Éric Philippe, un galeriste comme un chercheur d’or

Le 13 juillet 2021, par Oscar Duboÿ

Pour fêter les quarante ans de sa galerie, Éric Philippe publie un beau livre qui retrace à la fois ses expositions et ses passions plus personnelles. Retour sur le parcours d’un galeriste à part.

© galerie éric philippe

Comment est née la galerie Éric Philippe ?
J’ai vite abandonné mes études de droit, tout en voulant faire de la photographie, de la mode. Un ami avait un stand aux Puces, une mine d’or pour un jeune homme comme moi. J’en ai pris un en 1973, que j’ai gardé pendant trois ans. Avoir un stand aux Puces, c’était la liberté ! Tous les gens célèbres y allaient : Deneuve, Warhol, Saint Laurent… J’ai pu tisser des liens et quand je me suis installé galerie Véro-Dodat, en 1981, tout le monde s’y est retrouvé. Entretemps, l’occupation d’un loft aux Buttes-Chaumont pendant deux ans m’avait déjà permis de passer un cap.
Quel était le contexte des galeries à l’époque ?
Celles qui étaient spécialisées dans le XXe siècle présentaient les objets comme les antiquaires du XIXe, hormis quelques exceptions comme la galerie du Luxembourg. J’ai choisi pour ma part d’exposer les meubles comme le ferait une galerie d’art contemporain, avec très peu de choses. Du reste, mon stand aux Puces se composait simplement d’un ou deux meubles devant un rideau beige.
Pourquoi ce choix de présentation ?
La vitrine au sens matériel était importante : c’était un dispositif où je pouvais m’exprimer. Ce concept de vitrine date probablement de ma jeunesse, lorsque nous allions voir les vitrines de telle ou telle maison avec mes parents. Plus tard, je me souviens d’un bottier, à Londres, qui montrait invariablement dans sa vitrine une seule chaussure devant un rideau. Cela me fascinait !


Qu’est-ce qui vous attirait dans l’art déco, à un moment où Memphis et le postmodernisme étaient en plein essor ?
Je voyageais souvent à travers la France : il y avait des puces partout, à Marseille, Lyon, Saint-Étienne… On y trouvait beaucoup d’art déco, ce qui correspondait à notre goût. En parallèle, nous faisions beaucoup d’études dans les bibliothèques – ce qu’on appelait « la documentation » –, alors il m’arrivait de reconnaître telle ou telle pièce vue dans un livre et je me projetais dans ces meubles-là. C’était assez confidentiel, nous avions le sentiment d’être des pionniers. On voulait se différencier des intérieurs de nos parents et ces lignes art déco avaient quelque chose de moderne à nos yeux, même si je préférais le côté moins luxueux, plus pur, par rapport aux choses extrêmement raffinées en galuchat, par exemple.
 

Axel Einar Hjorth, table en sycomore, ébène, zébrano, jacaranda et olivier, atelier Nordiska Kompaniet, pièce unique créée pour l’expositi
Axel Einar Hjorth, table en sycomore, ébène, zébrano, jacaranda et olivier, atelier Nordiska Kompaniet, pièce unique créée pour l’exposition de Stockholm en 1930. 
© galerie éric philippe

Vous avez un côté chercheur d’or. On découvre souvent chez vous des choses que l’on ne voit nulle part ailleurs.
Les clients me le disent souvent. En fait, je me lasse quand les choses deviennent trop « art market ». Je préfère l’idée d’aller chercher un nouveau créateur qui apportera une certaine fraîcheur dans mon travail.
Vous semblez presque plus intéressé par l’aspect érudit de votre métier que par son côté marchand…
Il me semble important d’avoir une certaine culture de l’objet. Évidemment, je suis très content de vendre, mais ce n’est pas le moteur. Aujourd’hui, on voit parfois des jeunes s’installer juste en regardant un peu ce qui marche sur le Web. Faire un beau site internet et créer un immense catalogue, ça n’a pas d’âme, à mon sens.
Certes, mais comment créer un engouement autour de pièces peu connues ?
C’est ce qui est le plus plaisant : cette idée de pouvoir improviser sur un terrain vierge. Prenons le cas de James Mont, illustre inconnu. Le travail préparatoire permet de se rendre compte de l’existence d’une œuvre, d’où l’exposition qui prend en moyenne trois ans, le temps de trouver suffisamment de pièces. Le public aura le stimulus de la nouveauté et, grâce à un catalogue, réalisera aussi le vaste éventail que représente le travail de Mont. Sans oublier l’intérêt à sélectionner les meilleures pièces, tout n’est pas forcément à prendre chez un artiste. Je préfère choisir ce qu’il y a de plus amusant ou frappant.


Comment déclencher ce stimulus alors que les collectionneurs actuels semblent préférer les valeurs sûres ?
Cela a toujours été le cas, mais rappelons que dans les années 1970-1980, le panel de clients était moins large.
Quelle importance ont les foires pour vous ?
Nous faisons Maastricht et Bâle, qui sont très différentes. C’est vraiment bien pour rencontrer des gens, c’est l’occasion de montrer des choses que nous ne montrons pas à la galerie – environ 90 % d’entre elles sont expressément mises de côté. Sans compter l’excitation de la surprise !

 

John Lautner, lampadaire en acier patiné et laqué rouge, réflecteur en laiton créé en deux exemplaires pour la George D. Sturges Residence
John Lautner, lampadaire en acier patiné et laqué rouge, réflecteur en laiton créé en deux exemplaires pour la George D. Sturges Residence à Los Angeles, 1939.
© galerie éric philippe

Comment attirer le regard des clients au milieu d’une telle abondance sans verser dans la tentation du monumental ?
À la galerie, nous avons une maquette à l’échelle avec des petits meubles en carton que nous déplaçons. La jubilation est telle que nous nous sommes pris au jeu. Il faut deux ou trois pièces fortes qui soient en harmonie, là où certains confrères ont une approche plus commerciale et mettent un maximum d’objets. Il m’arrive de refuser de vendre certaines pièces afin de pouvoir les garder pour une autre exposition et en conserver son concept entier. L’idée de la vitrine me donne plus de satisfaction que celle de vendre. Il m’arrive d’enlever un objet qui est de trop : c’est peut-être idiot mais je fonctionne ainsi.
D’où le terme de « compositions » employé dans le livre ?
J’aime composer quelque chose qui soit différent. Sans que ce soit non plus une obsession de ne pas faire comme tout le monde. Si vous prenez par exemple le design scandinave, je n’ai rien de Hans Wegner. Même pour Aalto, je préfère m’intéresser à son travail tardif, comme cette jardinière réalisée pour le Enzo-Gutzeit Building, dont il ne doit exister que deux autres exemplaires. Je n’ai pas de ses lampadaires en revanche, à part cette suspension extraordinaire pour la Maison Louis Carré qui finalement n’avait pas été choisie. Je l’ai trouvée chez le fabricant, à Helsinki. J’ai besoin qu’il y ait une histoire derrière. J’aime les anecdotes, les cheminements, les créateurs aux vies particulières.


La diversité des pièces que vous exposez, l’impossibilité de vous définir, ne sont-elles pas parfois handicapantes ?
En effet mais, d’une certaine manière, cela me fait plaisir. Parfois les gens disent : « On ne sait pas ce qu’il fait, où veut-il en venir ? » Lorsqu’on me propose des choses, on me demande souvent ce que je cherche : je suis incapable de répondre. C’est au niveau de la sélection, complexe à définir. Le sujet est assez intime : j’aime la découverte, aller où personne ne va.

Ce livre n’est-il pas un moyen d’expliquer où vous avez voulu en venir, au bout de quarante ans de galerie ?
L’idée du livre s’est vite imposée. Mais quel livre ? Nous étions un peu gênés par le côté purement chronologique, il ne fallait pas donner l’impression de vouloir juste montrer une accumulation de nos plus belles pièces. L’idée des intermèdes avec les pages roses est apparue afin de ponctuer les expositions, en invitant le lecteur à entrer dans quelque chose de plus personnel. Ce livre est tout un cheminement. Je voulais qu’on ressente le plaisir que j’ai eu à travailler depuis tant d’années, à faire toutes ces recherches. D’où le portrait de Martha Graham à la fin de l’ouvrage car je suis aussi passionné de danse contemporaine.
Ensemblier, photographe, danseur… vous auriez pu suivre d’autres parcours…
J’aurais pu faire de la danse si j’avais eu les capacités physiques. C’est vrai que je n’ai pas forcément l’obsession du meuble. Mon parcours s’est matérialisé de cette façon mais cela aurait pu être tout autre chose. J’aurais adoré aussi être agent artistique d’un groupe de rock !

 

Éric Philippe
en 5 dates
1980
Fondation de la galerie Éric Philippe
avec Léonore Bancilhon, exposition
« Jean-Michel Frank »
1989
Inauguration de « Collections »,
cycle d’expositions accompagnées
d’un catalogue
2004
Début de la participation à FIAC Design
2008
Début de la participation à Design Miami/Basel, et à Tefaf Maastricht Design l’année suivante
2021
Publication de Galerie Éric Philippe. Collections

à voir
Galerie Éric Philippe,
25, galerie Véro-Dodat, Paris Ier, tél. : 01 42 33 28 26,
ericphilippe.com


à lire
Galerie Éric Philippe.
Collections, édité par la galerie,
bilingue français-anglais, 286 pages,
370 illustrations, 75 €.




 

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