Émile Bernard, l’Ile-de-France version synthétiste

Le 26 avril 2018, par Philippe Dufour

À l’occasion d’un séjour hivernal en Seine-et-Marne, le théoricien de Pont-Aven se passionne pour l’histoire d’une église de village et sa représentation. En résulte cette toile, comme un écho à l’œuvre de son ami Vincent.

Émile Bernard (1868-1941), L’Église sous la neige, 1892, huile sur toile, signée en bas à gauche et datée, 61 x 38 cm (détail).
Estimation : 150 000/200 000 €

L’église est caractéristique de l’Ile-de-France, avec son chœur étroit, ses hautes fenêtres en ogive et son clocher coiffé d’un toit à deux versants... Nous sommes à Couilly-Pont-aux-Dames, en Seine-et-Marne, face au sanctuaire paroissial placé sous le vocable de Saint-Georges. La toile a été peinte en 1892 par Émile Bernard, qui nous a plus habitués aux paysages et aux villages bretons ; à Pont-Aven, six ans auparavant, l’artiste a découvert à la fois la magie d’une région demeurée authentique et la peinture à l’état brut en approchant Paul Gauguin, qui d’ailleurs s’est alors montré peu engageant à son égard. Entre-temps, le jeune homme pressé a brûlé les étapes : il élabore le cloisonnisme avec Louis Anquetin en 1887 et, l’année suivante, connaît la véritable rencontre avec Gauguin, avec lequel il jette les bases du synthétisme. Autre personnalité artistique au rôle de premier plan : son ami Eugène Boch, ex-condisciple à l’atelier de Cormon. Cet héritier de la célèbre famille de faïenciers belges possède une maison dans le village de Couilly. Le 16 janvier 1892, Émile Bernard vient l’y rejoindre. Ce coin de la Brie ne manque pas de le charmer, et il multiplie balades et visites, malgré les températures glaciales. Il se passionne surtout pour l’histoire de l’église du bourg, qu’il peindra à deux reprises. Dans une première toile, répertoriée sous le n° 293 dans l’ouvrage Émile Bernard, sa vie, son œuvre, catalogue raisonné, rédigé par Jean-Jacques Luthi et Armand Israël, l’édifice religieux est saisi à distance avec une partie du village, dans un format paysage. Et puis, il y a cette vue.
Comme un hommage à van Gogh
Cadrée sur l’abside, la composition affiche une grande ressemblance avec l’un des tableaux les plus célèbres de Van Gogh, si bien qu’elle a longtemps été intitulée L’Église d’Auvers-sur-Oise sous la neige (n° 291 du catalogue raisonné). Très récemment, André Cariou, l’ancien directeur du musée de Quimper, en s’appuyant notamment sur la date inscrite, a identifié l’édifice qui, à l’examen, s’avère fort différent de son illustre homologue. En accord total avec ses théories synthétistes, Bernard a représenté en aplats le côté sud du monument, les différents volumes semblant emboîtés les uns dans les autres. Ils deviennent des prétextes à variations sur une gamme restreinte de six couleurs, tandis que les arbres du premier plan, symbolisés par de longues lignes sinueuses noires, s’étirent sur le ciel de neige… Ce n’est pas un hasard si ce tableau, qui a fait partie de la collection Ambroise Vollard, entre en résonance avec le chef-d’œuvre de Vincent Van Gogh : l’artiste hollandais a été un très grand ami d’Émile Bernard. C’est aussi chez Cormon qu’ils se sont rencontrés, avant de travailler sur les mêmes sujets, comme des portraits du père Tanguy ou le pont métallique d’Asnières. Quand Vincent s’installe à Arles, en 1888, les deux hommes échangent une abondante correspondance, souvent complétée de dessins et même de toiles. Et c’est encore son «cher copain Bernard» qui organisera une dernière et modeste exposition pour Van Gogh, à Auvers, à la veille de ses funérailles.

samedi 05 mai 2018 - 14:30
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