Emmanuelle Dupont, illusionniste textile

Le 25 janvier 2018, par Virginie Chuimer-Layen

Un monde de contes, un savoir-faire sublimé et partagé… Emmanuelle Dupont porte la broderie au-delà de ses limites. Portrait cousu de fils d’or et de rêves.

Orchidée noire, 2009, sculpture et broderie à l’aiguille, mousseline de soie, perles de verre, de jais, tête et élytres de scarabée Goliath, ailes de papillon, plumes, paillettes et sequins, fils d’inox, exposition «Cabinet des merveilles».
© Pierre Grand/Galerie L’Arbre du Monde

Du haut de ses 34 ans et de son air mutin, Emmanuelle Dupont est une brodeuse fascinante. Son Orchidée-papillon bicolore, son Scorpion de perles de jais et de paillettes brodées sont de féeriques et mystérieuses «apparitions», dont l’univers renvoie aux songes peuplés de créatures oniriques. Après un BTS stylisme de mode et un DMA (Diplôme des métiers d’art) textile spécialité broderie, en 2005, à l’École supérieure des arts appliqués Duperré, cette magicienne du fil, d’origine havraise, a été quelque temps conceptrice de vitrines de Noël. Très vite, elle enchaîne des collaborations avec des ateliers haute couture et des décorateurs. En 2010-2011, le designer Pierre Favresse la remarque et lui propose de collaborer à la création d’une de ses lampes. Viennent alors à elle des personnalités qui la poussent «à faire sortir la broderie de ses retranchements». Ainsi, un célèbre joaillier américain ayant remarqué  sur le Net  l’excellence de son doigté, l’invite à réaliser des cadrans de montre. Mais comment pourrait-il en être autrement ? Bardée de distinctions, dont le Grand Prix de la Création de Paris, en 2006, et le prestigieux Prix de l’Intelligence de la main, créé par la Fondation Bettencourt-Schueller en 2008, remarquée au premier salon Révélations de 2013, cette «peintre-sculptrice textile» vivant à Sauve, dans le Gard, cultive un goût prononcé pour l’esthétique teinté d’étrangeté.
Atelier authentique
Au cœur du petit village médiéval construit à flanc de colline, règne, dans son nouvel atelier de la rue du Pont-Vieux, une atmosphère plutôt ordonnée. «Il sert à toutes mes activités, explique-t-elle. J’y élabore et expose mes créations, comme dans une galerie, mais y organise des stages.» Au fond de cette ancienne cave en pierre, un grand héron cendré taxidermisé, près des tables de travail, semble étrangement prêt à s’envoler. «Ce héron m’inspire un prochain ouvrage, qui sera comme un manifeste aux oiseaux mazoutés, une ode à la renaissance…» Sur les étagères alignées de cet antre lumineux, donnant sur la rue, de sages boîtes en carton attendent qu’on vienne y dérober matériaux précieux, semi-précieux ou plus ordinaires  perles, métal, fil d’or, verre, résine, lin, mousseline de soie , comme un insolite inventaire botanique constitué d’ailes de papillon, de carapaces ou têtes de scarabées, de graines, de mousse et d’os.

 

L’atelier d’Emmanuelle Dupont à Sauve
L’atelier d’Emmanuelle Dupont à Sauve © Emmanuelle Dupont



Esprit des fables, es-tu là ?
Sous ses mains, les points de feston, de nœud, classiques de son métier, mais aussi la peinture à l’aiguille  technique ancienne, d’origine orientale, utilisant le fil de soie  et le traditionnel crochet de Lunéville lui permettent de «représenter chaque texture, d’inclure des perles, plumes, de jouer sur les contrastes et dégradés chromatiques, avec la plus grande minutie». Méticulosité et patience sont les maîtres mots pour ses ouvrages, à la conception très étudiée. «Comme pour tout métier d’art, la broderie a un rapport particulier au temps. Cependant, la plus grande de ses vertus est que son potentiel d’hybridation avec le métal, le verre ou la céramique s’avère infini. Je peux tout faire.» De ce savoir porté à son paroxysme, naissent ainsi de divines créatures. Ses Trois gorgones en organdi, coton, perles de verre et de métal, ressemblent à de délicates chimères mi-animales, mi-végétales, capturées sous cloche. D’autres «monstres» volants, marins, ou tout droit sortis de mythes antiques revisités, composent un ensemble des plus déroutants. Faite de galuchat, de mue de serpent, de perles de verre, de métal et de dentelles, sa Medusa est une harpie mutante à la chair qui se renouvelle. Son Corset femme serpent, de galuchat et incrusté de perles de cristal Swarovski, est une «représentation manichéenne du sexe féminin. Il évoque la gueule du reptile, tête en bas, dont la langue fourchue, constituée par le pied du mannequin, sort au niveau du pubis. J’aime, en effet, jeter le trouble dans mon art. Celui-ci renvoie au mimétisme observé chez certaines espèces animales ou végétales et évoque des questionnements actuels. La capacité de l’homme à altérer et manipuler la nature me fascine et me fait peur.»
Une créatrice en recherche constante
Toujours poussée plus haut par les contraintes techniques «donnant naissance à de nouvelles pratiques, très créatives», Emmanuelle Dupont ne reste jamais dans sa zone de confort et explore de nouveaux territoires. En 2016, pour sa participation au 25Festival du lin et de l’aiguille de La Gaillarde, en Seine-Maritime, elle découvre le potentiel inattendu de la fibre de lin. «Inspirée en partie par l’exposition «Cheveux chéris» du musée du Quai Branly en 2013, j’ai peigné ce matériau brut avec des outils de coiffeur, que j’ai mélangé, entre autres, à des fils d’or. À partir de cette étonnante «chevelure de grand-mère», j’ai créé Fleurs de lin, des œuvres végétales enfermées dans des boîtes. Des sortes de scalps, entre vérité et mensonge.» Fleurs ou improbables trophées de guerre ? Encore une fois, le doute plane. «Cette exploration est toujours en cours, ajoute-t-elle. En sortant le lin de son contexte végétal, je le déplace vers l’univers de l’homme. Il en devient vivant.» Elle confie également réfléchir sur la crinoïde et la plume de mer, «ces animaux marins ressemblant étonnamment à des plantes. Leurs analogies avec la plume, la fleur et la chevelure sont belles et me nourrissent».

 

Scorpion, perles de jais et paillettes brodées et montées en résille sur fil de métal, 2015.  
Scorpion, perles de jais et paillettes brodées et montées en résille sur fil de métal, 2015.
 © Emmanuelle Dupont



Un savoir partagé et largement diffusé
Mais Emmanuelle Dupont aime aussi diversifier les expertises. Entre 2011 et 2014, parallèlement à ses «travaux exploratoires», elle enseigne en DMA broderie, au lycée professionnel Gilles Jamain, à Rochefort. «J’aime transmettre mon savoir. Au contact bénéfique de mes élèves brodant l’or à l’aiguille, j’ai eu également envie de revenir à la réalisation d’ouvrages plus traditionnels… avec, néanmoins une approche contemporaine !» Elle répond aussi très favorablement aux nombreuses sollicitations de foires commerciales. «La vulgarisation, au bon sens du terme, de mes travaux dans des salons dits “populaires”, comme le salon des Métiers d’art, ou encore Maison & Objet, ne me gêne absolument pas, au contraire !» De plus, elle participe très fréquemment  environ quatre à cinq fois par an, voire plus  à des manifestations collectives. La dernière en date ? L’exposition itinérante «Artextures», dont elle fut l’invitée d’honneur du concours, de septembre 2017 à mai 2019. «Après le Carrefour européen du Patchwork à Sainte-Marie-aux-Mines dans le Haut Rhin, “Artextures” voyage jusqu’en février 2018 au château de La Gobinière à Orvault, en Loire-Atlantique. Plus tard, on la retrouvera à la manufacture Bohin dans l’Orne, à la citadelle de Brouage en Charente-Maritime, au musée de la Toile de Jouy dans les Yvelines, et, enfin, à Biarritz, chez Quilt en Sud.» Actuellement, quelques-unes de ses créations les plus emblématiques sont réunies dans l’exposition «Cabinet des merveilles», organisée par la jeune galerie arlésienne, L’Arbre du Monde.
Rêves illusoires
Méduses, gorgones… tout un bestiaire fantastique de créatures hybrides, «mais jamais glauques» : le monde personnel d’Emmanuelle Dupont est une «merveilleuse» illusion textile, dont l’excellence outrepasse le métier. Dépassant les clivages et les genres, sensible à l’environnement, son univers s’inspire de l’art populaire, des Métamorphoses d’Ovide, mais aussi de L’Art fantastique, le manifeste de l’essayiste Marcel Brion (1895-1984). Un univers à la Füssli version XXIe siècle, mais surtout du rêve, «cette profondeur peuplée de symboles et nichée au plus intime ; peut-être notre part d’humanité la plus secrète et, qui sait, la plus libre». Les créations d’Emmanuelle Dupont racontent de délicieuses histoires qui parlent de la Nature dans sa définition la plus large.

 

Corset femme Serpent, taffetas de soie, galuchat et perles de cristal Swarovski 2012.
Corset femme Serpent, taffetas de soie, galuchat et perles de cristal Swarovski 2012. © Emmanuelle Dupont



 

 

Emmanuelle Dupont
en 6 dates
1983 Naissance au Havre
2005 DMA spécialité broderie, école Duperré
2006 Grand Prix de la Création de Paris
2008 Prix Liliane Bettencourt pour l’Intelligence de la main
2011-2014 Enseignante en DMA broderie, à Rochefort
2013 Salon Révélations, Grand Palais, Paris



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