Eindhoven une ville très design

Le 09 septembre 2016, par Harry Kampianne

Autrefois cœur névralgique de la société Philips, délocalisée depuis à Amsterdam, Eindhoven s’est dotée d’une nouvelle peau. Une mue nourrie par de nombreux talents issus de sa Design Academy.

Le Blob, situé en plein centre-ville d’Eindhoven, bâtiment futuriste en verre et en acier, conçu par l’architecte Massimiliano Fuksas. Cette construction fait office d’entrée du spacieux centre commercial De Admirant.
© Curt Woyte

Derrière une architecture complexe et mitigée, Eindhoven regorge d’atouts artistiques. La crise ? Elle a connu… Considérée comme un pôle économique incontournable des Pays-Bas, la ville fut frappée dans les années 1990 par une récession redoutable. Philips, le géant de l’électroménager et de l’éclairage, déménagea son siège social à Amsterdam, provoquant des dizaines de milliers de licenciements. Une période sombre, qu’Eindhoven a su éclipser. Reconnue aujourd’hui comme une capitale internationale du design, elle présente chaque année le nec plus ultra des créateurs néerlandais, engendrant plus de 300 000 visiteurs lors de la Dutch Design Week, fin octobre. La plupart des artistes sont diplômés de la célèbre Design Academy, une carte maîtresse contribuant à la renommée de la ville. Un label vu comme le vivier d’un savoir-faire à la pointe de la technologie, de l’artisanat et de la création. Ses huit mille chercheurs et ingénieurs, regroupés au sein des ateliers du High Tech Campus, en font, selon certains publicistes enthousiastes, le «kilomètre carré le plus intelligent d’Europe». Rien que ça ?, répondront les plus sceptiques… Et pourtant, force est de constater que le côté do it yourself des FabLabs, sortes de plates-formes pluridisciplinaires et immersives, alimente un enthousiasme contagieux auprès de jeunes designers, fédérant moult ateliers et studios de création.
 

Joost van Bleiswijk (né en 1976), Protopunk, 2016, vase avec roses, acier, peinture, vernis, 51 x 44 x 84 cm, 2016.
Joost van Bleiswijk (né en 1976), Protopunk, 2016, vase avec roses, acier, peinture, vernis, 51 x 44 x 84 cm, 2016.© Mariëlle Leenders

La multiplicité des laboratoires de fabrication
Disséminés sur la périphérie de la ville et aux abords de nombreuses zones industrielles, ces lieux d’échange et d’innovation ne répondent pas pour autant à l’image de la startup cool, efficace et «bankable». La politique culturelle de la ville est simple : offrir aux jeunes diplômés de la Design Academy tous les moyens de pouvoir s’exprimer à moindre coût, dans les meilleures conditions possibles. La première d’entre elles est l’espace. Une ressource qui ne manque pas au regard des friches, lieux de production, bureaux et entrepôts restés vacants de moins en moins cependant au lendemain de la délocalisation des locaux de Philips. Un bonheur pour des artistes tels que Nacho Carbonell, d’origine espagnole, sorti diplômé en 2007 et propulsé telle une fusée sur la planète design. Exposé en 2009 à la fameuse Art Basel sur le stand de Rossana Orlandi  la papesse italienne de la mode , son travail étonne et enchante le gratin de la profession, et surtout un certain Brad Pitt, présent à la Foire, lui achetant pour le coup l’ensemble de sa collection. Tremplin rêvé pour ce jeune designer dont l’œuvre inclassable, empreinte de poésie et d’étrangeté, navigue entre des expérimentations de formes d’ordre organique ou végétal.

 

«Flowers arrangements», de Linda Nieuwstad (née en 1974), invitée dans le concept-store de Piet Hein Eek.
«Flowers arrangements», de Linda Nieuwstad (née en 1974), invitée dans le concept-store de Piet Hein Eek.© Harry Kampianne

Collaboration - o une coopérative d’artistes
Tous n’ont pas la notoriété d’un Nacho Carbonell. Néanmoins, la solidarité et le dynamisme de nombreux talents néerlandais donnent souvent lieu à des plates-formes, basées sur l’échange du savoir-faire et l’ouverture aux autres cultures. Collaboration - O, une sorte de collectif d’ateliers d’artistes, en est l’exemple type. Situé à la périphérie d’Eindhoven, celui-ci regroupe plusieurs nationalités issues de l’Union européenne : treize artistes au total, occupant chacun un espace confortable, composé d’un atelier et d’un bureau en mezzanine, avec cette opportunité de se fédérer et de participer à des expositions collectives. Au-delà de l’effervescence qui peut y régner, c’est une véritable ruche de 700 mètres carrés où se côtoient designers, sculpteurs, graphistes, artisans, dessinateurs, tous diplômés de l’incontournable Design Academy. Tandis que Bart Joachim van Uden s’escrime à sculpter, sur un établi, une cathédrale de Reims en terre glaise, Sander Wassink prépare, avec un très grand sérieux, un projet d’exposition pour le musée Boijmans Van Beuningen à Rotterdam. Ce roi de la métamorphose travaille à partir de l’objet d’origine, que ce soit une chaise ou une chaussure, qu’il se plaît à déconstruire et à régénérer à l’aide d’accumulations et de combinaisons extraites d’autres matériaux. Dans un autre registre, Jelle Mastenbroek, lauréat du Milano Design Award 2016, pratique volontiers l’humour à travers ses machines interactives, oscillant entre l’art et le design. «Par le biais de mes objets», dit-il, «j’essaie d’amener les gens à reconsidérer les stéréotypes afin d’étudier la possibilité de leur donner de nouvelles significations.»

 

Studio Daphna Laurens, Paper Clips, 4,3 x 3,8 cm, acier.
Studio Daphna Laurens, Paper Clips, 4,3 x 3,8 cm, acier.© Studio Daphna Laurens

Petites structures mais grands projets
Puisque les espaces à louer à très bas prix ne manquent pas à Eindhoven, les initiatives de designers en herbe sont légion. Et dans ce cas, autant se regrouper et joindre l’utile à l’agréable ! Un moyen d’engendrer une dynamique loin de la sacro-sainte indépendance de l’artiste… On se consulte, on échange, on prête parfois main-forte à l’un de ses confrères. Les nouveaux arrivants profitent des conseils d’artistes confirmés déjà en place. Certes, la création est omniprésente, mais la convivialité aussi. Cette notion de «collectif», déjà très vivace à la Design Academy, engendre le plus souvent des formes de création épurées à mi-chemin entre la récup’ et la finition industrielle. Un constat plutôt malin et réussi à la vue des panneaux de trombones, aux géométries variables, ou des miroirs fantasques du duo Daphna Isaacs Burggraaf et Laurens Mendes. Le couple Oskar Peet et Sophie Mensen, plus connu sous le sigle OS ∆ OOS, utilise également une forme d’épure combinant assemblages, jeux de lumière et fauteuils hybrides dans des installations minimalistes. Un travail très apprécié lors de la dernière édition d’Art Basel Miami.

 

Sander Wassink (né en 1984), Shoes, mix textile.
Sander Wassink (né en 1984), Shoes, mix textile.© Ronald Smits, 2013

Grandes structures pour artistes entrepreneurs
L’artiste entrepreneur constitue le plus souvent une source d’emplois dans un esprit de famille, le genre de PME où l’humain ne s’efface pas au profit de l’hyperproductivité. Ce n’est certes pas propre à Eindhoven, mais la ville, malgré son architecture ingrate, développe depuis une vingtaine d’années une réelle énergie en matière de création et d’entrepreneuriat. «Le fait qu’Eindhoven soit une ville si moche en fait le lieu adéquat pour créer de belles choses», ironisent Kiki van Eijk et Joost van Bleiswijk, un duo de designers ayant investi un atelier de 1 200 mètres carrés dans lequel une quinzaine d’employés assurent la conception et le suivi des œuvres, pour beaucoup exposées dans de très grands musées. Travaillant ensemble ou séparément, chacun cultive son style : poétique chez Kiki, baroque et rustique chez Joost. Et puis, il y a la version Piet Hein Eek, le vétéran, sorti diplômé de l’Academy en 1989, employant cent personnes et additionnant les idées à partir d’un concept-store boulimique, créé en 2010 et aujourd’hui doté d’une reconnaissance internationale. Travail du bois, du métal, de la céramique ou du papier peint, chaque matériau dispose de son atelier de fabrication et de sa boutique… soient près de 10 000 mètres carrés, où Piet Hein Eek, sous son air nonchalant un brin endormi, se transforme avec ce sens inné des affaires en pur bosseur, maîtrisant la chaîne de A à Z. Une chouette petite entreprise !

 

Kiki van Eijk (née en 1978), Civilised Primitives (Clock), 2016, bronze, 40 x 25 x 90 cm.
Kiki van Eijk (née en 1978), Civilised Primitives (Clock), 2016, bronze, 40 x 25 x 90 cm.© Mariëlle Leenders
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