Ernst Haeckel, les mauves orchidées de la mer

Le 22 avril 2021, par Jean-Louis Gaillemin

Le savant allemand inventeur de l’écologie est un des héros de l’exposition de Laura Bossi « Les origines du monde », qui patiente depuis décembre sur les murs du musée d’Orsay. Occasion d’examiner le rôle de ses Formes artistiques de la nature sur les arts décoratifs, de l’art nouveau au design actuel.

Ernst HaeckelKunstformen der Natur, planche 8, Leipzig, Vienne, Bibliographisches Institut, 1899-1904.
DR

Style marmite émaillée, style casserole ou style scaphandre ? », s’interrogeait Remy de Gourmont place de la Concorde, devant la porte monumentale de l’exposition de 1900 flanquée de ses deux « phallus chantournés ». Les critiques plus indulgents évoquaient Byzance, la Perse ou l’Inde, mais loin d’être orientaliste, son créateur René Binet s’était inspiré des planches d’un ouvrage scientifique de vulgarisation : Formes artistiques de la nature (Kunstformen der Natur) publié par un zoologue allemand, Ernst Haeckel, ardent promoteur dans son pays des théories de Darwin : « Tout, depuis la composition générale jusqu’aux plus petits détails, est inspiré de vos études », lui écrivait Binet pendant les travaux.
 

René Binet, Projet pour la porte monumentale de l’Exposition universelle de 1900, 1898, aquarelle, 62 x 95 cm, Musées de Sens.
René Binet, Projet pour la porte monumentale de l’Exposition universelle de 1900, 1898, aquarelle, 62 x 95 cm, Musées de Sens.


De médusantes créatures dans l’art
Avec ses Formes artistiques, Haeckel voulait présenter au grand public le fruit d’un demi-siècle de publications sur « le domaine infini des formes de vie primaire qui vivent cachées dans les profondeurs de la mer ». Particulièrement fasciné par « les formes délicates et fantastiques » des « protistes », organismes unicellulaires du plancton à la fois animaux et végétaux, il avait aussi consacré de nombreuses études aux algues, coraux, et à ces « mauves orchidées de la mer », comme Marcel Proust les appelait : les méduses. Loin de s’opposer au « créationnisme » qui luttait alors contre le darwinisme au nom de la Bible, il envisageait la conception d’un « Dieu Nature » à la Spinoza, vision « moniste » qui légitimait sa vénération quasi mystique des formes naturelles. Attentif aux interrelations du vivant avec son milieu, il invente alors le mot d’écologie en 1866 puis fonde la « ligue moniste » en 1906, où se retrouvent socialistes, théosophes, naturistes et anarchistes de tous bords. C’est par le dessin qu’Haeckel avait exploré les mystères de la morphogenèse, un œil sur le microscope, l’autre sur sa feuille de papier, les publications de ses ouvrages prenant valeur de preuve. Aussi destinait-il ses Kunstformen « aux artistes et aux designers contemporains qui trouveront dans ces vraies formes d’art de la nature une foule de nouveaux et beaux motifs ». Pour sa porte, Binet s’était inspiré des exosquelettes des radiolaires, sphères, pyramides et cônes, ajourés, pavillons miniatures aux subtiles arcatures qui passionneront Buckminster Fuller dans les années 1950. En 1903, Binet publie, en hommage à Haeckel, ses Esquisses décoratives, projets architecturaux mais aussi meubles, objets, luminaires et bijoux. Lui aussi lecteur des Kunstformen, Émile Gallé vantera ces « braves sondeurs qui dessinent et publient les émaux et les camées de la mer… bientôt les méduses cristallines insuffleront des nuances et des galbes inédits aux calices de verre ». Ses vases nous transportent au fond d’une mer onirique d’où émerge, ultime testament, sa fameuse Main aux algues de 1904. Le prince Albert Ier de Monaco donnera à ces rêveries une dimension architecturale avec son Musée océanographique, où triomphent la flore et la faune des profondeurs. La méduse Rhopilema frida, du nom d’une amie chère de Haeckel, donnant forme à des lustres spectaculaires. Les Français n’avaient pas été les premiers à découvrir les Formes artistiques. En 1893, la maison Tassel de Horta fait montre d’un étonnant vitalisme. Le réseau métallique en coup de fouet de la cage d’escalier se doublait sur les murs d’un faisceau de lianes émergeant d’un chaos des origines où vibrent quelques protistes. Aux Pays-Bas, c’est Berlage qui dessine pour la Bourse d’Amsterdam (1903) quelques luminaires aux ferronneries inspirées des trames organico-géométriques des Formes artistiques. Il imagine comme Binet des papiers peints, meubles et objets, dont un nouvel avatar de Rhopilema frida. Lustres haeckeliens encore avec Michel de Klerk au Scheepvaarthuis, en 1916, tandis que méduses et poulpes prennent possession des lieux. Mais c’est dans son pays que le savant aura le plus d’impact. À Munich surtout, où s’élabore un Jugendstil dynamique avec August Endell et Hermann Obrist. Inspirés par la morphogénétique haeckelienne, ils ne veulent retenir de la nature que les éléments de rythme, de force et de mouvement, vision qui rejoint le « dynamographisme » de Van de Velde. Des formes abstraites animent les broderies et fontaines d’Obrist, sourdent comme des tumeurs des meubles d’Endell et transforment son studio Elvira, orné sur sa façade d’un monstre des profondeurs, en un aquarium où s’agite hystériquement un organique réseau ornemental.

 

Ernst Haeckel, Kunstformen der Natur, planche 31, Leipzig, Vienne, Bibliographisches Institut, 1899-1904. DR
Ernst Haeckel, Kunstformen der Natur, planche 31, Leipzig, Vienne, Bibliographisches Institut, 1899-1904.
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Raconter la science, imaginer l’avenir
À considérer un tel succès, on peut se demander si ces « formes artistiques » sont aussi naturelles qu’elles prétendent l’être. Bien qu’il affirme dans sa préface s’être « limité à la reproduction fidèle à la réalité », et s’être abstenu « de toute interprétation stylistique ou d’utilisation décorative », Haeckel et son lithographe Adolf Giltsch auraient-il sans le vouloir « artialisé » façon Jugendstil ces formes attribuées à Dame Nature ? À regarder de près, la transformation des images scientifiques en lithographies et le principe des planches, uniformisant des images très diverses, pourrait le faire penser. On n’échappe pas au regard du moment. Dans les années 1990, l’essor du computer design et de la 3D ont redonné vie au découvreur des microstructures naturelles. Digitalisés, les radiolaires haeckeliens d’Andrei Jipa prennent des allures d’ovnis. Le céramiste Arnold Arnen leur donne corps en porcelaine, tandis que le studio Bernota les fait briller dans la pénombre des plafonds : « Sont-ce des bactéries, du plancton, des graines ou peut-être des planètes ? » Luminaires aussi avec Timothy Horn qui rend hommage à son tour à Rhopilema frida, le caoutchouc de silicone lui conférant une mystérieuse luminescence. Régis Mathieu préfèrera la traiter avec plus de noblesse : bronze doré, cristal et pierres précieuses traduisent un savoir-faire qui se retrouve sur ses oursins, coraux et autres cirripèdes lumineux inspirés des Formes artistiques de la nature.
Micro-algues et biodesign
La mode aurait-elle été gagnée par le virus haeckelien ? Inspirée par le biomorphisme, Iris Van Herpen propose ses rêveries cristallines à Björk (Biophilia) avant de s’associer à la biodesigneuse Julia Koerner pour leur première collection réalisée en 3D : Hybrid Holism, dont les mannequins, prisonnières de leurs carapaces d’insectes, semblent surgir d’une métamorphose kafkaïenne. Le modèle Odontella aura droit à un traitement plus soft : Aurita, une micro-algue chère aux végétariens d’aujourd’hui, se répandant comme du miel en souples volutes sur le corps nu du modèle. Julia Koerner persiste avec sa Venus Dress de la collection Porifera (une éponge du Métazoaire) et son Radiolaria tutu conçu à l’origine pour la danseuse Ros Warby, mais que l’on peut aussi présenter chez soi comme une sculpture. Mais ce sont les problèmes récents de biodiversité et de changement climatique qui vont faire de « l’inventeur de l’écologie » un nouveau gourou. Des plateformes communautaires comme le « biotope » Mediamatic du port d’Amsterdam proposent, outre leur restaurant bio, des ateliers d’initiation aux nouvelles technologies responsables. Dans leurs expositions, les planches d’Ernst Haeckel de plus de deux mètres ont valeur d’icône. Plus ambigu, le projet Growth Assembly d’Alexandra Daisy Ginsberg flirte avec les OGM et le transhumanisme, imaginant un futur où des techno-plantes deviendraient « designers » d’objets, comme cet inquiétant désherbant destiné à l’agriculture industrielle. Provocation ou humour, les illustrations de Sascha Pohflepp parodient celles des Formes artistiques. Si un doute subsistait sur le succès actuel du naturaliste allemand, l’abondance sur le Net des teeshirts, jeans, tissus, mugs, bijoux, montres et mêmes tatouages haeckeliens suffirait à nous rassurer.

à lire
Les Origines du monde, éd. musée d’Orsay/Gallimard 384 pages, 45 €.
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