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Éric de Chassey

Publié le , par Annick Colonna-Césari

Directeur de l’INHA et membre du comité scientifique du Festival de l’histoire de l’art, dont se tient la 7e édition au château de Fontainebleau, ce spécialiste analyse les enjeux de la discipline.

Éric de Chassey
 © Patrick Faigenbaum

Quels sont, selon vous, les objectifs du Festival de l’histoire de l’art ?
Il souhaite combattre l’idée que l’histoire de l’art est une discipline fermée sur elle-même, réservée à une élite sociale et culturelle, une forme de divertissement pour riches. Malgré les efforts menés en matière d’éducation artistique, dans les musées et les collèges, la France conserve cette vision. Il faut la dépoussiérer, la réactualiser.
Justement, quelle est votre définition de l’histoire de l’art ?
Elle doit donner des clés qui permettent d’interpréter les images, de comprendre pourquoi elles nous touchent, pourquoi elles ont une signification intellectuelle, spirituelle, sensorielle, et comment cette signification est tributaire du temps. Les ennemis de la démocratie, eux, ont bien compris leur pouvoir. C’est la raison pour laquelle ils en interdisent certaines et tuent en leur nom. Mais la France s’en désintéresse encore trop. Elle a toujours accordé le primat à l’écrit.
Comment le Festival peut-il redresser la situation ?
Nous convions, autour d’une thématique et d’un pays invité, les meilleurs spécialistes, capables de traiter de sujets complexes, non pas en les simplifiant mais en les rendant accessibles. Aux conservateurs de musée et professeurs d’université s’ajoutent des intervenants de statuts différents, enseignants d’écoles d’art ou de design et cinéastes, critiques et journalistes, qui viennent animer tables rondes et débats. De la même façon, les artistes sont présents. Ils permettent d’établir les liens existant entre les œuvres du passé et les récentes, et, souvent, ils nous ouvrent les yeux sur ce que nous ne voyons pas. Par cette diversité, le Festival entend montrer que l’histoire de l’art n’est pas limitée à une période, qui irait de la Grèce antique au XIXe siècle, ni à une aire géographique ou culturelle. Chaque année, il est introduit par la conférence d’un plasticien, originaire du pays invité. Les États-Unis sont à l’honneur de l’édition 2017, et nous accueillons Jeff Koons.

 

Edward Hopper (1882-1967), Ground Swell, 1939, Corcoran Collection (Museum Purchase, William A. Clark Fund).
Edward Hopper (1882-1967), Ground Swell, 1939, Corcoran Collection (Museum Purchase, William A. Clark Fund).

Pourquoi inviter un artiste aussi polémique ?
Koons est incontestablement l’un des artistes américains les plus connus et l’un de ceux ayant le plus marqué depuis la décennie 1980. Depuis quelques années s’affirme aussi chez lui un rapport très fort avec l’histoire de l’art. C’est un collectionneur de peinture anciennes, passionné de Courbet et du musée du Louvre, et qui utilise dans sa pratique les images du passé. Jusqu’à créer la polémique… Pourquoi esquiverait-on les sujets à discussion ? C’est précisément l’une des raisons pour lesquelles la discipline est perçue comme une forme d’entre-soi !
Votre conception n’est pas classique…
Je ne vois pas d’opposition entre une «vieille manière» de pratiquer l’histoire de l’art et une «nouvelle». Chacune a sa place. Ainsi, la France possède une longue tradition dans l’étude des collections et des attributions. Pendant un certain temps, on a pensé que ces domaines n’intéressaient vraiment pas grand monde. Et puis, lorsque s’est posée la question des œuvres spoliées, on a brusquement pris conscience de leur importance. Mais depuis une vingtaine d’années sont apparus de nouveaux outils de compréhension, venant souvent de l’étranger, fondés sur des sources extérieures à l’histoire de l’art. Les Français ont adopté ces méthodes plus tardivement et avec réticence, et aujourd’hui, elles sont encore souvent dénoncées. Le Festival, lui, entend refléter cette évolution.
Quels sont les outils dont vous parlez ?
Par exemple, la problématique féministe a été intégrée. La tendance que l’on avait à valoriser les figures d’hommes a ainsi été révélée, et l’on a découvert des artistes femmes, négligées à cause de leur sexe. L’apport de l’anthropologie a mis l’accent non pas sur les conditions de production des œuvres, mais sur leurs fonctions, symboliques, religieuses, concrètes, permettant de mieux comprendre pourquoi elles continuent à vivre à travers le temps. Et lorsque se sont développées les études postcoloniales, on s’est rendu compte que l’histoire de l’art était ethnocentrée, conditionnée par une vision strictement occidentale, et que l’on avait écarté tout un pan de la création au prétexte qu’elle ne correspondait pas à ses critères. On a de ce fait commencé à examiner l’art de manière transnationale.

 

Jeff Koons (né en 1955), Metallic Venus Rome, 2010-2012. © Jeff Koons
Jeff Koons (né en 1955), Metallic Venus Rome, 2010-2012.
© Jeff Koons

Comme André Chastel, qui écrivait dans les années 1990 que l’on ne pouvait pas parler d’art français sans aborder l’art germanique, italien, flamand… ?
Non, pas exactement, car son analyse s’arrêtait aux frontières de l’Europe. Les approches postcoloniales ont décentré plus largement le regard. Évidemment, il faut les utiliser à bon escient. Si l’on étudie Bouchardon, on ne va pas se préoccuper des influences islamiques. Et elles ne doivent pas non plus être appliquées sous une forme idéologisée, ce qui arrive parfois. Une chose est sûre : on ne peut pas analyser la création d’après-guerre en France sans tenir compte du contexte colonial et des mouvements de populations… En tout cas, ces nouveaux outils ont enrichi la discipline. En ce qui me concerne, la seule histoire de l’art que je rejette est celle refusant de s’interroger et restant repliée sur son pré carré. J’admire à ce sujet particulièrement les écrits de Meyer Schapiro, parce qu’il est capable de recourir à la psychanalyse pour renouveler l’interprétation de Léonard de Vinci, à la linguistique saussurienne lorsqu’il explore les manuscrits à peintures carolingiens ou à l’observation de l’imagerie populaire pour comprendre Courbet.
L’histoire de l’art n’a donc rien d’une discipline figée ?
Je suis toujours étonné d’entendre des spécialistes avancer des théories définitives. L’histoire de l’art donne des certitudes provisoires, parce qu’il est impossible d’emprisonner les œuvres, de les circonvenir une fois pour toutes. Elles nous échappent en partie et parfois même à leurs créateurs. Ce sont des constructions symboliques complexes et polysémiques, dont la signification évolue. Tel est le message que le Festival souhaite également diffuser, grâce à la confrontation des spécialistes et par les invitations lancées à des pays étrangers.
Est-ce aussi l’esprit que vous impulsez à l’Institut national d’histoire de l’art ?
L’ouverture que j’appelle de mes vœux y est présente de façon constitutive. Ses équipes continuent de faire de la recherche, comme en ce moment, sur l’identification des œuvres dans les collections françaises, ou sur les acteurs du marché de l’art pendant l’Occupation. Néanmoins, l’INHA amorce actuellement un tournant. En témoigne l’installation, depuis décembre 2016, de sa bibliothèque, dans la magnifique salle Labrouste restaurée de l’ancienne Bibliothèque nationale, rue de Richelieu. À présent, elle accueille chaque jour quatre cents personnes, au lieu des deux cents précédemment. L’Institut va à l’avenir développer l’esprit initié par le Festival. En organisant à travers la France des événements, afin d’élargir les publics. L’histoire de l’art est une discipline vivante.

 

À VOIR
Festival de l’histoire de l’art, au château et dans la ville de Fontainebleau,
Du 2 au 4 juin.
Le thème de cette 7e édition est la nature, et les États-Unis sont le pays invité.
Au programme : 300 intervenants, 200 conférences et débats, 70 films, 80 visites guidées, 80 éditeurs, 70 activités jeune public, 25 spectacles et concerts.
www.festivaldelhistoiredelart.com
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