, Richard Avedon, Diane Arbus… Dans les foires que nous arpentons régulièrement, en France et à l’étranger, l’Armory Show à New York, Art Basel, Art Bruxelles, car cela constituait des moments privilégiés puisque nous nous retrouvions tous les deux, sans enfants, ni clients, à observer, décrypter… et ne faire que cela.

 

Adrian Ghenie (né en 1977), Untitled, 2011, huile sur toile.
Adrian Ghenie (né en 1977), Untitled, 2011, huile sur toile. COURTESY Collection Francès

Comment passe-t-on de «regardeur» à acheteur ?
Le prix d’une œuvre est quelque chose de complexe car les critères sont multiples. Comme me dit souvent un ami : «C’est finalement le prix que tu es prêt à mettre !» Et si nous n’avons pas décidé de constituer une collection pour créer un patrimoine, ce serait mentir de nier que, de fait, nous en constituons un. Ce que je peux affirmer, c’est que cela n’a jamais été la raison d’être de la collection. Et n’oublions pas que ce n’est pas un patrimoine statique, nous ne sommes pas à l’abri de bonnes ou de mauvaises surprises quant à sa valeur à terme… Par ailleurs, nous n’avons pas hérité, donc nous connaissons les sacrifices, les revers de médailles et l’importance de nos choix. Pour répondre à votre question, on ne passe pas de «regardeur» à acheteur : on est «regardeur» et parfois on achète, mais le plaisir, la richesse sont dans notre capacité à regarder. 
L’argent est-il un critère déterminant ?
Au début, cela n’en était pas un parce que nous prenions plaisir face à l’œuvre puis nous envisagions l’acquisition, au regard de nos capacités. Mais, financièrement, un premier palier a été franchi avec la sculpture de Gloria Friedmann, The Human Factor, acquise dans une galerie londonienne pour 23 000 € environ. Une somme qui nous paraissait folle ! Une étape charnière, une œuvre au prix d’une voiture ! On s’est dit que cela devenait sérieux.
Quelles sont les autres étapes d’évolution de votre collection ?
Un autre cap, tant d’un point de vue financier que psychologique, a été l’acquisition d’une pièce de Jake & Dinos Chapman à la foire de Bâle : il nous a été impossible de passer à côté. À cette époque, notre comportement était frénétique, ni l’un ni l’autre ne pouvaient s’en passer… L’acquisition de ce Chapman m’a mis une forte pression, étant d’une certaine façon responsable de la diffusion de la collection. Je me disais qu’il fallait être à la hauteur.
Quinze ans après vos premières acquisitions, quel regard portez-vous sur les relations que vous entretenez avec les galeristes ?
J’aime la relation aux passionnés d’art que sont les galeristes, découvrir des œuvres et échanger sur la création. Mais avec le temps, et avec certaines galeries et marchands, cet aspect est parfois passé au second plan, à mon grand regret. Certains voient en nous des clients et un portefeuille… Les relations sont alors faussées, personne ne peut mesurer notre engagement pour l’œuvre au-delà des ressources financières qu’elle mobilise. Cela a réduit notre envie de participer aux grands événements. Par exemple, en 2017, nous ne sommes pas allés la Fiac, ni à Bâle. Mais cela ne nous empêche pas d’être très bien informés et de construire de très jolies relations avec des galeristes indépendants, d’apprécier tant leurs conseils que leurs engagements. Depuis quelques années, nous privilégions des acquisitions qui renforcent la collection et nous prenons grand plaisir à soutenir des artistes plus jeunes, dont le marché est en devenir mais dont l’œuvre nous captive… J’entretiens avec des galeristes des discussions passionnées et d’authentiques relations. C’est ce qui anime un collectionneur : discuter avec celui qui représente l’artiste, être surpris et continuer à apprendre.

 

Hans Op de Beeck (né en 1969), Vanitas (Variation) 5, 2015, plastique pigmenté, bois.
Hans Op de Beeck (né en 1969), Vanitas (Variation) 5, 2015, plastique pigmenté, bois. COURTESY Collection Francès

Avez-vous déjà revendu des œuvres de votre collection ?
Non, mais c’est un projet… Nous avons identifié une centaine de pièces dont nous allons sans doute nous séparer. En photo notamment, car nous avons des séries complètes, alors qu’une ou deux images suffiraient pour faire sens dans notre ensemble, ou parce que nous avons dans une même série des images en double dans des formats différents.
Pourquoi revendre ?
C’est un cap. D’abord parce que c’est un moyen de financer de nouvelles acquisitions qui nous attirent aujourd’hui. Ainsi, la collection elle-même sert à se régénérer. Ensuite, parce que notre regard a évolué. Par ailleurs, nous avons pris conscience que 500 pièces offrent de nombreuses possibilités pour la fondation. Je dirais également que la période de frénésie est passée. Le nombre compte moins que le sens de chaque œuvre et ce que chacune peut apporter à l’ensemble. Vu comme cela, certaines pièces deviennent aliénables.
Qu’est-ce qui vous a incités à ouvrir une fondation ?
C’est l’idée de diffuser notre collection auprès d’un public plus large et surtout un gage d’indépendance, l’assurance d’avoir la liberté d’exposer ce que l’on souhaite. L’enjeu est de taille, étant donné le thème de la collection. D’autant plus que la fondation est à Senlis, au cœur d’une ville patrimoniale, historique et très conservatrice.
En 2015, vous avez créé l’association Les amis de la fondation Francès. Quel est son but ?
Être libre d’exprimer ses sentiments face à l’œuvre est essentiel mais je suis aussi convaincue que la connaissance accroît le plaisir à l’art et que celle-ci renforce l’intégration de l’art dans nos sociétés par ses techniques, ses tendances, ses singularités. Sous le label La fabrique de l’esprit, nous initions et animons un programme de cours d’histoire de l’art, d’ateliers et animations artistiques en résonnance avec la collection et plus largement la création contemporaine. Autre nouveauté cette année, nous accueillons en immersion nos premiers artistes bio inspirés pour créer une œuvre avec l’aide du vivant, des fourmis tisserandes. Et nous préparons l’exposition de Kader Attia, qui occupera l’espace et l’esprit de la fondation dès le 13 octobre 2018, une carte blanche inspirée du territoire et de son histoire.

ESTELLE FRANCÈS
en 5 dates
2003
Mariage avec Hervé Francès, «après huit ans de relation et un enfant qui venait de naître»
2004
Exposition des œuvres achetées par le couple dans les locaux de OKO, agence de communication créée part Hervé Francès
2009
Création de la fondation d’entreprise Francès, dont l’espace d’exposition se situe à Senlis
2014
Gavin Turk, artiste invité à la fondation pour un co-commissariat
2017
Première résidence d’artistes bio inspirés accueillie à la Fondation

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