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Élisabeth II, ou l’ouverture des collections royales

Publié le , par Carole Blumenfeld

En soixante-dix ans de règne, la reine Élisabeth II a démontré une formidable volonté d’ouverture des collections royales anglaises tant aux chercheurs qu’au public, faisant plus en ce sens qu’aucun de ses prédécesseurs

La reine Élisabeth II à Buckingham Palace, en 1969. En arrière-plan, La Revue de... Élisabeth II, ou l’ouverture des collections royales
La reine Élisabeth II à Buckingham Palace, en 1969. En arrière-plan, La Revue de la Flotte à Portsmouth par le roi George III.
© Heritage Images / Bridgeman Images

Pendant l’évacuation des trésors de Windsor lors de l’incendie de 1992, le restaurateur des meubles de la Royal Collection fut chargé de sélectionner les objets à sauver. Apprenant le drame patrimonial qui était en cours, des dizaines de camionneurs de la région s’étaient présentés, à la suite d’une annonce passée à la radio, afin d’évacuer et de stocker les œuvres d’art. Le restaurateur de la reine se trouvait dans la chambre de celle-ci lorsqu’elle le surprit en train de crier aux pompiers que le meuble dans lequel elle conservait ses souvenirs les plus intimes – et auquel elle était personnellement très attachée – n’avait aucun intérêt artistique et qu’il ne méritait pas d’être évacué. Mortifié, il tenta de s’excuser mais Élisabeth II lui demanda de ne pas prendre en considération sa présence. L’anecdote, qu’il confia à quelques chercheurs lors d’un dîner des Royal Collection Studies, résume à elle seule l’immense respect dans lequel la reine tenait les connaisseurs et la liberté qu’elle leur accorda. En tant que souveraine (et non en tant qu’individu), Élisabeth II était à la tête de la plus grande collection privée d’œuvres d’art au monde, parmi lesquelles les 600 dessins de Léonard, les tableaux de Rembrandt, le bureau à cylindre du comte de Provence ou les cinquante Canaletto sont célébrissimes. Si elle fréquentait souvent les archives à Windsor et si elle entretenait des liens étroits avec Jane Roberts – la conservatrice des arts graphiques, qu’elle nomma bibliothécaire royale lors de son départ à la retraite en 2002 –, Élisabeth n’avait aucun intérêt particulier pour ses 7 600 tableaux, ses 2 000 miniatures ou ses 500 000 dessins et estampes – les Britanniques le savent bien et elle ne s’en cachait pas –, mais elle fit confiance à ses conseillers. Les noms de certains d’entre eux sont bien connus. Lorsqu’elle monta sur le trône, au très prestigieux sir Kenneth Clark avait succédé, en tant que surveyor of the King’s/Queen’s Pictures, sir Anthony Blunt, historien de l’art renommé et, accessoirement, agent du KGB. En 1987, c’est l’un de ses émules, sir Oliver Millar, qui, le premier, fut nommé director of the Royal Collection. Le poste venait d’être créé par la reine dans le souci de confier ces fonctions – domaine réservé du lord-chambellan – à des spécialistes, mais surtout afin d’employer des conservateurs à plein temps pour superviser l’aménagement des résidences, la conservation des œuvres, des armes, des bibliothèques et des archives ainsi que la présentation des joyaux de la couronne. Depuis lors, ou plutôt depuis l’incendie du château de Windsor, le directeur de la Royal Collection est aussi responsable du Royal Collection Trust, l’un des cinq grands départements du Royal Household, dont l’entretien est supposé être financé par des ressources propres.
Séminaires et expositions
Le très respecté Geoffrey de Bellaigue, directeur de la Royal Collection de 1988 à 1996, dont la mère avait été professeure de français d’Élisabeth dans sa jeunesse, a magistralement œuvré pour placer les collections d’arts décoratifs français de la reine au cœur de toutes les recherches dans le domaine. Son ouvrage sur le service commandé en 1783 par Louis XVI à Sèvres et presque intégralement conservé dans les collections royales anglaises, son exposition à Buckingham Palace sur les collections de George IV ou son catalogue en trois volumes des 2 000 pièces de Sèvres de la Royal Collection sont ainsi des études de référence. Geoffrey de Bellaigue facilita aussi l’établissement des Royal Collection Studies, qui permettent chaque année à une vingtaine de connaisseurs issus du monde universitaire, des musées ou du marché de l’art d’être invités à étudier les collections lorsque la famille royale ne réside pas à Windsor. Pendant dix jours, ces personnalités profitent d’un climat exceptionnel d’échanges et d’émulation avec les conservateurs de la Royal Collection et les chercheurs sont invités à présenter leurs travaux sur les collections. C’était tout à l’honneur d’Élisabeth II de loger les participants et de les laisser accéder à la quasi-totalité de ses appartements privés, aussi bien à Windsor Castle qu’à Buckingham Palace. Au-delà de ces séminaires d’excellence, où nombre de chercheurs ont enrichi par leurs savoirs la connaissance des collections – on se souvient de la découverte par Alexandre Pradère des armoires Boulle de Calonne et de la grande bibliothèque Boulle-Levasseur du marchand Le Rouge, une réponse à la bibliothèque Lalive de Jully –, la reine a démontré sa constante générosité. Depuis l’ouverture, en 1962, de la Queen’s Gallery, à côté de Buckingham Palace, 82 expositions conçues à partir de ses collections y ont été présentées, auxquelles il faut ajouter toutes celles réalisées depuis 2002 à la Queen’s Gallery du palais de Holyrood, à Édimbourg. Toutes ont été conçues en mêlant les genres artistiques et en veillant au plaisir du visiteur. Celles dédiées aux costumes ont été pionnières. L’ouverture des résidences royales est plus impressionnante encore. Beaucoup se souviennent de l’épineuse question du financement de la restauration de Windsor suite à l’incendie de 1992. Acceptée de bonne grâce par la reine, la création du «Trust», une fondation, et l’ouverture des résidences royales pendant l’été ont marqué un tournant majeur. Des dizaines de millions de personnes ont depuis visité Buckingham Palace et Windsor Castle. Ils étaient 3,3 millions lors de la dernière saison avant la pandémie. Le produit des entrées payantes et de la vente des produits dérivés –ceux-ci rapportèrent 21,7 M€ avant la pandémie – permet la restauration et l’entretien des résidences et des œuvres d’art, les travaux scientifiques mais aussi quelques acquisitions. Fuyant les dépenses extravagantes qui pourraient lui être reprochées, Élisabeth a néanmoins acheté en nombre, sur les conseils de ses conservateurs, des œuvres destinées à compléter les collections ou à les documenter, comme les compotiers provenant du service de Louis XVI ou le Portrait de la princesse Sophie, future électrice de Hanovre par Honthorst. Il faudrait aussi noter les nombreux dons et tous les portraits de la souveraine, peints ou photographiés, par les artistes contemporains, de Cecil Beaton à Lucian Freud. Charles III, un habitué du cabinet d’arts graphiques de Windsor, est extrêmement impliqué depuis longtemps dans le Royal Collection Trust. Le prince de Galles serait d’ailleurs à l’origine de la nomination de Tim Knox – qui dirigeait le Fitzwilliam Museum – à la tête des collections royales. Le roi passionné d’aquarelle semble convaincu du bien-fondé de l’ouverture des résidences royales au-delà de la saison estivale. Il se murmure qu’il aurait aussi pour ambition de transformer le château de Balmoral, propriété privée du monarque, en musée dédiée à Élisabeth II. Dans les semaines qui viennent, de nombreuses annonces devraient être faites, préparées de longues dates. Les Canaletto de Sa Majesté ne semblent pas avoir pour vocation à décorer un couloir, si prestigieux soit-il, menant à des appartements privés.

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