Enrico Navarra, soutien fidèle de Basquiat

Le 22 novembre 2018, par Henri-François Debailleux

Le mardi 21 juillet, le galeriste est décédé à l'âge de 67 ans. Il avait accordé une interview à La Gazette à l'occasion de la rétropsective Jean-Michel Basquiat. Entretien et confidences.

 

Qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser à Jean-Michel Basquiat ?
J’avais vu ses œuvres au Palladium, à New York au milieu des années 1980 et, au début de 1988, le collectionneur Pierre Hebey m’a demandé de me rendre à la galerie Yvon Lambert, où il avait réservé un tableau, qui ne rentrait pas chez lui. Je l’ai acquis à sa place. Dans la foulée, j’ai acheté deux ou trois œuvres à New York et, au mois d’octobre suivant, je suis allé à la FIAC avec Jean-Louis Prat (alors directeur de la fondation Maeght). Il venait d’y acheter un tableau de Basquiat, à ses yeux l’un des meilleurs artistes de la seconde moitié du XXe siècle. Lorsque je lui ai annoncé que je préparais une exposition de groupe dans laquelle je pensais présenter deux tableaux de Jean-Michel m’appartenant, il m’a répondu : «Non, ce qu’il faut faire, c’est une exposition entièrement consacrée à Basquiat.» Je suis rentré chez moi, j’ai téléphoné à New York, j’ai acheté dix tableaux et nous avons tenu notre première exposition Basquiat à la galerie, qui était alors située rue du Faubourg-Saint-Honoré.
Après le catalogue de cette exposition, vous avez coédité le livre de Michel Enrici, aux éditions de la Différence, point de départ des nombreux ouvrages que vous avez réalisés par la suite…
Oui, d’ailleurs, un jour, le marchand américain Jeffrey Deitch m’a téléphoné. Il était avec le père de Jean-Michel, qui voulait me rencontrer pour discuter des droits de reproduction. Je lui ai dit que le travail de son défunt fils m’intéressait et lui ai proposé un chèque d’acompte de 10 000 $ sur un livre à paraître, avec signature d’un contrat par la suite. C’était en 1992, l’ouvrage était pratiquement prêt, nous avions préparé 250 pages, mais la crise économique étant survenue, nous avons décidé d’attendre et de compléter. Trois ans plus tard, nous avions 750 documents. Avec l’équipe de la galerie, nous avons regardé la maquette et c’est alors que nous avons compris… C’était plus facile avec quelques années de recul. Je ne connaissais rien à l’histoire de l’art, mais je connaissais très bien les années 1980. J’avais passé plus de temps dans les boîtes de nuit new-yorkaises que dans les galeries mais, là, face à cette œuvre, je me suis dit : «Ou je suis un imbécile ou le travail de cet artiste est fantastique !»

"Les jeunes se sont appropriés basquiat, un vrai phénomène de société"


Entre les différents ouvrages que vous avez édités sur Basquiat et les nombreuses expositions que vous avez produites un peu partout dans le monde, comment évaluez-vous le rôle de la galerie Navarra ?
La galerie a juste eu la chance d’attraper le train qui passait à ce moment-là. Nous avons pu effectivement, avec les livres et les expositions, souligner l’évolution de Basquiat, mais notre contribution s’arrête là. Peut-être avons-nous accéléré le processus de deux ans, mais pas plus. En outre, la galerie n’a pas agi seule, ce qu’elle a fait, elle l’a fait avec ses confrères, notamment français, comme les Noirmont et Lucien Durand. Lorsque l’on regarde la biographie de Basquiat, quarante galeries environ ont abordé son travail en dix ans, ce qui est énorme. On peut encore citer, à Paris, Pierre Nahon, Daniel Templon, Yvon Lambert, Mathias Fels, Patrick Bongers, les Boulakia, Didier Imbert… Auxquels il faut ajouter de nombreux commissaires-priseurs, Cornette de Saint Cyr, Perrin, Briest, Tajan, Lombrail, Loudmer, etc. La France a joué un rôle très important dans sa carrière. Son père, Gérard Basquiat, nous a également fait confiance. Lorsque l’on regarde notre parcours avec Jean-Michel, c’est «chance, chance, chance». Et lui, comme tous les grands artistes, il a eu la chance de se trouver pile au bon moment, au bon endroit. Si Basquiat était arrivé dix ans plus tôt, cela n’aurait pas été la même histoire, dix ans plus tard, non plus !
Comment avez-vous travaillé sur le plan économique ?
Nous avions des partenaires financiers, aussi bien des organismes que des confrères français et étrangers, comme José Mugrabi, Lio Malca, Tony Shafrazy. Nous montions les expositions et éditions des livres. Eux, en échange, achetaient les œuvres en nous avançant notre part, équivalant à la moitié du prix. Nous avions ensuite deux ou trois ans pour les rembourser. Cela nous a permis d’avancer plus vite. Car, plus nous organisions d’expositions, plus nous sentions ce qui se passait et ce qui allait se passer. Plus les gens venaient nous parler, nous questionner, plus nous apprenions. Nous avons accompli, notamment dans ma maison du Muy dans le Midi, pendant les mois d’été, un important travail relationnel. C’est en voyant l’intérêt et l’émotion des collectionneurs que l’on peut anticiper le marché. Et, en comprenant bien sûr, aussi, le contexte. Pour juger les œuvres, il y a des critiques d’art, des conservateurs, des spécialistes, ce n’est pas le rôle du marchand. Le nôtre est d’analyser, de comprendre une situation à un moment donné, et de deviner son évolution. Nous avons toujours continué à y croire, grâce aux articles, aux collectionneurs et aux visiteurs.

 

Exposition «Jean-Michel Basquiat, dipinti», chiostro del Bramante, Rome, Italie, 2002.
Exposition «Jean-Michel Basquiat, dipinti», chiostro del Bramante, Rome, Italie, 2002.© THE ESTATE OF JEAN-MICHEL BASQUIAT / ADAGP, PARIS 2018



Justement, que pensez-vous de l’intérêt toujours grandissant dont bénéficie Basquiat ?
Le public est un excellent moyen d’apprécier ce qui va se passer. À l’occasion, par exemple, des deux expositions que nous avons organisées à Taipei, des programmes avaient été mis en place avec les écoles, les prisons, et on voyait l’intérêt suscité. Pourquoi ? Parce qu’avec Basquiat on est dans un langage d’icônes qui est partagé partout dans le monde. La «culture Coca-Cola» à laquelle il se réfère, comme d’autres artistes d’ailleurs, est une culture qui a toujours beaucoup voyagé et qui passe d’abord par la musique. C’est en premier lieu la musique qui s’est répandue, c’est la culture hip hop qui a
commencé à parcourir le monde. Nous avons tous toujours pensé qu’il fallait passer par la case instruction, connaissance de l’art pour aller au musée, alors que beaucoup de jeunes ne passent pas par là mais par le hip hop. Les jeunes se sont appropriés Basquiat, c’est un vrai phénomène de société. Nous, notre «délit d’initié» s’est constitué par l’observation du public. Partout, où nous avons fait une exposition, au Brésil, au Japon, à Taïwan, les gens venaient la voir deux, trois quatre fois.

Le record pour un tableau de Basquiat est de 110,5 M$. N’est-ce pas démesuré ?
Non, je ne le pense pas, par rapport à la réalité du monde actuel. Ce genre de montant reste toujours démesuré, mais c’est un fait, et correspond à l’état actuel du marché. Mais on peut aussi voir cela différemment : Yusaku Maezawa, le collectionneur japonais qui a acquis le tableau, a sans doute récupéré l’équivalent de 30 M$, immédiatement, en termes de communication. Il ne l’a pas fait pour cela, mais il a eu le plus gros impact de reconnaissance à l’échelle mondiale sur les réseaux sociaux pendant cinq ou six heures et je ne serais pas loin de penser qu’aujourd’hui, il a amorti la somme investie. En 1987, l’acheteur des Tournesols de Van Gogh a dû mettre huit ou dix ans à l’époque. Aujourd’hui, tout va beaucoup plus vite. Et l’achat en ventes publiques a modifié la donne. On ne paierait pas cette somme-là à l’amiable. D’autre part, tous les tableaux de Basquiat ne valent pas ce montant. Seuls vingt à vingt-cinq tableaux pourraient atteindre un prix supérieur ou comparable, à condition qu’il y ait des vendeurs et des acheteurs. Nous lançons actuellement de petits livres consacrés à un collectionneur, «Un Basquiat - une histoire». Car avec Basquiat, ce qui compte, c’est l’histoire. Il peut s’agir d’un tableau, d’un dessin ou un tatouage, voire un souvenir. 

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