facebook
Gazette Drouot logo print

La Gazette Drouot Art et patrimoine - Opinion

Entre mangas et Rembrandt, mon cœur balance

Le 06 janvier 2022, par Vincent Noce

Le Porte-Étendard a été peint par Rembrandt quelques années avant la toile dite Ronde de nuit , au moment où il s’initiait aux coups de brosse et aux…

Entre mangas et Rembrandt, mon cœur balance
WIKIPEDIA COMMONS

Le Porte-Étendard a été peint par Rembrandt quelques années avant la toile dite Ronde de nuit, au moment où il s’initiait aux coups de brosse et aux empâtements du Titien âgé. Précieux témoignage de ce basculement dans son œuvre, ce tableau d’environ 120 cm sur 100 est peut-être la plus belle de ses peintures encore en mains privées. La France aurait pu l’acquérir auprès des héritiers d’Élie de Rothschild. Au bout de deux ans et demi, le ministère de la Culture, se disant incapable de réunir les fonds, l’a laissé partir. Le lendemain, le gouvernement néerlandais a proposé de débloquer les 175 M€ nécessaires, avec le concours du Rijksmuseum. Taco Dibbits, son directeur, a trouvé des accents vibrants pour faire revenir au pays un vaillant milicien, symbole de l’indépendance de la nation hollandaise. En fait, Rembrandt a peint un personnage de fantaisie, dont le visage lui ressemble, arborant un costume du début du XVIe siècle tel qu’on le retrouve sur une gravure de Filippo Napoletano. Mais, peu importe, l’appel à la fierté batave a parfaitement fonctionné. La France, en revanche, s’est résignée. Les 80 M€ déboursés pour acquérir, conjointement avec les Pays-Bas, le double portrait des époux Soolmans-Coppit, grâce à un mécénat de la Banque de France, constituaient déjà le prix le plus élevé consenti pour l’achat d’une peinture. Plutôt que cet accord condamnant le couple à des allers-retours sans fin, il aurait été loisible de le laisser vivre sa vie à Amsterdam, quitte à ouvrir des discussions avec la famille Rothschild sur le sort réservé au Porte-Étendard… L’argument du ministère de la Culture peut s’entendre.

La Cour des comptes reproche au ministère son incapacité à dégager des priorités pour l’action culturelle

Néanmoins, il est difficile d’oublier que le budget du «pass culture jeune» représente cette année 199 M€. À peu près 60 % de cette manne part dans les mangas. Avec 120 millions d’exemplaires les huit premiers mois de 2021, en hausse de 124 %, leurs ventes ont dépassé celles de la BD. Hors du Japon, la France est le pays au monde où il se vend le plus de cette production agitant les fantasmes de la violence et de la misogynie. Rêvons un peu (beaucoup) : avec les trois années de dépenses consenties pour ce gadget infantilisant, plutôt que dans l’éducation artistique, la France aurait pu tenter d’acquérir à Rome, non loin de la villa Médicis, la villa Aurora et son parc, qui contient la seule peinture murale du Caravage. Laisser sa marque dans l’Histoire ou grappiller des suffrages, il faut bien choisir. C’est justement le moment où la Cour des comptes reproche au ministère son incapacité à dégager des priorités pour l’action culturelle. Elle déplore «les défaillances de son organisation et la mobilisation excessive de ses agents sur des travaux quotidiens de gestion», qui devraient appeler «une réforme de son organisation et de son fonctionnement, sur la base d’une redéfinition de son cœur de métier». Errant tel un canard sans tête, le ministère est victime de son propre succès. Depuis le doublement de son budget en 1982, l’offre culturelle a explosé, l’entraînant dans un cycle clientéliste sans fin de dispersion de ses subventions – au détriment de sa capacité opérationnelle et stratégique. En son sein, l’administration a pris l’ascendant sur les politiques, affaiblis par le manque de cadres et la rotation des ministres. La Cour des comptes suggère de sortir de ce «saupoudrage des aides» suivant une «logique d’abonnement», de relancer la décentralisation du patrimoine et de certains musées nationaux, ou encore d’achever le transfert des activités opérationnelles aux établissements comme les musées Picasso ou Guimet, qui ne gèrent toujours pas tout leur personnel… Autrement dit, la reprise des réformes engagées par Jean-Jacques Aillagon – et son directeur de cabinet Guillaume Cerutti – avant l’interruption de leur mandat, il y a dix-huit ans…

Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne