Edition 2017 : la Biennale à un tournant

Le 08 septembre 2017, par Alexandre Crochet

Devenue annuelle, la Biennale Paris poursuit sa mue et multiplie réformes et initiatives, dans un contexte très concurrentiel. Resserrée, l’édition 2017 est attendue au tournant. Sera-t-elle à la hauteur ?

Inde, Mathura, Kushan IVe-Ve siècle, dynastie Gupta. Tête en grès rouge représentant la déesse Yakshi, h. 44 cm. Galerie Christophe Hioco. © photo Galerie Christophe Hioco

Exit la Biennale des antiquaires, place à la Biennale Paris. Ce changement de nom de la plus prestigieuse foire française d’art et d’antiquités se veut l’un des signes extérieurs d’une grande refonte visant à redynamiser une manifestation jugée en perte de vitesse. Le Syndicat national des antiquaires (SNA) qui l’organise a institué à compter de ce mois de septembre un nouveau rythme, annuel. Le but ? S’aligner sur celui de la Tefaf de Maastricht et New York ou la Brafa à Bruxelles… et créer, à l’instar de Tefaf ou de Frieze, un label susceptible de s’exporter. La durée de la foire se veut resserrée par rapport à 2016 : huit jours contre dix, en incluant le vernissage, une mesure réclamée par les marchands l’estimant trop longue. Autre nouveauté : le vernissage, jusqu’ici accessible en fin de journée, ouvrira dimanche à partir de 11 h, exactement comme celui de Tefaf Maastricht ; les collectionneurs, notamment étrangers, pourront donc venir plus tôt, au calme sans l’affluence du cocktail vespéral. Dans un contexte marqué par les affaires de faux tableaux et meubles anciens, comment redonner confiance aux visiteurs et acheteurs ? Parmi les mesures phares  cette fois internes  mises en œuvre par le président du SNA, Mathias Ary Jan, et son équipe, le remodelage de la commission d’admission des objets, ou CAO, n’est pas la moindre. Depuis toujours, des exposants y figuraient, à la fois juges et parties : la porte ouverte aux règlements de compte personnels et autres manœuvres douteuses… Quitte à bousculer une profession préférant le secret de l’entre-soi, le SNA a annoncé qu’il se retirait des décisions de la CAO. Plus indépendante, celle-ci est dorénavant dirigée conjointement par Frédéric Castaing, président de la Compagnie nationale des experts (CNE) et par Michel Maket, président du Syndicat français des experts professionnels en œuvres d’art et objets de collection (SFEP). Les exposants en sont écartés, une exigence de neutralité que la Tefaf à son tour est en train de mettre en place.

France, époque Régence, vers 1730. Porcelaine émaillée céladon gaufré à décor incisé de fleurs dans des rinceaux feuillagés, Chine, époque Kangxi ; mo
France, époque Régence, vers 1730. Porcelaine émaillée céladon gaufré à décor incisé de fleurs dans des rinceaux feuillagés, Chine, époque Kangxi ; monture en bronze ciselé et doré, époque Régence, h. 30 cm l. 32 cm. Galerie Perrin.
© Photo Galerie Perrin

Commission de prestige
Pour réussir son réveil, la Biennale Paris s’est par ailleurs assurée du soutien d’une pléiade de personnalités et mécènes des plus distingués. D’abord, à travers la «Commission Biennale» créée l’an dernier par le précédent président du SNA, Dominique Chevalier, sélectionnant galeries et antiquaires. À sa tête, le milliardaire américain Christopher Forbes succède ainsi à l’ancien président du Louvre Henry Loyrette (voir interview page 30). Une recrue de poids qui ne sera pas de trop pour attirer ses compatriotes, qui se sont raréfiés dans les allées de la Biennale entre autres à cause des attentats. La commission comprend des noms aussi illustres que le prince et philanthrope Amyn Aga Khan (voir Rencontre page 20), l’homme d’affaires et créateur de la fondation Cartier d’art contemporain, Alain-Dominique Perrin, ou encore le décorateur Jacques Garcia. «La Biennale a été mouvante ces derniers temps, avec un renouveau l’année dernière, il faut la développer», estime ce dernier. De l’Américain Tom Kaplan, riche en œuvres de Rembrandt, à Maryvonne Pinault, d’autres bonnes fées du bottin mondain mondial veillent sur la renommée et l’attractivité de la Biennale à l’étranger, au sein du comité d’honneur. Cette année, le patronage du cheikh Hamad Bin Abdullah Al Thani, membre éminent de la famille royale du Qatar qui avait dévoilé au Grand Palais au printemps dernier son éblouissante collection de haute joaillerie, ne peut que renforcer le lustre de la manifestation  et adresser un appel vers les pays du Golfe. Enfin, petit plus pour attirer les amateurs, une exposition de prestige sera consacrée à la collection de la famille de Jean-Paul Barbier-Mueller, disparu en 2016 (voir Rencontre de la Gazette n° 29, page 18).

 

Le mois de septembre (détail), tenture dite des «Chasses de Maximilien», réédition tissée à la manufacture royale des Gobelins entre 1665 et 1673 pour
Le mois de septembre (détail), tenture dite des «Chasses de Maximilien», réédition tissée à la manufacture royale des Gobelins entre 1665 et 1673 pour Jean-Baptiste Colbert. Galerie Chevalier.
© photo Galerie Chevalier

Plus de galeries nouvelles
Toutes ces réformes importantes suffiront-elles à donner un nouvel élan à la Biennale ? Il est probable qu’elles ne porteront véritablement leurs fruits qu’à partir de l’an prochain. Le cru 2017 s’annonce en effet mitigé. Avec quatre-vingt-treize galeries, antiquaires et joailliers, la Biennale Paris compte près de vingt exposants de moins cette année et offre un visage un peu moins international. Nombre de poids lourds présents en 2016 ne sont pas revenus, dont Barrère, Croës, Landau, Prazan, Templon, Tomasso Brothers… Certains prétextent l’annualisation, rendant difficile de proposer un stand à la hauteur chaque rentrée. Mais cette hémorragie  à peine contrebalancée par la venue de grosses pointures étrangères, tels Robilant + Voena ou Van Vertes  obéit à d’autres raisons : concurrence de la Biennale de Florence fin septembre pour les plus italiens, de Tefaf Fall à New York en octobre pour l’ancien, retrait d’une majorité des marchands de Paris Tableau, qui était accolé l’an dernier à la Biennale. La foire parisienne accueille de ce fait quantité d’enseignes moins en vue et dans quelques cas guère du niveau de la Biennale. D’où le risque de voir celle-ci se banaliser ? Pour Mathias Ary Jan, «pendant très longtemps la Biennale ne soutenait que les très grands marchands, or il faut s’ouvrir aussi aux autres. Il faudra juger sur pièce». N’est-il pas temps de donner leur chance à d’autres pour assurer l’avenir de la profession ? «Certes, beaucoup de nouveaux participants ne sont pas du même niveau que les grosses galeries, mais ils vont faire un effort pour se dépasser étant donné l’enjeu pour eux», assure l’antiquaire Olivier Delvaille, membre du bureau du SNA. Qu’on se rassure : maints piliers du marché seront au rendez-vous sous les verrières du Grand Palais, avec dans leur besace des pièces importantes. Le spécialiste de l’Inde Christophe Hioco apporte une magnifique tête gupta de la déesse Yakshi, ornée d’un chignon richement sculpté. Son propriétaire, un Britannique d’origine indienne, quitte Londres et s’en sépare aujourd’hui, explique le marchand. Toujours au chapitre des civilisations lointaines, deux pièces majeures de la galerie Kevorkian dépassent les deux mille ans, «particulièrement exceptionnelles et rares », selon Corinne Kevorkian. L’une est une statuette féminine d’Asie Mineure en albâtre, préfiguration des mujeres d’un Fernando Botero. Poussant un cri  martial ? d’effroi ? , lui fait face un guerrier en terre cuite de la civilisation de Marlik, au sud-est de la mer Caspienne.

 

Odilon Redon (1840-1916), Ève, vers 1904, pastel sur papier, 61,5 x  45,5 cm. Galerie Taménaga. © Photo Brad Flowers
Odilon Redon (1840-1916), Ève, vers 1904, pastel sur papier, 61,5 x  45,5 cm. Galerie Taménaga.
© Photo Brad Flowers

La période plus récente
L’art tribal est représenté par les galeries Meyer et Ferrandin et le mobilier XVIIIe entre autres par Steinitz, Léage et Philippe Perrin, qui fait son retour. En peinture ancienne, Eric Coatalem exposera des grands formats d’Alexandre-François Desportes et un bouquet de fleurs de Jean-Baptiste Monnoyer «extravagant» entre autres par sa taille, précise l’antiquaire. La galerie Chevalier proposera de précieuses tapisseries tissées aux Gobelins pour le ministre de Louis XIV, Jean-Baptiste Colbert. Par ailleurs, l’offre en arts décoratifs modernes reste forte. L’art déco sera en vedette tant chez Chastel-Maréchal, avec un bureau de Dupré-Lafon de 1937, chez Marcilhac avec un fauteuil à pan coupé de Pierre Chareau, que chez Mathivet avec un salon de Jacques-Emile Ruhlmann et un ensemble de céramiques sang de bœuf de Dalpayrat. Avançons de quelques décennies en compagnie de Diego Giacometti, à l’honneur chez Jacques Lacoste avec une paire de fauteuils «pommeaux de canne», ainsi que de Jean Royère et son bar en marqueterie de paille à motifs d’herbier. La galerie Downtown dévoilera notamment une étagère suspendue de Jean Prouvé formant bureau, pièce unique de 1951 commandée pour la villa Dollander. Enfin, chez Brame & Laurenceau l’accent sera mis sur des pâtes de verre d’Henri Cros, tandis que le stand sera largement consacré à la période plus récente, d’une calligraphie de Soulages des années 1970 à une gouache de la série des «Brushstrokes» de Sol LeWitt, des années 1990. «La Biennale dont nous faisons partie des fondateurs connaît un renouveau grâce à son annualisation, confie Antoine Lorenceau. Nous avons confiance dans sa direction et sommes toujours très fiers d’y participer.»

 

CHRISTOPHER FORBES
Vice-président du groupe de publications Forbes, grand collectionneur et amoureux de la France, l’homme d’affaires américain préside la commission Biennale Paris.
Propos recueillis par Agathe Albi-Gervy

 
DR
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Comment œuvrez-vous, avec les membres du Syndicat national des antiquaires, à la préparation de la prochaine Biennale Paris ?
Nous travaillons ensemble très assidûment, notamment à l’occasion de réunions régulières. J’ai été autorisé à nommer des membres de la commission de sélection des galeries, de grands collectionneurs comme Jean-Louis Remilleux, Max Blumberg ou Jacques Garcia. Ils fourmillent d’idées.

La précédente Biennale a été marquée par l’absence des collectionneurs américains. Par quelle stratégie tentez-vous de les convaincre de revenir ?
Je m’adresse non seulement aux collectionneurs américains, mais également aux collectionneurs asiatiques et au monde dans sa globalité. La première chose que j’ai initiée à ma nomination a été d’inviter les actuel et ancien présidents du SNA, Mathias Ary Jan et Dominique Chevallier, à la Forbes Global CEO Conference à Djakarta, où se réunissaient les hommes d’affaires les plus riches de la région. Je sais qu’ils ont noué un certain nombre de contacts sur place. En juin dernier, nous avons organisé un cocktail à New York à destination des conservateurs, collectionneurs et amateurs. J’en reçois à nouveau dans ma demeure en Normandie, juste avant l’ouverture de la Biennale ; j’ai tout mis en œuvre pour que cette édition soit une réussite. Je suis confiant sur le retour des Américains et je pense que la situation s’améliorera d’année en année. Mathias Ary Jan est très dynamique, en peu de temps il a accompli beaucoup. Les choses vont dans la bonne direction.

Pour quelles raisons n’êtes-vous pas partisan d’une ouverture de la Biennale à l’art moderne ?
D’une ouverture à l’art moderne, oui, mais pas à l’art contemporain. Tant de foires lui sont déjà consacrées ! C’est un marché si différent et si puissant… Lorsqu’on pense qu’un Jeff Koons vaut aussi cher qu’un Vermeer, c’est très étonnant. La Biennale ne peut rien ajouter à ce marché existant. Sa force réside plutôt dans l’art classique.

Quelle est votre opinion du marché français de l’art ancien ?
Il semble mieux fonctionner ici qu’à New York ou à Londres. En arrivant des États-Unis tôt un matin, je suis passé dans le quartier de Drouot et j’ai pu constater qu’il y avait beaucoup d’activité. Les Français collectionnent toujours. Je sais que la situation est difficile pour certains segments, comme celui du mobilier des XVIIIe et XIXe siècles.

Que pensent les collectionneurs américains du marché de l’art français ?
Les passionnés le restent. Il y a proportionnellement moins de jeunes gens qui collectionnent, mais beaucoup veulent encore se meubler en style français. Quant aux affaires judiciaires, elles ont peu affecté les opinions, car les Américains n’en savent presque rien, à l’exception des sphères très privilégiées au fait de l’actualité culturelle européenne. Ils sont beaucoup plus au courant des scandales liés aux faux Rothko, qui ont pris une très grande ampleur.

Les attaques terroristes à Paris ont peut-être influencé la décision de certains amateurs de venir ou non à la Biennale…
Oui, c’est le cas. Nous venons de célébrer un grand événement au musée du Louvre, dont je suis le président des American Friends. La responsable de l’événement a reçu plusieurs appels d’Américains affirmant que venir à Paris était dangereux. Sa réponse est formidable : «Il y a eu huit Américains tués dans toutes les attaques terroristes en Europe en 2016. Aux États-Unis, 389 Américains ont été tués à Houston. Vous êtes beaucoup plus en sécurité en France»… Aux États-Unis aussi, il y a des attaques. C’est ce qu’on appelle the new normal, la nouvelle norme.

Qu’en est-il de vos acquisitions personnelles, depuis la dispersion de votre collection de souvenirs Napoléon III par la maison Osenat en mars 2016 ?
Je reste intéressé par l’histoire, mais plus du point de vue du collectionneur. La vente de ma collection a été motivée par deux raisons : d’une part, ma fille et mes petits-enfants n’ont aucun intérêt pour ce personnage, et d’autre part, mon épouse et moi avons déménagé dans une autre maison de la propriété, qui se développe sur un seul étage. Une occasion de «rebattre les cartes».

Avec quels marchands avez-vous le plus collaboré en vue d’enrichir votre collection : les Américains ou les Français ?
J’achetais autant à Londres qu’à New York ou Paris. J’ai finalement découvert un stand formidable aux Puces, celui de mon ami Didier Thiery, qui me mettait toujours quelque chose de côté. J’ai aussi beaucoup acheté dans les ventes, comme celles de Dominique Ribeyre, et en galerie. J’ai effectué mon premier grand achat chez un marchand de Saint-Tropez, où j’ai découvert un portrait de Flandrin représentant Napoléon III. J’ai persuadé mon père de l’acheter. C’était en 1966, il y a déjà une cinquantaine d’années !

À SAVOIR
La Biennale Paris Nef du Grand Palais, avenue Winston-Churchill, Paris VIIIe.
Du lundi 11 au dimanche 17 septembre 2017, de 11 h à 21 h.
Nocturnes jusqu’à 23 h, les mardi 12 et jeudi 14 septembre 2017
www.biennale-paris.com
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