Émile Gallé, un poème de verre retrouvé

Le 21 octobre 2016, par Philippe Dufour

Répertoriée comme l’une des dernières pièces uniques du génial maître verrier, La Feuille rongée effectue une réapparition inespérée. Histoire d’un chef-d’œuvre.

Émile Gallé (1846-1904), vase La Feuille rongée, verre, h. 24,5, l. 28 cm, signature d’origine gravée en intaille.
Estimation : 180 000 / 200 000 €

Une feuille morte se recroqueville sous l’effet des premiers froids de l’automne, révélant l’ossature de ses nervures saillantes et desséchées. Est-ce lors de ses fréquentes herborisations qu’Émile Gallé a été frappé par ce motif végétal, en apparence si peu attrayant ? Il s’en est, dans tous les cas, pénétré pour créer l’un de ses derniers chefs-d’œuvre, le vase intitulé La Feuille rongée. Longtemps considérée comme perdue, cette pièce étrange est découverte il y a quelques mois par Me Jean-Pierre Besch, lors de l’inventaire d’une collection privée. En parfait accord avec la saison, elle réapparaît juste à temps pour devenir l’une des vedettes de la vente, consacrée aux arts décoratifs du XXe siècle et à la verrerie lorraine, prévue à Cannes ce dimanche 30 octobre.

Les voix de la nature
Passionné de botanique, Émile Gallé a toujours puisé son inspiration dans la nature pour élaborer son œuvre révolutionnaire. N’a-t-il pas fait graver sur la porte de ses ateliers de Nancy, cette devise éloquente : «Ma racine est au fond des bois» ? Au terme d’une longue évolution que consacre le triomphe du maître verrier à l’Exposition universelle de 1900, la plante ne s’affiche plus seulement comme l’ornement de l’objet mais constitue sa structure même. Notre Feuille rongée s’inscrit dans ce renouvellement total. Les Parisiens la découvrent en mars 1903 à l’exposition de «l’école de Nancy», organisée par l’Union centrale des arts décoratifs au pavillon de Marsan ; Gallé y expose vingt-deux vases qu’il considère comme ses œuvres les plus définitives, car les plus abouties. On y admire des pièces uniques, aux noms toujours aussi poétiques, entre autres : Les Passereaux bleus, La Rose de France, L’Eucalyptus, Le Peuplier noir, Le Tremble ou encore Les Chevaux de mer… Parmi elles, la Feuille rongée s’avère la plus étonnante tant par son thème que par sa conception. D’ailleurs, les magazines de l’époque la plébiscitent, tel Art & Décoration, qui ne présente que sa seule photographie pour illustrer l’article élogieux consacré au verrier nancéien.

Au terme d’une longue évolution, la plante ne s’affiche plus seulement comme l’ornement de l’objet mais constitue sa structure même.

Une œuvre visionnaire
Cette véritable sculpture, à la limite de l’abstraction, s’affirme aussi comme un tour de force technique : la feuille à côtes nervurées a été façonnée au feu en une seule fois, puis complétée par l’application à chaud de deux coccinelles d’un bleu saphir profond et d’un piédouche orné de pétales. Passé les vingt-quatre heures nécessaires au refroidissement, un graveur, très expérimenté, a ciselé son décor à la meule. Un processus complexe et risqué, donc, sans cesse amélioré par des recherches désormais brevetées, et qui permet à Gallé de traduire tous les contrastes du végétal putrescent. Ainsi suffit-il d’observer la coupe à la lumière pour qu’elle révèle, sous une fine pellicule irisée de moisissure vert-de-gris, une merveilleuse couleur d’ambre, la résine fossile symbole d’éternité. Comme si le poète du verre, avec cette feuille morte, nous avait laissé un ultime et ardent hommage à la vie, un an avant sa disparition en 1904.

dimanche 30 octobre 2016 - 14:30 - Live
Cannes - Grand Hyatt Cannes Hôtel Martinez, 73, La Croisette - 06400
Besch Cannes Auction
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