Emmanuel Redon, orfèvre de la décoration

Le 15 décembre 2017, par Claire Papon
Depuis vingt ans, au marché Biron, il propose de l’orfèvrerie de grande décoration des XIXe et XXe siècles. Plus qu’un marchand, l’homme va de l’avant pour s’ouvrir aux nouveaux marchés et former le goût de sa clientèle.
 
Emmanuel Redon dans sa boutique, au marché Biron, Saint-Ouen.
PHOTO LAURENT KRAUSE

À 16 ans, quand sa mère Jacqueline Teboul, antiquaire spécialisée dans l’orfèvrerie d’époque Empire au Village Suisse, a voulu le faire entrer dans le métier, il a refusé. Il préférait alors le cinéma et la photographie. Pour lesquels il a réalisé un court-métrage sur le peintre viennois Egon Schiele et les images du catalogue d’orfèvrerie contemporaine de la maison Tétard Frères. C’était il y a vingt ans. Puis, il a pris le chemin de l’orfèvrerie française, mais en développant celle de grande décoration. Au marché Biron, aux Puces de Saint-Ouen, il partage avec sa mère 80 mètres carrés de boutique depuis 1999. Et accueille une clientèle internationale dans un secteur en pleine mutation. Rencontre avec un incorrigible optimiste.
Quel rôle jouez-vous auprès de vos clients ?
J’essaie de les conseiller, les orienter dans leurs achats, leur expliquer par quelle pièce commencer, les guider pour composer leur table. Comme je l’ai fait il y a deux ans pour un oligarque russe, à qui j’ai fourni des caisses d’orfèvrerie d’Odiot, Froment-Meurice…
Il avait vu mon stand à la Biennale. Les acheteurs ne me parlent pas de leur intérieur, mais de leur budget. Et je m’adapte ! En partant du principe que tous les styles peuvent se mêler. Les gens achètent pour la pièce elle-même mais mon rôle est de leur expliquer pourquoi l’orfèvre est intéressant et de leur montrer quel tour de force il a accompli.

Qui sont vos acheteurs ?
Ils viennent des marchés émergents : Chine, Amérique du Sud… Les Russes sont un peu moins présents, et les clients français potentiels se sont exilés fiscalement, à quelques exceptions près. J’ai aussi quelques collectionneurs suisses et japonais, quelques clients du Moyen-Orient mais les formalités d’exportation rendent les choses beaucoup plus dures. S’ajoutent les formalités que sont en train de mettre en place le ministère des Finances et Tracfin, qui prévoient de nous obliger à faire remplir un questionnaire, dont on attend le modèle, à tous nos clients potentiels et d’effectuer une déclaration par Internet. Sous couvert de la loi Sapin contre le blanchiment d’argent et le terrorisme, on dénonce ! Cela rappelle de mauvais souvenirs. Les Anglais sont plutôt rares car ils ont leur propre orfèvrerie… Les clients recherchent des pièces typiquement françaises, avec un pedigree. Nous avons la chance d’avoir «la marque française du luxe» qui se reporte sur nos objets. Quand je vends, par exemple, une pièce de la maison Puiforcat, j’explique qu’elle appartient au groupe Hermès. Je joue la carte de l’image de marque.
Quand vous achetez une pièce, savez-vous déjà à qui vous allez la proposer ?
Non, je n’ai pas de client a priori, mais j’ai une idée de la façon dont je vais la présenter dans ma boutique. J’essaie d’acheter des objets qui ont une cohérence entre eux, d’un modèle proche, pour pouvoir proposer un ensemble au client. Je ne sais pas qui va pousser la porte de mon magasin. Je propose, je vends mon goût, je mets en forme cette orfèvrerie de grande décoration.

Émile Froment-Meurice. Centre de table en argent, le corps imitant une draperie, les nœuds agrémentés de têtes d’enfants ailés, seconde partie du XIXe
Émile Froment-Meurice. Centre de table en argent, le corps imitant une draperie, les nœuds agrémentés de têtes d’enfants ailés, seconde partie du XIXe siècle, l. 64 cm.

Vous êtes présent sur des salons, mais vous n’avez jamais souhaité vous installer ailleurs qu’aux Puces…
J’ai côtoyé les grands antiquaires de la rive gauche et de la rive droite, la plupart m’ont dit : «Reste où tu es.» J’ai fait la Biennale de 2012, puis celle de 2014, avec des objets qui méritaient d’y être présents. Je n’ai pas souhaité la faire en 2016 et cette année car je ne suis pas d’accord avec la démarche des organisateurs de ne pas faire de publicité et il y a trop de conflits d’intérêts. Et puis j’estime qu’il faut être à la hauteur avec de très beaux décors, et ce n’était pas le cas ces deux dernières années. En 2017, j’ai fait partie du vetting. Depuis cinq ans, je participe à Maastricht avec un partenaire sur quelques pièces importantes. Ce sont les mêmes clients qui viennent à la Biennale, à Maastricht et à ma galerie aux Puces. Mon but, c’est de partager les pièces avec les clients, de valoriser cette orfèvrerie de création. Cela demande du temps…
Quelle évolution du marché, et de la profession, constatez-vous ces cinq dernières années ?
Le marché s’est ouvert, le gâteau est à partager dans le monde entier et les moyens de vendre ont changé complètement, il n’y a plus de collectionneurs mais plutôt des «nouveaux riches qui veulent s’entourer de beaux objets anciens. Les vrais collectionneurs existent encore pour le XVIIe et le XVIIIe, mais la nouvelle génération de clients est complètement absente. On est dans une sorte de période glaciaire, qui devrait durer encore quelques années. Les marchands qui s’en sortiront sont ceux qui arriveront à faire tourner leur marchandise, car ils auront le plaisir de vouloir acheter et de vendre. Quant à la profession, elle exige de plus en plus de connaissances. Celle de l’objet que vous avez acheté et que vous allez vendre mais surtout celle de son marché, en France comme à l’étranger. Bref, il faut autant connaître les objets que leur valeur financière. Ma mère et moi sommes les seuls, aux Puces et probablement en France sur ce créneau de l’orfèvrerie de grande décoration des XIXe et XXe siècles. En fait, il faut rester constamment sur le qui-vive, intellectuellement et financièrement, à l’achat comme à la vente. Ne pas dire «je n’ai pas d’argent», mais aller de l’avant.
Et pourtant, l’orfèvrerie n’est pas réputée pour être un marché porteur…
L’orfèvrerie XIXe est considérée comme de l’art de la table, donc utilitaire. Contrairement à celle du XVIIIe, elle touche un public non de collectionneurs, mais qui aime la décoration. Et de ce fait, les clients ne sont pas prêts à mettre autant d’argent que pour un tableau par exemple. Ce que j’essaie de leur expliquer, c’est que ce sont des objets de collection même s’ils sont utilitaires, d’où mon livre…

 

 
… Henri Duponchel. Huilier-vinaigrier à monture en argent ciselé d’entrelacs et reposant sur quatre pieds en forme de chimère, XIXe siècle, l. 27 cm (
Henri Duponchel. Huilier-vinaigrier à monture en argent ciselé d’entrelacs et reposant sur quatre pieds en forme de chimère, XIXe siècle, l. 27 cm (détail).

Vous publiez en effet un livre avec Isabelle Cartier-Stone. Dans quel but ?
Garder une trace, une mémoire de ces objets qui sont uniques. Une fois vendus, ils disparaissent. Et puis surtout, expliquer aux gens que ces objets utilitaires sont des objets de collection, éduquer leur goût en quelque sorte. Comment les orfèvres ont travaillé les différents styles de leur époque, c’est-à-dire comment un même orfèvre pouvait travailler dans le style ottoman, le rocaille, le néoclassique. Dans le prochain ouvrage, notre démarche sera de montrer comment ces mêmes orfèvres ont travaillé ensemble les styles et surtout qu’ils se sont échangé les pièces. Comment une œuvre de Froment-Meurice devient Odiot ou Duponchel à la signature. Le titre pourrait être «L’échange des pièces entre orfèvres du XIXe». Christofle, par exemple, a créé de très belles pièces sous Napoléon III, puis des garnitures de table extraordinaires pour l’Exposition universelle de 1900, et enfin des pièces «sobriété» dans les années 1930 grâce au Danois Christian Fjerdingstad.
Selon vous, le marché est-il plus difficile qu’il y a dix ans ?
Bien sûr. Aujourd’hui, le métier est là en permanence. Avec Internet, on peut travailler dans le monde entier et à toute heure. Il faut profiter de chaque instant et prendre son temps pour faire ce métier, qui donne la possibilité de croire qu’on est assez libre tout en étant en fait prisonnier de ses envies.
Quand vous parlez des objets que vous vendez, on a l’impression qu’il s’agit de votre propre collection.
Quelque part, c’est vrai ! Ma démarche consiste à proposer et vendre mon goût.
Le jour où je tire un trait, je vends tout. C’est ce qu’a fait Félix Marcilhac. L’important, ce n’est pas d’avoir les pièces les plus belles mais de s’approprier celles qui vous passent entre les mains…

 

À voir
www.emmanuelredon.com
Emmanuel Redon et Isabelle Cartier-Stone,
Ornements, orfèvres d’exception du XIXe siècle (voir Gazette n° 42, page 377).
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