Éric Buffetaud, marteau littéraire de Drouot

Le 08 juillet 2021, par Bertrand Galimard Flavigny

Durant presque quarante ans, le commissaire-priseur Éric Buffetaud a été l’une des figures haute en couleurs de Drouot, défendant avec autant d’acharnement sa spécialité, les livres, que la mémoire de Gérard de Nerval.

Maître Éric Buffetaud au marteau à Drouot, entouré de ses collaborateurs, et de l’experte Jacqueline Vidal-Mégret.

Éric Buffetaud (1946-2021) s’en est allé doucement, sans même donner un dernier coup de marteau, ce qui ne lui ressemble guère. Il a retrouvé son «ami» Gérard de Nerval, et nous pouvons tenter d’imaginer le dialogue que ces deux passionnés des lettres auront désormais sans crainte d’éventuels contradicteurs. Éric Buffetaud a exercé sa fonction de commissaire-priseur entre 1972 et 2008. Nous nous souvenons de sa faconde, de son geste rond et surtout de son regard clair et vif. Rien ne lui échappait. «Il avait un œil hors du commun», dit son fils cadet Jean-Baptiste, qui sait de quoi il parle car il exerce le métier de photographe à Drouot. Sa passion de l’objet était telle qu’en quelques instants, il savait le jauger, l’estimer, le classer et… le vendre. Il connaissait tout. «Tout, sauf les timbres et les poupées», rapporte son fils aîné Émeric.
Une incroyable énergie
Cette ferveur lui a été inculquée par sa mère, qui l’emmenait enfant à Drouot. Cette dernière était une femme qui manifestait une grande curiosité ; collectionneuse, elle était aussi fascinée entre autres choses par les manuscrits de la mer Morte. Au fil du temps, grâce à cette présence maternelle et à son goût pour la recherche, il a acquis de nombreuses connaissances. «Il mettait une incroyable énergie dans tout ce qu’il accomplissait», disent ses fils. Regardons-le encore, à la tribune, son marteau à la main, avec un faux air débonnaire, guettant les enchères, les faisant monter, susurrant un « c’est pour rien » ou bien s’emportant si elles ne suivaient pas face à un objet qu’il estimait de meilleure valeur. Sa voix prenait alors de l’ampleur, grondait. S’il avisait que dans une manette un objet aurait dû en être sorti, il s’écriait : «qu’est-ce que ce c’est ça ! Montrez, commissionnaire !» avant de le mettre en vente seul ; au grand dam des amateurs qui voyaient la belle affaire leur échapper. Au rez-de-chaussée du 12 de la rue Drouot, siège de l’étude Laurin, Guilloux, Buffetaud, Tailleur – successeurs de Maurice Rheims –, il accueillait lui-même, au cœur d’un bric-à-brac que l’on a oublié, les futurs vendeurs. En quelques instants, encore une fois, il jaugeait l’objet et en donnait l’estimation, sans guère se tromper. Selon ses fils, Éric Buffetaud travaillait tout le temps, ne s’arrêtant jamais, cherchant inlassablement. Son intérêt pour Gérard de Nerval était connu, il savait tout sur lui et en était devenu le meilleur spécialiste. C’est en examinant l’une de ses lettres manuscrites, contenant un rébus, qu’il reçut comme une étincelle : «Durant cinq cents ans, les auteurs que l’on connaît n’ont pas écrit leurs livres.»
La bibliophilie
Pendant dix-huit ans, le commissaire-priseur bibliophile a exploré, en étudiant les documents originaux, cette thèse qui devait, selon ses propres paroles « balayer Lagarde et Michard ». Combien de fois, au cours d’un déjeuner, à l’étage du restaurant La cave Drouot, il a abreuvé ses convives de ses explications et démonstrations. Cela donnait à peu près ceci : «Ils étaient tous complices, les Hugo, Gautier, Baudelaire, Sand, Flaubert… ils l’ont tous fait trimer.» Paul Léautaud, qui l’avait croisé, l’a qualifié dans ses Cahiers, «d’infatigable dénicheur d’archives». Ses catalogues des expositions consacrées à Gérard de Nerval, organisées à la Bibliothèque historique de la ville de Paris et à la Maison de Balzac, le prouvent. Sans oublier l’Album Gérard de Nerval de la collection «Bibliothèque de la Pléiade», rédigé avec Claude Pichois. Cela nous mène à sa spécialité de prédilection : la bibliophilie. Il a régné sur ce secteur durant des années, en compagnie de sa complice Jacqueline Vidal-Mégret. Ils ont tenu entre leurs mains les plus beaux exemplaires dispersés par les plus grands bibliophiles des dernières décennies du XXe siècle.
Un passeur d’art

La bibliothèque du colonel Daniel Sickles, avec ses vingt catalogues, a occupé les vacations durant près d’une dizaine d’années, de 1989 à 1997. Celle des du Bourg de Bozas, provenant du château de Prye dans la Nièvre, en 1990 et 1991, avec seulement deux catalogues, proposait «Les splendeurs de la littérature française du Roman de la Rose au Bestiaire d’Apollinaire». Gourmand en tout, Éric Buffetaud, avait encore un «joyeux bagout», aimant autant décrire les objets dont il s’entourait que ceux qu’il dispersait, et surtout la cuisine. «Il était un excellent cuisinier, confie son fils Émeric. Son bar en croûte qu’il préparait dans notre maison en Bretagne, non loin de Belon, était un chef-d’œuvre.» Là-bas, après avoir tenu d’une main ferme le manche de son marteau, il prenait la barre de son bateau ; mais en homme prudent, dès que les risées se faisaient plus fortes, il regagnait le port. Il était «juste un amateur d’art», a dit de lui un quotidien spécialisé : sans doute, mais davantage un «passeur d’art».

Éric Buffetaud
en 5 dates
1946
Naissance à Boulogne-sur-Seine, le 19 février
1973
Commissaire-priseur, il acquiert la charge Pierret et s’associe avec Mes René Laurin (successeur de Maurice Rheims), Yannick Guilloux et Dominique Tailleur
2002
La SVV Pierre Bergé & Associés réunit les commissaires-priseurs Éric Buffetaud, Raymond de Nicolaÿ, Antoine Godeau et Frédéric Chambre
2008
Départ à la retraite
2021
Décès, le 21 juin
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