Emo de Medeiros, l’art de la contexture

Le 18 mars 2021, par Armelle Fémelat

Pour l’artiste franco-béninois, exposé au musée du quai Branly et au musée national de l'Histoire de l'immigration, notre monde postcolonial demande à être repensé.

Emo de Medeiros.
© Emo de Medeiros

Les artistes de la diaspora africaine apparaissent enfin, et de manière plus affirmée chaque année, sur le devant de la scène française. Comment le comprenez-vous et le vivez-vous ?
Je ne peux bien sûr que m’en réjouir ! Et je trouve justement que l’exposition «Ex Africa. Présences africaines dans l’art d’aujourd’hui» de Philippe Dagen, qui doit s’ouvrir au musée du quai Branly, restitue aux arts anciens d’Afrique et aux artistes de sa diaspora leur juste importance dans la création contemporaine globale. Pour ce qui est de ses arts anciens, leur influence immédiate dans l’inspiration d’artistes tels que Basquiat, Jean-Michel Alberola, Bertrand Lavier, Orlan, Sarkis ou Annette Messager est démontrée magistralement. Elle est mise en regard avec mon travail ainsi que celui de Kader Attia, Pascale Marthine Tayou, Romuald Hazoumè et Myriam Mihindou, ayant, à la demande du commissaire, tous créé des installations autour des idées à la fois de restitution et de l’influence fondatrice de ce continent.
Que montrez-vous exactement dans l’exposition du musée du quai Branly ?
C’est Philippe Dagen qui a fait le choix des œuvres, et j’ai réalisé une grande installation tout spécialement : Électrofétiches. Personnellement, je trouve passionnant ce que dit cette exposition d’art contemporain de la question de la restitution, puisqu’on y trouve à la fois des restitutions physiques, intellectuelles et symboliques ! Pour moi, elle est en elle-même une véritable restitution, avec l’idée que l’on rend leur place aux arts africains anciens. C’est une chose très importante et qui va complètement à rebours d’une perspective trop souvent folklorisante, illustrative ou identitaire. Là, on est dans la démonstration de la puissance pure de l’art. Avec Philippe Dagen, nous sommes en accord total sur la notion de charge des œuvres d'art. Toutes celles montrées dans l’exposition se distinguent par leur charge intense. À partir du moment où l’on considère celle-ci comme partie intégrante de la notion d’art, dans sa dimension suprasymbolique, on se place dans une perspective très différente et qui invalide les conceptions ethnocentriques contenues dans la notion de primitivisme. C’est ce qui en fait même temps la force, l’intérêt et le caractère novateur !

 

Auto portrait, 2018.© Emo de Medeiros
Auto portrait, 2018.
© Emo de Medeiros

L’existence de la Saison Africa2020 vous inspire-t-elle un commentaire ?
Son projet est unique : non seulement par son caractère innovant, car les saisons artistiques de ce type ne concernent généralement qu’un pays et impliquent nettement moins de grandes institutions françaises, mais aussi et surtout grâce à la vision de sa commissaire, N’Goné Fall. Celle-ci n’est pas avant tout décoloniale, mais panafricaine et anticoloniale. Cet anticolonialisme se manifeste par la proposition d’une multiplicité de points de vue, d’approches, de systèmes, de perspectives. Donc, dans une démarche radicalement opposée à la pensée et la praxis coloniales, qui fabriquent et exposent comme seule valide une vision univoque et ethnocentriste. Dans sa configuration originelle, malheureusement contrariée par la crise sanitaire, le projet prévoyait de présenter quantité de manifestations, en lien notamment avec ce que la commissaire a nommé «les cinq coins de l'Afrique» : celle du Sud, du Nord, centrale, de l’Est et de l’Ouest.
De quelle manière y êtes-vous associé ?
J’ai été invité à participer à l’exposition «Ce qui s’oublie et ce qui reste», au musée national de l’Histoire de l’immigration, ayant pour commissaires Meriem Berrada et Isabelle Renard. Elle a été conçue autour de la notion de transmission, une question qui me paraît fondamentale aujourd’hui dans la mesure où ce que l’on transmet, c’est ce que l’on fait passer ou laisse passer, ce qui va former ou transformer l’avenir via les générations qui en seront réceptrices. Un certain nombre d’imaginaires, de valeurs, de symboles qui innervent actuellement les visions dominantes du monde demandent à être remis en question. Il y a besoin, plus que jamais, d’examiner ce que l’on décide de transmettre et ce que l’on décide d’oublier. Dans «Ce qui s’oublie et ce qui reste», je montrerai deux pièces de ma série des «Surtentures», qui mêlent des références à Matisse ou à Duchamp, aux X-Men et à des symboles alchimiques… Dans ce cas précis, c’est le médium utilisé qui est l’objet de la transmission, en l’occurrence la toile cousue d’Abomey : j’inscris sur ce médium ancien du Bénin un langage visuel contemporain global, fait de pictogrammes, de logos, et même de puces électroniques. Dans le cadre de la Saison Africa2020, j’ai également été invité à participer à l’exposition «Rhizomes», de la commissaire angolaise Paula Nascimento, programmée à la Base sous-marine de Bordeaux. J’y montre Handroid City, un triptyque que j’ai déjà présenté au Centre Pompidou en 2019, lors de l’exposition «Cosmopolis#2». Sur des écrans géants sont projetées 512 vidéos aléatoires mais toujours synchronisées, mêlant des déambulations à travers les «quartiers numériques» au Bénin, au Nigeria, en Tanzanie, au Brésil et en Chine où se vendent les smartphones et tous les objets informatiques,
des plans larges filmés par des drones et la vidéo
Handroid. Celle-ci se réfère partiellement au film The Expression of Hands de Harun Farocki, réalisé en 1997 et qui montre uniquement des mains. Le titre de mon installation fait allusion à une ville planétaire décentralisée, toujours en éveil et qui incarne à mes yeux la révolution numérique en cours en particulier dans le Sud global, laquelle détermine entre autres une structuration similaire de l’espace urbain.

 

Cymbalics 0III (Time), 2021.© Emo de Medeiros
Cymbalics 0III (Time), 2021.
© Emo de Medeiros


Vous qui travaillez sur les questions du métissage, de la transculturalité et de l’identité dans un contexte mondialisé, êtes-vous intéressé et peut-être même influencé par les études postcoloniales ?
Oui, car nous vivons dans un monde postcolonial globalisé, hybride et complexe qui demande à être repensé. Ces études posent les bonnes questions, encore une fois autour de la transmission : que voulons-nous conserver et que voulons-nous remplacer ? Que devons-nous déconstruire pour pouvoir bâtir librement le monde de demain, nécessairement planétaire, débarrassé du sexisme, du racisme, obéissant à des valeurs de justice, de vérité, de solidarité, et qui doit donc se défaire des pensées automatiques et ethnocentristes ? Quel monde voulons-nous voir advenir ? Celui où s’affronteront les identitaires de tout poil, fondé sur la notion de race ? Ou celui éclairé par une pensée néo-humaniste, dans lequel la complexité des identifications et des affiliations sera prise en compte dès l’origine et dépouillée des catégorisations réductrices et stérilisantes ?
Pourriez-vous revenir sur le terme et la notion de « contexture », centrale dans votre démarche ?
Mes œuvres sont des «contextures», c’est-à-dire des mises en réseau de « textures » pouvant être des éléments formels, symboliques, sémantiques, historiques, des conversations ou des concepts. Dans la série des «Cymbalics», par exemple, je travaille en partie en réalité virtuelle et en partie en réalité physique, et utilise comme textures le métal et le magnétisme des aimants, mais aussi le motif formel de l’auréole, ou les symboles de l’Ifa, un système spirituel ouest-africain. Cette approche pourrait être comparée à une méthode alchimique où les ingrédients seraient autant des métaux que des idées ou des pixels…

à voir
«Ex Africa. Présences africaines dans l’art d’aujourd’hui», musée du quai Branly - Jacques Chirac,
37, quai Branly, Paris VIIe, tél. : 01 56 61 70 00.
Jusqu’au 27 juin 2021.
www.quaibranly.fr


« Ce qui s'oublie et ce qui reste », musée national de l'Histoire de l'immigration, palais de la Porte Dorée,
293, avenue Daumesnil, Paris XIIe, tél. : 01 53 59 58 60.
Jusqu’au 11 juillet 2021.
www.histoire-immigration.fr


«Rhizomes», Base sous-marine,
boulevard Alfred-Daney, Bordeaux (33), tél. : 05 56 11 11 50.
Jusqu’au 16 mai 2021.
www.bordeaux.fr
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