Entrez dans la danse !

Le 10 novembre 2017, par Marie-Laure Castelnau

Après un chantier colossal de quatre ans, le théâtre national de Chaillot célèbre sa réouverture. L’occasion de redécouvrir l’histoire de ce lieu emblématique de la danse.

Le hall d’entrée de Chaillot, Théatre national de la Danse.
© sergio grazia

À l’extérieur, rien n’était visible. Et pour cause : le monument, perché sur sa colline depuis sa reconstruction en 1937, est classé. Cela faisait pourtant quatre ans que de gigantesques travaux étaient entrepris dans les entrailles du palais pour transformer les espaces du théâtre national de Chaillot. «L’objectif était de le doter d’un outil performant, moderne, pour un art du XXIe siècle, et d’en faire un espace consacré à toutes les expressions et écritures chorégraphiques», explique Réda Soufi, administrateur général des lieux. La première nécessité a été de rénover la salle Firmin-Gémier, du nom du fondateur en 1920 du Théâtre national populaire (TNP), devenue totalement obsolète. De plus, dans ce bâtiment emblématique de Paris, il n’existait aucun monte-charge digne de ce nom. Tout s’effectuait donc à la force des bras et à la sueur des manutentionnaires chargés de l’installation des décors. Or, sa situation géographique crée un dénivelé d’environ vingt-huit mètres, entre la place Wilson et l’entrée côté Seine. Comment le compenser, résoudre ces questions de manutention et transformer un ouvrage complètement enterré, comme une nécropole ? Un véritable casse-tête ! C’est l’agence d’architectes Brossy & Associés qui a trouvé des solutions techniques audacieuses et spectaculaires : creuser dans la colline et en extraire des centaines de mètres cubes pour créer des tunnels de circulation menant aux deux scènes de Chaillot, les salles Gémier et Jean-Vilar.

Prouesse technique
Les travaux sont lancés en 2014. En réalité, un double chantier est mené, au-dessus et en dessous du théâtre et de la Cité de l’architecture, qui partage avec lui une aile du palais. Plus de cinq mille mètres cubes sont ainsi excavés. Pour cela, il aura fallu faire face à des difficultés inouïes : retenir la colline, soutenir le bâtiment existant et générer un très grand volume dans la nouvelle salle. Mais rien n’est impossible pour Vincent Brossy : «La prouesse a été le creusement de grands tunnels, qui passent sous la carrière de calcaire pour distribuer et relier les salles, à une profondeur de 15 mètres environ sous la place du Trocadéro», explique-t-il fièrement. «Le tout a été des-servi par un puits monumental de presque 28 mètres de profondeur, construit, au centre, à l’aplomb de la statue d’Apollon que l’on peut voir à l’extérieur du théâtre. Ce monte-charge, dont Chaillot avait tant besoin pour ses deux scènes, permet de centraliser enfin l’acheminement des décors». Parallèlement, un deuxième chantier était à l’œuvre en surface : l’étanchéification de 3 500 mètres carrés de dalles au niveau du parvis des Droits de l’homme. Un legs de 1937… «Le problème était que nous savions qu’y était contenue une importante quantité d’amiante, ce qui a donné lieu à des opérations très complexes, surtout sur un site aussi fréquenté», explique l’un des responsables de la maîtrise d’œuvre.

Un espace idéal pour la création artistique, son foisonnement et son inventivité

Un fleuron de l’art déco
Au terme de ces travaux colossaux, dont le budget s’est élevé à 20 millions d’euros, toute la circulation au sein du bâtiment a ainsi été redéfinie. Ces nouveaux aménagements permettent de rétablir la monumentalité du palier intermédiaire et d’accéder au théâtre par l’entrée historique de l’architecte Jacques Carlu : la place de Varsovie, esplanade basse du Trocadéro, face à la tour Eiffel. Le public peut à nouveau contempler les fresques murales de Bonnard et de Vuillard, dans la galerie des Nabis, et celles des petits foyers aux quatre colonnes. La valorisation de la dimension patrimoniale, architecturale et symbolique de l’édifice fait ainsi partie intégrante du projet culturel de l’établissement, fleuron de l’art déco. Depuis ces espaces historiques, il est désormais possible de rejoindre la salle Firmin-Gémier. Rêvée par Jean Vilar, réalisée par Georges Wilson en 1967 et baptisée en hommage au fondateur du TNP, celle-ci, dévolue à la création contemporaine, d’une capacité plus restreinte que la salle de spectacle principale, avait été créée à l’emplacement de l’ancien fumoir. Mais elle a mal résisté au temps et était devenue inconfortable, pour les artistes comme pour les spectateurs. Aussi a-t-elle été totalement repensée. Avec un vaste plateau de 180 mètres carrés, un gradin mobile de près de quatre cents places et un équipement technique de pointe, c’est désormais une boîte noire modulable, qui permet toutes les configurations. Les gradins peuvent se rétracter pour agrandir la scène, mais également se déployer dans un volume extraordinaire. «Un espace idéal pour la création artistique, son foisonnement et son inventivité, qui permet aussi plus de proximité avec le spectateur : une exigence des nouvelles écritures chorégraphiques», affirme, enthousiaste, Didier Deschamps, directeur du Théâtre national de Chaillot. «Avant, il y avait un rapport scène-salle compliqué, commente à son tour Roser Montlló Guberna, metteur en scène et chorégraphe. Maintenant, on est libres !», s’exclame-t-elle en levant les bras au ciel.

Dans les tourments de l’histoire
Le premier palais du Trocadéro a été construit pour l’Exposition universelle de 1878 par l’architecte Gabriel Davioud : le bâtiment sera le seul à subsister après l’événement. En 1920, le palais devient le Théâtre national populaire. Firmin Gémier, acteur et metteur en scène, en est le directeur. Mais très vite, en 1935, le lieu doit fermer ses portes pour effectuer des travaux car la salle d’origine, conçue pour des concerts, n’est pas adaptée à l’activité scénique. Dans le cadre de l’Exposition internationale des arts et techniques de 1937, l’édifice est détruit pour faire place au palais de Chaillot, dû aux architectes Léon Azéma, Jacques Carlu et Louis Hippolyte Boileau. Ce bâtiment reprend la structure et la morphologie de l’ancien, exception faite de la rotonde. À l’intérieur, une nouvelle salle de spectacle de 2 700 places, dotée d’un balcon, est inaugurée en 1939. Après la Seconde Guerre mondiale, le palais devient le siège de l’ONU et accueille la signature de la Déclaration universelle des droits de l’homme, le 10 décembre 1948. Trois ans plus tard, Jean Vilar – créateur du Festival d’Avignon – est appelé à diriger le lieu, redevenu théâtre : Georges Wilson lui succède en 1963. Dans les années 1970, Jack Lang, son nouveau directeur, entreprend une transformation radicale de l’établissement. La nouvelle salle offre au public un espace plus généreux et aux artistes, un nouvel outil modulable. Enfin, en 2007, le ministère de la Culture décide de dédier le théâtre national de Chaillot à l’art chorégraphique. Depuis, la statue monumentale (3 mètres de hauteur) figurant L’Âme et la Danse d’Armel Beaufils, installée à Chaillot en 1937 et déménagée salle Pleyel en 1964, a enfin rejoint le palais. De même, La Seine de la source à Paris d’Othon Friesz, déposée en 1965 pour ouvrir Gémier, a retrouvé sa place. Par ces travaux d’envergure, et ces œuvres restituées, l’âme de la danse s’établit à Gémier et consacre officiellement Chaillot théâtre national de la Danse.

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