Émile Gallé, grand ordonnateur du bonheur

Le 22 mars 2018, par Caroline Legrand

Conservé en son entier durant plus d’un siècle, le mobilier d’une chambre à coucher signé du maître nancéien sera bientôt dispersé. Portrait de l’artiste en décorateur.

Émile Gallé (1846-1904), Lit aux Ombelles en noyer mouluré et sculpté, pied de lit à fond de marqueterie d’iris des Marais sur fond de vols de papillons, ceinture sculptée et ajourée, signé, h. tête de lit 152 cm, literie 200 x 160 cm (détail).
Estimation : 10 000/15 000 €

Son ami le critique et amateur d’art Roger Marx l’appelait «l’Homo triplex». Émile Gallé assumait en effet les fonctions de céramiste, verrier et ébéniste. Mais à ces trois facettes artistiques, il convient d’ajouter celles de décorateur et d’industriel. Cette vente du mobilier d’un château normand témoigne ainsi de sa capacité à créer un mobilier avec tous ses éléments décoratifs, à l’image des futurs ensembliers. Amateurs et spécialistes apprécieront d’autant plus la lecture de plusieurs lettres échangées entre Gallé et le commanditaire de ce mobilier, Henri Gaston de Bousquet de Florian (1866-1944). Ce magistrat avait été séduit par les créations du Nancéien lors de la célèbre exposition de l’école de Nancy au pavillon de Marsan, à Paris, organisée par l’Union centrale des arts décoratifs en mars 1903. Un homme connu au début de sa carrière de juge sert d’intermédiaire, Henry Hirsch. D’origine lorraine, ce dernier collectionnait les verreries de Gallé et commanda en 1904 le célèbre mobilier symboliste de chambre à coucher Aube et Crépuscule, l’une des dernières créations du Nancéien, considérée comme son testament artistique.
 

Coffre à bois en noyer mouluré et sculpté, couvercle et les trois faces à fond de marqueterie de personnages, côtés latéraux à marqueterie de bûcheron
Coffre à bois en noyer mouluré et sculpté, couvercle et les trois faces à fond de marqueterie de personnages, côtés latéraux à marqueterie de bûcherons et de leur chien et de pies sur fond de forêt enneigée, montants sculptés se terminant par un piétement mouvementé, signé, 61 x 94 x 50 cm.
Estimation : 4 000/6 000 €

Cadeau de mariage
Tout comme son ami, notre commanditaire décide, à l’occasion de son mariage, de remeubler sa chambre à coucher d’Avignon, par la suite déménagée en Normandie et conservée jusqu’à ce jour par ses descendants. Le 29 juillet 1903, Gallé écrit : «Je suis vivement sensible à la confiance que vous me témoignez en vous adressant à moi dans cette circonstance pour vous préparer l’intérieur harmonieux d’une vie heureuse.» Monsieur de Bousquet de Florian avait d’ores et déjà été séduit par le lit aux Ombellifères et iris des marais, aujourd’hui annoncé à 25 000/30 000 €, mais le créateur attend d’autres commandes précises. Il suggère une toilette à glace et des tables de nuit dans le même modèle. Entrepreneur avisé, il propose également des «lampes à l’électricité, originales et pratiques, se posant ou descendant du plafond, pour permettre, au besoin, de lire au lit». Une toute nouvelle gamme de produits qu’il a lancée en 1902, conscient du potentiel esthétique des verres colorés transpercés de lumière. Le client se laissera tenter par une élégante lampe adoptant la forme d’un perce-neige, qui a fait la Une de la Gazette (n° 9, page 6), et par une paire d’appliques en verre doublé brillant, à décor d’abutillons, et armature en métal doré (4 000/6 000 €). Gallé conclut sa lettre en offrant de fournir également des tentures, étoffes ou papiers afin de recouvrir les murs, «faisant si bien valoir les bois marquetés». Au final, il livrera une vingtaine de meubles, objets de décoration ou verreries, présents lors de cette vente comme autant de symboles de la diversité de son talent.

 

Suspension hémisphérique, épreuve tirage industriel réalisée en verre doublé bleu et marron sur fond blanc tacheté jaune, gravé en camée à l’acide, mo
Suspension hémisphérique, épreuve tirage industriel réalisée en verre doublé bleu et marron sur fond blanc tacheté jaune, gravé en camée à l’acide, monture en chaîne d’origine en métal à décor de papillons, signée, h. 78, diam. 37 cm.
Estimation : 3 000/5 000 €

L’apogée du naturalisme…
L’Ardent défenseur de l’art nouveau Roger Marx écrivait en 1903, dans le Bulletin des Sociétés artistiques de l’Est : «L’ameublement de chambre à coucher, dont le thème d’inspiration a été demandé à l’ombellifère, ne constitue pas seulement un ensemble capital dans l’œuvre d’Émile Gallé : il marque une date dans l’évolution du mobilier.» Si au cours des années 1900-1902, le Nancéien passionné de botanique exploite ce thème dans ses verreries, il l’adaptera plus largement au mobilier à partir de la chambre à coucher, réalisée en collaboration avec le dessinateur Auguste Herbst et le sculpteur Paul Holderbach, présentée en 1903 à l’Union centrale des arts décoratifs, au pavillon Marsan. En industriel prudent, comme le précise la directrice du musée de l’École de Nancy, Valérie Thomas (voir interview, page 17), «Gallé a déposé de plus, chez les Prud’hommes, plusieurs dessins de ce mobilier afin d’être protégé contre la copie. Une partie de ces dessins sont maintenant conservés au musée d’Orsay». Appelées également «berces des prés», les ombellifères se caractérisent par leurs fleurs, disposées comme des ombrelles. Elles poussent dans les régions froides de l’hémisphère Nord. La berce du Caucase, découverte près du mont Elbrous, en Géorgie, par Émile Levier et Stephan Sommier en 1880, est devenue l’un des symboles de l’école de Nancy. Féru de botanique depuis son enfance, Émile Gallé lui offre rapidement une place de choix dans son jardin, pour lequel il fait venir des espèces du monde entier. Il l’utilise pour la première fois en motif dans la partie basse de sa console Les Parfums d’autrefois, en 1894 (musée École de Nancy). Marquant l’apogée de ses recherches naturalistes, ce modèle voit la fleur s’épanouir sur toute la surface du meuble, tige et feuillages en définissant la structure, à l’image de l’étagère de notre ensemble, exposée à Paris en 1903 (9 000/12 000 €). «Et d’abord, la nature lui apporte [au décorateur] aujourd’hui des formes nouvelles», écrivait Émile Gallé. Ainsi, au-delà du décor, les meubles mais aussi les lampes et les vases prennent la forme de ces fleurs ou végétaux qui l’inspirent tant.

 

Armoire aux Ombellifères en noyer mouluré et sculpté et de bois précieux, marqueterie d’Iris des marais, de libellules et d’un papillon, fronton sculp
Armoire aux Ombellifères en noyer mouluré et sculpté et de bois précieux, marqueterie d’Iris des marais, de libellules et d’un papillon, fronton sculpté d’ombelles, signée, 240 x 120 x 54 cm.
Estimation : 20 000/30 000 €

… et des innovations techniques
La véritable révolution formelle du modèle ombellifère s’accompagne aussi de la place primordiale accordée à la marqueterie. Présente sur chaque surface plane, elle impose une mise en page novatrice, inspirée de l’art japonais, avec une absence de perspective et une composition asymétrique que l’on retrouve notamment ici sur l’armoire aux ombelles (20 000/25 000 €). Amoureux du bois  exotique ou local  offrant des nuances infinies de couleur, Gallé apprécie particulièrement ce travail. Son atelier possédait ainsi près de six cents essences différentes. Artiste, mais aussi scientifique toujours en quête d’innovation, Émile Gallé devait donner un nouveau souffle à la verrerie en adaptant justement les techniques de la marqueterie et de la patine au verre, déposant plusieurs brevets en 1898. Ses recherches le portent également vers les variations de couleur, mais aussi les différentes techniques de décoration, notamment avec la gravure à la pointe, à la roue, à la molette ou à l’acide fluorhydrique. Apparu en 1889, ce dernier procédé, pratique et peu coûteux, est appliqué aux épreuves industrielles, tel le petit vase balustre en verre doublé marron sur fond jaune pâle, à décor de paysage lacustre, proposé autour de 500 €. On doit encore  et entre autres  à ce chercheur infatigable la superposition de deux ou trois couches de verre gravé, pour créer un verre «camée» offrant un décor en relief, à l’image de la suspension aux papillons d’Henri Gaston de Bousquet de Florian (3 000/5 000 €). Humaniste et philosophe, Gallé travaillait dans un but de partage et de diffusion : «Et ainsi la vie au vingtième siècle ne devra plus manquer de joie, d’art, ni de beauté»…

 

3 questions à
Valérie Thomas
Directrice du musée de l’école de Nancy

Dans cette vente, nous découvrons Émile Gallé décorateur. A-t-il souvent réalisé des ensembles aussi importants ? 
Gallé a en effet réalisé des ensembles pour salle à manger et pour chambre à coucher, comme le mobilier pour la salle à manger d’Henry Vasnier, acquis en 2013 par le musée des beaux-arts de Reims. Il a également fourni le mobilier pour une chambre à coucher et une salle à manger à décor d’ombellifères pour l’hôtel particulier d’Édouard Hannon à Bruxelles, construit dans le style art nouveau. La dernière citée est maintenant conservée et présentée au musée des Arts décoratifs de Paris, alors que la chambre à coucher est au musée de l’École de Nancy, grâce aux dons des descendants d’Édouard Hannon. Le lit est du même modèle que celui présenté à la vente.

Gallé a ici mélangé plusieurs modèles, des meubles aux ombellifères, une commode Chardon des sables, des tables gigogne à décor de crocus et glycines, ou encore une lampe Perce-neige. Était-ce son habitude ?
L’école de Nancy prônait l’unité par les formes, le thème décoratif ou les couleurs dans l’aménagement d’une pièce. Cela concernait également les pièces de mobilier et la décoration intérieure. Gallé était très attentif à ce principe d’adaptation entre forme et décor. Je pense que la diversité des modèles doit être ici le fait du client, qui a choisi chez Gallé des pièces et des objets aux sujets différents.

La mémoire collective retient plus le verrier Émile Gallé que l’ébéniste. Voulait-il privilégier un domaine plutôt qu’un autre ?
Non, Gallé a choisi de devenir ébéniste en 1884 alors qu’il pratiquait déjà la céramique et le verre. Il a beaucoup regretté, autour de 1900, que son œuvre d’ébéniste ne soit pas suffisamment reconnue et a sollicité certains de ses amis critiques d’art, afin de mieux faire connaître sa production de meubles. Il a lui-même publié un article intitulé «Le mobilier contemporain orné d’après la nature». Il a cependant été surtout reconnu comme un grand artiste verrier, même lorsque l’art nouveau connaissait une longue période de désaffection jusque dans les années 1960.
jeudi 05 avril 2018 - 18:00 - Live
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