En tête-à-tête avec le salon du dessin

Le 15 mars 2018, par Anne Doridou-Heim

Sa 27e édition transforme une nouvelle fois l’ancienne Bourse en palais des découvertes, et effeuille avec délicatesse les multiples pétales d’un médium qui éclot avec le retour du printemps.

Cesare da Sesto (1477-1523) Tête de saint Jean-Baptiste, entre 1510 et 1520, sanguine sur papier, 26 x 19,5 cm. Galerie de Bayser, Paris.

Le printemps tant attendu sur la capitale apporte avec lui le retour d’une nouvelle saison artistique, dont le Salon du dessin demeure l’acmé. À chaque édition désormais, de jeunes pousses grandissent sur les murs. Yves Zlotowski, dont la galerie y expose depuis dix ans, l’exprime clairement : «Les amateurs d’art moderne adorent l’ambiance du Salon du dessin, plus intimiste, plus accessible et moins frénétique que celle des grandes foires». Et une belle harmonie règne entre les habitués et les nouveaux. Ces derniers seront au nombre de cinq : les Londoniens Lowell Libson & Jonny Yarker Ltd et Omer Tiroche, la Zurichoise Annemarie Verna, la maison Rosenberg & Co de New York et Onno Van Seggelen Fine Arts de Rotterdam. Tous sont heureux d’être dans les petits papiers des organisateurs.
Rosso su rosso
Mais on vient aussi au palais Brongniart pour y admirer de belles œuvres de maîtres anciens, car si ces feuilles sont de plus en plus rares sur le marché  tant des ventes aux enchères que des foires internationales  chacun sait qu’au Salon du dessin il peut s’attendre à être heureusement surpris. Cette édition enfonce le trait en mettant en avant une apparition : une Tête de saint Jean-Baptiste dessinée à la sanguine sur fond de lavis de sanguine  la fameuse technique du rosso su rosso de Léonard de Vinci , entre 1510 et 1520, par Cesare da Sesto (1477-1523) l’un des meilleurs élèves du maître florentin. Il s’agit d’une étude pour la Salomé du Kunsthistorisches Museum de Vienne, et plus encore que sur l’œuvre définitive, la tête du saint, dépouillée et extraite du contexte de la composition, frappe par son intensité dramatique. Une vraie fierté que cette découverte pour Matthieu de Bayser, puisque seuls trois dessins préparatoires au même tableau étaient jusque-là connus (Windsor Castle, Academia de Venise, Berlin), dans un corpus pour lequel la monographie de référence, publiée en 1994, comporte cent numéros seulement, dont cinquante appartenant au même album conservé à la Morgan Library de New York.

Il n’existe pas un type de dessin mais plusieurs, tant tous sont différents.

Saint Jean-Baptiste sera aux côtés du Portrait de son fils Arï par Odilon Redon, pour lequel le crayon noir a été retenu, qui entre ici en résonance avec Le Prisonnier ou le Captif du même artiste, un fusain sur papier réalisé vers 1880 et appartenant aux collections du musée des beaux-arts de Nantes. La présentation de ces deux œuvres d’une profonde intériorité n’est pas anodine, renforçant les liens entre les marchands et les institutions culturelles. D’aucuns des exposants s’entendent d’ailleurs à suivre l’actualité muséale. C’est le cas de la galerie AB, qui accroche une Étude pour Quatre histoires de blanc et noir de Frank Kupka (1871-1957), du Bruxellois Éric Gillis qui choisit une encre figurative du même, Le Château, et d’Hélène Bailly avec une délicate Maternité sur fond de feuille d’or de Léonard-Tsuguharu Foujita (1885-1968). Le premier artiste occupe les cimaises du Grand Palais pour une rétrospective débutant le jour même de l’ouverture de ce salon, le second, celles du musée Maillol. La sanguine et le crayon noir sont deux techniques différentes, chacune parfaitement choisie, comme c’est le cas également du graphite  ou «mine de plomb»  de la Tête de vieillard penchée et tournée vers la droite d’Adolph Friedrich Erdmann von Menzel (1815-1905), accrochée chez W.M. Brady & Co. C’est bien ce qui fait le petit supplément d’âme de la discipline : il n’existe pas un type de dessin mais plusieurs, tant tous sont différents, au-delà même des qualités artistiques de leur auteur, par les diverses techniques explorées. Le choix de l’une ou de l’autre, ou l’association de plusieurs d’entre elles, n’est jamais innocent.
 

Adolph Friedrich Erdmann von Menzel (1815-1905), Tête de vieillard penchée et tournée vers la droite, 1893, mine de plomb à l’estompe, signée des init
Adolph Friedrich Erdmann von Menzel (1815-1905), Tête de vieillard penchée et tournée vers la droite, 1893, mine de plomb à l’estompe, signée des initiales et datée en haut à gauche, 20,6 x 12,9 cm. W.M. Brady & Co, New York.

Magnifier le sujet
Lorsque Charles-Antoine Coypel (1694-1752) engage le pastel pour traduire son Allégorie du printemps ou de l’odorat (Marty de Cambiaire), il ne se trompe pas : son velouté séduisant traduit parfaitement les traits charmants de son modèle incarnant le renouveau printanier. Il en va de même pour les trois crayons employés pour un Portrait de Joseph-Valentin-Blaise Marty, par Jean-Martial Fredou de La Bretonnière (1710-1795). Le trio formé par la sanguine, la craie blanche et la pierre noire donne sa couleur à la psychologie du noble personnage représenté (Grässle-Härb). Quant à l’aquarelle, ne contribue-t-elle pas à magnifier la grandeur du Paysage de montagne de Jean Jacques François Le Barbier (1738-1826), rappelant la petitesse de l’homme devant l’immensité de la nature (galerie Nathalie Motte Masselinck) ? Et que dire des rehauts de gouache rouge, évocation criante du sang dégoulinant de la tête d’une Martyre imaginée par André Devambez, en 1913, pour illustrer un poème de Baudelaire (Talabardon & Gautier), ou du crayon noir utilisé pour fixer Six études du masque mortuaire de Napoléon par Richard Müller (1874-1954), le professeur étrange de George Grosz et Otto Dix, dont la galerie Martin Moeller & Cie présentera vingt œuvres accompagnées d’un catalogue… Cette déclinaison pourrait se poursuivre à l’envi.
Hors les murs
Avec vingt-huit institutions partenaires au lieu de vingt l’an dernier, la Semaine du dessin, qui propose un parcours hors les murs à la découverte des cabinets d’arts graphiques des grands musées, a sorti le médium d’une trop grande confidentialité. En effet, alors que le domaine de Chantilly a ouvert le sien en 2017, et enregistré cette même année une hausse de fréquentation de 3,7 % une belle santé que beaucoup de musées français peuvent lui envier , c’est au tour des «Pêcheries», le musée de Fécamp, d’aménager un tunnel des dessins dans son espace inauguré en décembre dernier. Tandis que la fondation Custodia et le musée Cognacq-Jay  ce dernier cherchant à ouvrir un espace spécialement dédié à ses collections d’arts graphiques dévoileront leurs dernières acquisitions, le Centre Pompidou piochera dans son extraordinaire fonds d’œuvres sur papier pour retenir des productions de Léon Bakst, Mikhail Larionov et Natalia Gontcharova sur les arts du spectacle. Même le musée des Arts et Métiers, célèbre pour ses instruments scientifiques et techniques, a décidé de sortir les feuilles de ses tiroirs !

 

3 questions
à Olivier Meslay
Directeur du Clark Art Institute à Williamstown (Massachusetts)

Comment définiriez-vous la collection de dessins que vous dirigez ?
La collection de dessins du Clark Art Institute est avant tout une collection européenne et américaine. Chronologiquement, elle s’étend des tout débuts du XVIe siècle, avec des œuvres d’Albrecht Dürer ou d’Antonio Boltraffio, jusqu’au XXe siècle, avec de forts accents français et américains pour la seconde moitié du XIXe. Les collections d’aquarelles américaines, en particulier celles peintes par Winslow Homer, sont splendides. À partir du magnifique noyau constitué par Sterling et Francine Clark, la collection s’est remarquablement enrichie grâce à une politique d’achats et à des dons. Le second aspect de la collection est son lien avec l’enseignement. Le Clark Art Institute abrite un master d’histoire de l’art extrêmement réputé aux États-Unis et à l’international. Ses étudiants, comme ceux du Williams College tout proche, ont un accès direct et quotidien avec le cabinet des dessins du Clark. L’enseignement de ce champ de l’histoire de l’art, comme cela se pratique à l’École du Louvre, est rare, et il y a très peu d’endroits dans le monde où l’on peut avoir ce contact permanent. Enfin, il faut insister sur l’impact du lieu sur la collection. Lorsque vous êtes à Williamstown, au Clark, vous êtes dans un véritable havre de paix, au milieu de la chaîne des Berkshires, dans un paysage extraordinaire. Toute l’attention est concentrée sur les chefs-d’œuvre, la frénésie de la ville n’existe pas. C’est pour moi l’un des plus beaux et des plus remarquables écrins que l’on puisse imaginer pour une collection. C’est pour cela que nous recevons régulièrement des dons de collectionneurs, qui savent que leurs dessins seront non seulement protégés, mais aussi partagés avec des amateurs dans des conditions uniques. Je ne connais nul autre endroit où l’on puisse sentir à ce point une adéquation entre la sérénité d’un lieu et la beauté d’une œuvre.

 
Edgar Degas (1834-1917), Two Portrait Studies of a Man, vers 1856-1857, crayon noir et estompe avec rehauts de craie blanche, 44,4 x 28,9 cm (détail).
Edgar Degas (1834-1917), Two Portrait Studies of a Man, vers 1856-1857, crayon noir et estompe avec rehauts de craie blanche, 44,4 28,9 cm (détail). Clark Art Institute, Williamstown, Massachusetts, USA. © Clark Art Institute, Williamstown, Massachusetts, USA


Présenter les dessins du Clark Institute à ce salon est une première…
Pour nous, c’est avant tout une occasion unique de présenter la collection de dessins à des passionnés, de les inviter à venir les voir sur place et à les tenir en mains. C’est aussi l’occasion de faire connaître le Clark Art Institute à un plus large public. Il est bien connu des historiens d’art, des amateurs et des conservateurs, mais certainement pas assez du grand public. Beaucoup de collègues et de collectionneurs viennent nous rendre visite pour étudier les œuvres : ils ont à leur disposition dans le même bâtiment une bibliothèque fabuleuse d’histoire de l’art, avec plus de 300 000 volumes en libre accès. Je souhaite en voir encore plus. Nous avons un programme de résidences pour les historiens d’art qui soutient aussi ce désir de partage.

Vous êtes aux États-Unis depuis 2009, avez été conservateur en chef du Dallas Museum of Art avant de rejoindre le Clark Art Institute en 2016 ; comment le Salon du dessin est-il perçu aux États-Unis ?
Il y est très bien perçu. Quand vous dites que vous allez au Salon du dessin à des collègues ou des collectionneurs et qu’ils vous répondent qu’ils y vont aussi, il y a immédiatement une impression de communauté d’esprit, la perspective d’un plaisir partagé, le sentiment que l’on va voir des trésors, petits ou grands, et tout cela sans prétention autre que celle de la qualité des œuvres. C’est indéniablement le grand succès du Salon du dessin : être international, attirer les meilleurs et le meilleur, mais rester une occasion de s’émerveiller.

Conférence sur la collection de dessins du Clark Art Institute, dirigée par Olivier Meslay au Salon du dessin, mercredi 21 mars, à 19 h (sur réservation).


Dans les petits papiers du Salon
Alors que la présence  ou non  des grands joailliers à la Biennale Paris est une question récurrente, le Salon du dessin y a répondu à sa manière, en invitant Chaumet à exposer… ses dessins de bijoux ! Le thème retenu ? «Le diadème, des grandeurs impériales à la Belle Époque». La maison profitera de cette belle occasion pour ouvrir au public, sur inscription, ses salons du 12, place Vendôme, du 23 au 30 mars, afin d’y montrer une autre sélection de dessins  elle en détient près de 55 000. En parallèle, cette 27e édition inaugure un cycle de conférences sur le thème des arts du spectacle, sous la direction de Pierre Rosenberg, offre une tribune à Olivier Meslay afin de présenter les feuilles du Clark Art Institute (voir interview page de droite) et invite le musée des beaux-arts de Nantes, récemment inauguré, à présenter une petite partie de sa collection. Il a fallu opérer un choix parmi les quelque treize mille pièces d’arts graphiques, l’idée directrice étant de faire dialoguer le fonds historique avec des acquisitions récentes et des œuvres contemporaines. Puisque l’on aborde la contemporanéité, sachez que les trois artistes nommées pour la 11e édition du prix de dessin de la Fondation Daniel et Florence Guerlain  Mamma Andersson, Leiko Ikemura et Juul Kraijer, trois femmes reconnues de la scène internationale  ouvriront avec talent et poésie sur l’avenir. Une fois encore, ce salon dispose de tous les atouts pour être une pépite dans le paysage parisien du printemps.

 

Le Salon du dessin 2018
en quelques chiffres
et à l’envers !

39 exposants
38 dessins de la maison Chaumet
28 musées et fondations partenaires
27e édition
18e année au palais Brongniart
14 techniques explorées par les artistes
11e Prix du dessin contemporain Guerlain
5nouveaux exposants, dont 0 français.
À voir
Salon du dessin 2018 du mercredi 21 au lundi 26 mars, de 12 h à 20 h (nocturne jeudi 22 jusqu’à 22 h) palais Brongniart, place de la Bourse, Paris IIe Deux expositions : «L’art du dessin chez Chaumet : imaginer - créer» et une sélection de feuilles du musée des beaux-arts de Nantes.
www.salondudessin.com

 
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