Erró, l’image au coeur du chaos

Le 08 novembre 2018, par Harry Kampianne

Le premier mot qui vient à l’esprit en pénétrant dans l’atelier d’Erró est «capharnaüm». Un tourbillon d’images qu’il entasse, archive, collectionne comme témoins de la ferveur du monde. Tour de piste dans l’antre d’un des piliers de la figuration narrative.

 
© harry kampianne


Pas d’Internet, pas de téléphone portable : son atelier parisien n’en est pas pour autant inaccessible, bien qu’encaissé au fond d’une cour ombragée à l’abri des regards. Erró est un voleur d’images. Une fois le pied dans la caverne de cet Ali Baba hors normes, on débouche dans un espace haut de plafond et spacieux où sont archivés pêle-mêle des documents, coupures de journaux et photos, accumulés dans des tiroirs ou empilés comme des dossiers en attente le long des murs, sur les tables ou à même le sol. «Nous sommes envahis par l’image, précise-t-il, elle fait partie de notre vie.» La seconde pièce n’est autre que le cœur de l’atelier, foyer incandescent où il transforme depuis six décennies sa boulimie d’images en icônes féeriques, engagées ou ludiques. Il semble avant tout ravi de son exposition dans l’espace Paul Rebeyrolle à Eymoutiers. «C’est la troisième fois que je collabore avec Philippe Piguet (commissaire de l’exposition). Mon stock est à Pantin, j’y entrepose les grands formats. Je lui ai présenté trois tableaux récents. Il m’a dit : «Nous allons commencer par ça.» Je pensais qu’il souhaitait présenter mes dernières productions mais non, c’est devenu une rétrospective. Il a fait un très bon accrochage en intégrant mes dessins mais aussi la période chinoise consacrée à Mao et à la Révolution culturelle.»

Volcan toujours en activité
Erró est né en Islande, pays volcanique, sauvage et attractif. Il est présent, massif. Ce monstre d’énergie vous promène à travers son atelier, prêt à raconter une anecdote sur chacune de ses expositions, compositions, ébauches, livres, documents éparpillés çà et là, et sachant surtout où ils sont placés sans avoir à retourner tout l’espace. «Je bricole mes catalogues moi-même, mais j’ai un imprimeur à Bergame, en Italie, qui s’occupe de la mise en page. Je travaille également beaucoup avec un céramiste installé à Sintra au Portugal, je n’emploie que des carreaux de faïence de quatorze centimètres de côté, comme les azulejos. J’ai réalisé certaines fresques avec lui dans les stations de métro de la gare d’Oriente à Lisbonne, lors de l’Exposition universelle de 1998.» Il nous montre une photo de l’une d’elles, de trente mètres de long, composée de trente mille pièces, puis une autre de soixante-dix mètres de long et douze de hauteur réalisée à Saint-Pierre, sur l’île de la Réunion. Il raconte ensuite son dernier passage à Art Paris Art Fair, avec le galeriste viennois Ernst Hilger. «Je voulais présenter une vingtaine de très grands formats et je ne voyais aucune galerie parisienne susceptible de les exposer. J’ai donc fait la proposition à Ernst Hilger. Je lui ai dit que s’il arrivait à les accrocher sur son stand à Art Paris, je lui offrirais en échange un tableau en noir et blanc de deux mètres sur trois. Le lendemain, il me répondait que c’était d’accord. Il en a même vendu plusieurs.» Erró vit une partie de son existence à Formentera, petite île de l’archipel espagnol des Baléares, située à quelques kilomètres d’Ibiza. «J’y ai aussi un atelier face à la mer. C’est un endroit formidable pour faire de longues marches. J’y passe une bonne partie de l’été mais je peux y faire un saut dans le courant de l’année, pour préparer une expo ou me ressourcer.» Parfois de passage en Thaïlande  sa femme y possède une maison , il ne déroge pas à une coutume que lui et sa compagne pratiquent depuis leur rencontre. «Lorsque nous arrivons à Bangkok, nous descendons toujours dans le même hôtel et nous prenons toujours la même chambre. Cela dure depuis cinquante ans.» Quand on dit que l’amour n’a pas d’âge…

 

1967. The Long Trip of Mao - Before Living Peking Série « Chinese Paintings » (1974-1975), 2017, digigraphie sur toile, 100 x 68 cm.
1967. The Long Trip of Mao - Before Living Peking Série « Chinese Paintings » (1974-1975), 2017, digigraphie sur toile, 100 x 68 cm.© Photo J.-C. Dupuy 


Collages, combinaisons et heureux hasards
Erró travaille au hasard de rencontres. «Cela fait plus de dix ans que j’avais trois projets de sérigraphies avec la Croatie. Ils m’ont téléphoné il y a deux mois en me disant que c’était prêt. Je leur ai répondu : “Qu’est-ce qui est prêt ?” J’avais complètement oublié ! Ils étaient venus à Paris une semaine et m’avaient proposé de faire plusieurs sérigraphies. Ensuite, j’en ai retouché quelques-unes pour faire un choix sur celles qui allaient devenir des peintures. Je pense en tirer vingt-cinq à trente tableaux de deux mètres de hauteur. C’est dans cette pièce que je réalise mes collages, c’est la première étape. Il y a d’abord la période de découpage très précis avec une paire de ciseaux adaptée pour ce genre d’exercice. J’en tire un énorme plaisir. Je suis au milieu d’un flot d’images que je collecte au gré de mes promenades ou de mes voyages. Je les archive moi-même dans des tiroirs : superhéros, objets, portraits de stars ou de dictateurs, etc. Je n’ai jamais eu besoin d’utilser un ordinateur ou une imprimante. L’inspiration vient en refouillant dans mes documents. C’est ma matière première pour commencer un travail. Le hasard me permet aussi de trouver d’heureuses combinaisons parce que je pioche dans des images qui n’ont pas forcément de rapport entre elles. Tout dépend après comment tu les positionnes et cela arrive qu’elles puissent coller à une actualité ou à un événement.»  Bien qu’œuvres à part entière, ses collages-assemblages lui permettent par la suite de créer des tableaux en noir et blanc ou en couleur, en partie grâce à la digigraphie, un procédé d’impression d’œuvres d’art sur toile sortant d’imprimantes à jet d’encre de très grand format, et à la peinture glycérophtalique, connue pour être très résistante à l’humidité et au temps.  Erró voyage de cartoon en cartoon, de superhéros en superhéros, de stars glamour en personnages historiques. Toujours en ébullition, sa source d’inspiration semble ne jamais se tarir. C’est un globe-trotter de la culture pop à la sauce «narrative». Une différence qu’il souligne souvent ainsi lors de ses interviews. «Le pop, c’est trois lettres. Avec la figuration narrative, vous en avez dix-neuf. Je veux dire par là que pour regarder un tableau du pop art, il vous faut trois minutes. Alors qu’il vous en faut dix-neuf avec la figuration narrative. C’est aussi simple que ça.» Un avis pour le moins tranché mais qui peut se justifier lorsque l’on plonge dans l’une de ses œuvres, souvent faite d’interconnexions de saynètes, de fourmillements de personnages hétéroclites, de liens renvoyant à l’actualité, à l’érotisme, à des événements historiques. «Je préfère prendre de la distance lorsqu’il s’agit d’une actualité à chaud. Je veux qu’elle aille à son terme de manière à ce que je puisse récolter un maximum de matériel et retranscrire ensuite ma propre vision. Souvent, le sujet vient lorsque je commence à travailler.» Erró enchaîne avec aisance les expositions. Vu au printemps à la galerie Zannettacci à Genève, à la galerie Louis Carré à Paris en septembre, il réapparaît très vite via l’espace Paul Rebeyrolle à Eymoutiers. «Je vais présenter une quinzaine de peintures en noir et blanc.» Une facette de son œuvre, généralement très colorée, méconnue du grand public. «Le 19 novembre, je serai chez Claire Gastaud à Clermont-Ferrand où j’exposerais un mélange de tableaux en noir et blanc et en couleur. Nous n’avons pas encore établi de date précise pour la galerie Ernst Hilger à Vienne, et en principe, courant 2019, direction le musée Picasso à Barcelone. Je suis très content de pouvoir exposer là-bas.» Hyperactif, travailleur acharné, fabuleux conteur de ses multiples vies, un peu hâbleur et en même temps généreux et simple, Erró laissera bien plus qu’une trace dans l’histoire de l’art.